Chapter 2

Traversée de la Savane

Avril 2024. Sans argent, Zabré et Zombo embarquent dans un camion à bétail pour Lomé. Ils arrivent le 10 avril, accueillis par Ribarza, le frère de Zabré. Ils vivent dans une petite location avec d'autres Burkinabés.

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Avril 2024. Le soleil de Bobo-Dioulasso s’était évanoui, remplacé par une poussière âcre qui s’accrochait aux poumons et à la gorge. Pour Zabré et Zombo, l’horizon n’était plus un tableau de promesses, mais une étendue grise de désespoir silencieux. La guerre, ce monstre insatiable dont le souffle brûlant avait ravagé leur village, les avait poussés sur la route, le cœur lourd d’un passé qu’ils ne pouvaient emporter. Ouagadougou, malgré sa chaleur humaine, n’était qu’une escale, un souffle d’air avant la prochaine tempête. Le coup de fil de Ribarza, le grand frère de Zabré, avait résonné comme un appel du destin, une lueur dans l’obscurité. Lomé. Dix ans que Ribarza y avait posé ses valises, bâtissant une vie dans la diaspora burkinabè. Dix ans, c’était une éternité pour Zabré, qui n’avait plus revu son aîné depuis l’enfance.

« Il faut tout faire pour nous rejoindre », avait martelé la voix de son frère au bout du fil, chargée d’une urgence qui ne laissait aucune place à l’hésitation. L’idée de l’Europe, cette terre de légendes où l’on disait que l’argent poussait sur les arbres, avait germé dans l’esprit de Zabré, nourrie par les récits des anciens. Mais l’Europe, c’était une chimère, un rêve lointain pour des jeunes gens sans le sou, dépouillés de tout par la violence. Lomé, en revanche, était une étape concrète, un pont vers l’inconnu.

Le problème, c’était le voyage. L’argent, ce sésame indispensable pour franchir les frontières, leur faisait cruellement défaut. Les quelques francs CFA qu’ils avaient réussi à glaner à Ouaga s’étaient évaporés comme rosée au soleil, engloutis par les nécessités premières : un toit, un peu de nourriture, un semblant de dignité. Zombo, l’ami fidèle, le confident de toujours, avait regardé Zabré, ses yeux reflétant la même anxiété, la même détermination farouche. « On trouvera un moyen, Zabré. On trouvera. »

Et ils trouvèrent. Un matin, alors que le soleil commençait à peine à réchauffer la terre ocre, ils croisèrent la route d’un de ces gigantesques camions, un « titan du Sahel », comme les appelaient les locaux, dont la carcasse métallique abritait des troupeaux de bétail destinés aux marchés de la sous-région. Le chargement était dense, les bêtes s’entassant dans un mélange de peur et d’odeurs âcres. L’idée leur vint, audacieuse, presque folle.

« Et si… », commença Zabré, le regard pétillant d’une audace nouvelle, « et si on se cachait parmi les bêtes ? »

Zombo hésita un instant, son pragmatisme habituel se heurtant à l’impulsivité de son ami. « Tu es sûr, Zabré ? C’est dangereux. Et si on nous découvrait ? »

« On sera discrets, Zombo. Personne ne fera attention à deux silhouettes perdues dans ce chaos. Et puis, c’est notre seule chance. Ribarza nous attend. »

La décision fut prise. Sous le couvert de l’aube naissante, ils se faufilèrent entre les barrières métalliques, leurs corps se faisant aussi petits que possible. L’odeur de la paille humide, du cuir et des excréments était suffocante, mais elle était aussi le parfum de l’espoir. Ils trouvèrent un coin relativement dégagé, entre deux vaches paisibles, et s’y blottirent. Le moteur du titan rugit, la carcasse trembla, et le voyage commença.

