Chapter 3
L'Avenir sur les Chaussures
À Lomé, Zabré et Zombo deviennent réparateurs et cireurs de chaussures ambulants. Leur objectif : économiser pour envoyer l'un d'eux vers l'Europe. Le 22 décembre 2024, le tour de Zabré arrive.
Le soleil de Lomé, impitoyable, tapait sur les toits de tôle ondulée, transformant les rues en de véritables fournaises. Zabré, le crâne dégarni luisant de sueur, lustrait une paire de chaussures usées avec une énergie nouvelle. À côté de lui, Zombo, le front plissé par l'effort, resserrait les lacets d'une autre paire, son regard perdu dans le lointain, comme s'il cherchait un horizon moins oppressant. Cela faisait un mois qu'ils étaient arrivés, un mois que la promesse d'une vie meilleure se mesurait à la brillance d'une semelle cirée.
Leur installation dans cette minuscule location de 3m sur 3m, partagée avec une dizaine d'autres Burkinabés, avait été brutale. La promiscuité, les odeurs mêlées de sueur et de poussière, l'absence d'intimité, tout cela contrastait violemment avec la relative quiétude de Ouaga, même si celle-ci n'avait été qu'un répit éphémère. Mais l'objectif était clair, gravé dans leurs esprits comme une cicatrice invisible : rassembler l'argent nécessaire pour envoyer l'un d'eux vers l'Europe. Et ce tour, c'était celui de Zabré. Le 22 décembre 2024.
« Tu crois que ça suffira, Zombo ? » demanda Zabré, sa voix rauque par la poussière et la fatigue. Il tenait entre ses mains une poignée de billets froissés, le fruit d'une journée éprouvante.
Zombo haussa les épaules, sans quitter son travail. « On fait ce qu'on peut, Zabré. On travaille, on économise. C'est tout ce qu'on peut faire. Ton frère Ribarza a bien réussi ici, il a bien fallu commencer quelque part. »
Ribarza. Le nom de son grand frère résonnait comme une douce musique dans les oreilles de Zabré. L'homme qui leur avait offert l'hospitalité, qui les avait guidés dans les méandres de Lomé, qui leur avait montré le chemin. Mais Ribarza avait sa propre vie, ses propres responsabilités. Il ne pouvait pas éternellement subvenir à leurs besoins.
« Il a eu de la chance, » murmura Zabré, plus pour lui-même que pour Zombo. « Il est arrivé ici il y a dix ans. Le monde a bien changé depuis. »
« Le monde change, mais la poussière reste la même, » rétorqua Zombo avec un sourire fatigué. « Allez, finis ton café. Le soleil se lève à peine et déjà, la journée s'annonce longue. »
Ils avaient établi une routine implacable. Lever avant l'aube, un bol de mil tiède avalé à la hâte, puis la course vers les quartiers les plus fréquentés de Lomé. Les marchés, les gares routières, les abords des ministères, partout où le flux des passants offrait une opportunité de gagner quelques francs CFA. Zabré, avec son regard vif et sa dextérité, avait rapidement acquis une clientèle. Les hommes d'affaires pressés, les étudiants aux chaussures vernies, les femmes élégantes aux escarpins délicats, tous se confiaient à ses mains expertes. Il ne se contentait pas de cirer les chaussures, il y insufflait une nouvelle vie, une promesse de confiance et de prestance.
« Mon garçon, tu as de l'or dans les mains, » lui avait dit un jour un vieil homme aux yeux pétillants, après avoir vu sa vieille paire de bottes retrouver une seconde jeunesse. « Ne laisse jamais personne te dire le contraire. »
Ces paroles, Zabré les gardait précieusement dans son cœur. Elles étaient un baume sur les cicatrices de son passé, un écho lointain des encouragements de son père, perdu dans les tourbillons de la guerre. La guerre. Ce mot résonnait encore dans ses cauchemars, l'image des flammes dévorant son village, le son des balles sifflant à ses oreilles, l'odeur âcre du sang. Il avait survécu en simulant sa mort, une ruse désespérée qui lui avait coûté une partie de son innocence.
Le 22 décembre 2024. La date était fixée. La somme, patiemment accumulée, était enfin réunie. Une petite liasse de billets, rangée avec soin dans une poche intérieure de sa chemise usée. C'était le prix de son billet pour le Niger, une première étape vers l'inconnu.
« Fais attention à toi, Zabré, » lui dit Zombo, son visage empreint d'une tristesse feinte. Ils étaient assis sur le pas de la porte de leur réduit, le soleil de l'aube peignant le ciel de teintes orangées et rosées. « N'oublie pas ce qu'on s'est dit. Si tu arrives, c'est pour nous deux. »
Zabré hocha la tête, le cœur serré. Zombo était plus qu'un ami, il était un frère de cœur, un compagnon d'infortune. Laisser derrière lui ce visage familier, cette solidarité tacite qui les avait soutenus dans les moments les plus difficiles, n'était pas chose aisée. Mais le rêve était plus fort que la peur, l'espoir plus puissant que la nostalgie.
« Je n'oublierai jamais, Zombo. Jamais. Et quand je serai là-bas, je ferai tout pour que ton tour vienne aussi. On partira ensemble, cette fois. »
Il le regarda une dernière fois, une promesse muette dans ses yeux. Puis, il se leva, ajusta son sac sur son épaule, un petit baluchon contenant le strict nécessaire, et s'enfonça dans les rues encore endormies de Lomé. Le bus pour le Niger l'attendait.