Les jours qui suivirent furent une épreuve de patience et de résilience. Le soleil implacable cognait sur le toit métallique, transformant leur refuge en fournaise. La chaleur était écrasante, la soif, une compagne constante. Le moindre mouvement provoquait un remue-ménage parmi les bêtes, et ils devaient rester immobiles pendant des heures, leurs muscles endoloris, leurs corps transpirant à grosses gouttes. La nuit apportait un répit relatif, le froid mordant de la savane s’infiltrant à travers les interstices, mais le sommeil était léger, hanté par le peur d’être découverts.

Ils partageaient le peu d’eau qu’ils avaient réussi à emporter, des gorgées précieuses qui ne suffisaient jamais à étancher leur soif. La nourriture était un lointain souvenir. Mais dans leurs esprits, il y avait l’image de Lomé, de Ribarza, et l’idée d’une vie meilleure qui les tenait éveillés. Ils parlaient peu, leurs voix s’éteignant rapidement dans la cacophonie des mugissements et des grattements des sabots. Chaque secousse, chaque freinage, était une source d’angoisse. Se cacher derrière les animaux, c’était jouer à la roulette russe avec leur avenir.

Le 10 avril 2024, après ce qui leur sembla une éternité, le titan du Sahel s’immobilisa enfin. Les bruits de la ville, les klaxons, les voix humaines, leur parvinrent, étrangers et familiers à la fois. Les portes du camion s’ouvrirent dans un fracas métallique, et l’air frais de la liberté pénétra dans leur prison improvisée. Pris au dépourvu, un peu désorientés, ils descendirent furtivement, leurs jambes tremblantes après tant d’heures passées à l’étroit. La fatigue était immense, leur corps endolori, leurs vêtements maculés de poussière et de sueur.

C’est au terminal de Togblé que le visage familier de Ribarza apparut, une silhouette rassurante dans la foule animée. Un cri de joie étouffé s’échappa des lèvres de Zabré. Leurs retrouvailles furent empreintes d’une émotion contenue, les deux frères se serrant dans les bras, les mots manquant pour exprimer des années de séparation et d’angoisse. Ribarza les accueillit avec une chaleur sincère, leur regardant avec une tendresse mêlée d’inquiétude.

« Vous voilà enfin ! J’ai tant prié pour vous. »

Il les conduisit dans le quartier d’Agoé, à travers des ruelles sinueuses, bordées de maisons aux murs délavés par le soleil. Leur destination était une petite location modeste, une pièce de trois mètres sur trois où vivaient déjà plusieurs de leurs compatriotes, d’autres Burkinabés ayant fait le même voyage, poussés par les mêmes rêves et les mêmes déceptions. L’espace était exigu, l’air lourd, mais il y avait une solidarité palpable, une compréhension silencieuse entre ces exilés.

Le lendemain matin, le soleil se levant timidement sur Lomé, Ribarza les convoqua. Il avait une nouvelle qui allait façonner leur quotidien pour les mois à venir.

« Écoutez bien, mes frères », commença-t-il, sa voix empreinte d’une gravité nouvelle. « Ici, à Lomé, on ne trouve pas l’or par terre. Il faut travailler dur pour avoir de quoi manger et, surtout, pour mettre de côté. »

Il leur expliqua le projet du groupe. Ils allaient s’improviser réparateurs et cireurs de chaussures ambulants. Un métier humble, souvent méprisé, mais qui permettait de gagner quelques pièces, juste assez pour survivre et, surtout, pour alimenter une caisse commune. Chaque jour, après avoir raccommodé une chaussure usée, lustré un cuir fatigué, ils verseraient une cotisation journalière dans la tirelire collective.

« Le but », poursuivit Ribarza, le regard fixé sur Zabré, « c’est d’envoyer l’un d’entre nous vers une nouvelle vie. Une fois que nous aurons amassé suffisamment, une seule personne partira. L’aventure, l’Europe, ce sera pour lui. Et ensuite, il devra œuvrer pour que les autres le rejoignent. »

Zabré écoutait attentivement, son cœur battant à un rythme nouveau. L’idée de cette mission, de cette responsabilité, le galvanisait. L’argent qu’ils accumuleraient, chaque franc gagné par la sueur de leur front, serait une pierre posée sur le chemin de l’avenir. Et le tirage au sort, ce moment tant attendu, le moment où le destin choisirait celui qui tenterait sa chance, serait une source de tension et d’espoir.