Le voyage fut long, éprouvant. Les routes cahoteuses, la chaleur étouffante, les contrôles incessants. Mais chaque kilomètre parcouru le rapprochait de son objectif. Au Niger, l'ambiance changea radicalement. Les visages devinrent plus sombres, les regards plus méfiants. Il rejoignit un groupe hétéroclite de candidats à l'aventure européenne, tous animés par le même désir ardent de fuir la misère et l'instabilité.
La traversée du désert fut une épreuve qu'il n'aurait jamais imaginée. Un océan de sable brûlant, où le soleil implacable semblait vouloir consumer toute vie. Les nuits, glaciales, apportaient un répit relatif, mais le froid mordant s'infiltrait sous leurs vêtements usés. Les mirages dansaient à l'horizon, jouant avec leurs espoirs et leurs désespoirs. L'eau se faisait rare, chaque gorgée précieuse, chaque jour une lutte pour la survie.
Le 13 mars 2025. Tripoli. L'arrivée dans cette ville tentaculaire, au bord de la Méditerranée, fut un soulagement mêlé d'appréhension. Mais leur liberté fut de courte durée. Une milice, aux ordres du pouvoir en place, les intercepta brutalement. La prison. Un cachot sombre et humide, où l'odeur de la sueur et du désespoir flottait dans l'air confiné. Les jours s'égrenaient, monotones et angoissants. La nourriture était rare, l'eau croupie. L'espoir s'amenuisait, remplacé par une résignation amère.
C'est là, dans ce lieu oublié de Dieu, qu'une nouvelle épreuve se présenta à lui. Une proposition macabre, une échappatoire à la misère de la détention, mais à un prix effroyable : son rein droit. Le choix était cruel, mais la perspective de retrouver la lumière, de sortir de cette obscurité, était trop tentante. Il accepta. L'opération fut rudimentaire, la douleur lancinante. Mais il était libre.
Libéré, mais affaibli, Zabré errait dans les rues de Tripoli, cherchant un sens à sa nouvelle vie. Le désert avait endurci son corps, la prison avait endurci son âme, mais le sacrifice de son rein l'avait laissé vidé, vulnérable. C'est un jour, alors qu'il longeait la côte, le regard perdu dans l'immensité bleue de la Méditerranée, qu'il la vit. Fatima.
Elle était assise sur un muret décrépit, le regard fixé sur le large, une mélancolie douce éclairant son visage. Zabré s'approcha, hésitant. Leurs regards se croisèrent. Un sourire timide naquit sur les lèvres de Fatima.
« Vous venez d'où ? » demanda-t-elle, sa voix douce comme une caresse.
« Du Burkina Faso, » répondit Zabré, surpris par la chaleur de sa voix. « Et vous ? »
« De Côte d'Ivoire. Khorogo. » Elle marqua une pause, un soupir s'échappant de ses lèvres. « J'attends mon embarquement pour l'Italie depuis un an. Un an à rêver de ce jour. »
Elle lui raconta son histoire, le sacrifice de son petit ami, Zaidou, resté au pays, lui promettant de lui préparer la voie pour qu'il la rejoigne une fois qu'elle aurait trouvé un emploi en Europe. Zabré l'écoutait, fasciné par sa force, par son espoir inébranlable.
« Je vis grâce à lui, » confia-t-elle, les larmes aux yeux. « Il m'a tout donné pour que j'aie une chance. Je ne peux pas le décevoir. »
Elle le regarda. « Vous aussi, vous attendez ? »
Zabré hocha la tête. Un sentiment étrange naquit en lui, une connexion inexplicable. Fatima lui proposa de la suivre, de partager son maigre logement dans une banlieue de Tripoli. Ce qu'il découvrit là-bas le stupéfia. Un campement improvisé, une fourmilière d'hommes et de femmes venus de toute l'Afrique de l'Ouest, tous sous la houlette des passeurs, ces maîtres de l'espoir et du désespoir.
Dans ce monde à part, entre l'attente et la peur, entre le rêve et la réalité, Zabré et Fatima se rapprochèrent. Leurs conversations, leurs regards échangés sous le ciel étoilé de Tripoli, tissèrent les fils d'une histoire d'amour naissante. Elle devint son ancre, son refuge, la lumière qui dissipait les ombres de son passé. Ils ne se quittaient plus, partageant leurs maigres repas, leurs peurs, leurs espoirs.
Le 22 juillet 2025. La nuit était tombée sur la côte libyenne. Une petite embarcation, surchargée d'hommes et de femmes tremblants, fendait les eaux sombres de la Méditerranée. À quelques kilomètres des côtes italiennes, une lame de fond, d'une violence inouïe, s'abattit sur le fragile esquif. Le chaos. Les cris. L'eau glacée qui engloutissait tout.
Frontax, l'organisation de secours, intervint rapidement. Mais le bilan fut terrible. Six survivants. Et parmi eux, Zabré, arraché aux profondeurs par un réflexe de survie instinctif.
Arrivé en Italie, au milieu des formalités d'identification, Zabré découvrit, le cœur glacé, le visage de Fatima parmi les corps sans vie. Sur elle, une lettre. Une lettre qu'elle avait préparée pour Zaidou, son amour resté en Côte d'Ivoire. Les mots, empreints d'espoir et de promesses, résonnèrent dans le vide de son âme.
Comme les cinq autres survivants, Zabré obtint l'autorisation de rester en Italie. Mais loin de la joie qu'il aurait pu ressentir, une nouvelle mission s'imposa à lui. Il devait honorer la promesse de Fatima. Il devait trouver Zaidou. Il devait lui raconter l'histoire de Fatima, leur amour éphémère, et peut-être, construire une amitié avec lui, une amitié née du sacrifice et de l'amour perdu. Le chemin était encore long, semé d'embûches, mais Zabré portait désormais en lui le poids d'une promesse, le souffle d'un amour qui avait traversé la mer et la mort.