Les jours se transformèrent en semaines, les semaines en mois. Zabré et Zombo s’adaptèrent à leur nouvelle vie. Ils sillonnaient les rues de Lomé, leurs petits kits de réparation et leurs boîtes à cirage en bandoulière. La chaleur était toujours présente, mais la soif était moins intense, l’eau étant plus accessible. Ils apprirent à négocier, à sourire, à persévérer même face aux refus. Les conversations avec Zombo étaient plus fréquentes, empreintes d’une camaraderie renforcée par les épreuves partagées. Ils parlaient de leur village, des visages aimés laissés derrière eux, des rêves qu’ils entretenaient.

La petite pièce de trois mètres sur trois devint leur refuge, un lieu de repos et de partage. Les soirées étaient rythmées par les discussions, les rires, parfois les larmes. Les autres membres du groupe partageaient leurs histoires, leurs espoirs, leurs peurs. Une véritable fraternité se tissait, forgée par la précarité et l’objectif commun.

Le 22 décembre 2024, au petit matin, alors que les premières lueurs du jour effleuraient le ciel togolais, un murmure parcourut la petite pièce. Le tirage au sort avait eu lieu la veille, dans le plus grand secret. Le nom qui avait été tiré était celui de Zabré.

Un mélange d’excitation et de vertige s’empara de lui. C’était son tour. Le rêve d’Europe, si longtemps caressé, était sur le point de devenir une réalité tangible. Il sentit le regard de Zombo sur lui, un regard empreint d’une fierté sincère, mais aussi d’une pointe de regret.

« Tu pars, Zabré », dit Zombo, sa voix un peu rauque. « Fais-nous honneur. »

Ribarza lui remit la somme d’argent qu’ils avaient réussi à amasser, une petite fortune pour eux, mais si dérisoire face à l’immensité du voyage qui l’attendait. Le bus pour le Niger était déjà réservé. Le cœur serré, il fit ses adieux à son frère, à Zombo, aux autres membres du groupe. Il emportait avec lui leurs espoirs, leurs promesses, et le poids de leur confiance.

Le voyage vers le Niger fut long et éprouvant, mais rien ne pouvait le préparer à ce qui l’attendait ensuite. Trois jours de route infernale, puis l’immensité désertique, une mer de sable ocre sous un ciel d’un bleu implacable. Avec d’autres candidats à l’aventure européenne, des visages marqués par la détermination et la fatigue, Zabré traversa le désert du Niger. Les journées étaient une lutte contre la chaleur torride, les nuits, un combat contre le froid glacial. La soif était omniprésente, la poussière omniprésente. Les mirages dansaient à l’horizon, jouant avec les nerfs des voyageurs. Des hommes et des femmes de toutes origines, de toutes les nationalités africaines, partageaient la même quête, le même espoir fragile.

Le 13 mars 2025, après des semaines de marche harassante, le camion qui les transportait enfin atteignit Tripoli. La ville, à leurs yeux, était un mirage de béton et de promesses, un port vers une nouvelle vie. Mais la réalité fut brutale. À peine descendus, ils furent arrêtés par une milice armée, des hommes au regard dur, dont l’uniforme témoignait de leur allégeance au pouvoir en place. La prison fut leur première destination en terre libyenne. Deux mois d’enfermement, une atmosphère étouffante, la promesse d’une libération conditionnelle à un prix exorbitant : le don d’un rein. La décision fut terrible, déchirante, mais face à la perspective d’une vie derrière les barreaux, Zabré céda. Il subit l’ablation de son rein droit, un sacrifice douloureux qui lui rendit sa liberté, mais laissa une cicatrice indélébile sur son corps et dans son âme.

Sorti de prison, affaibli mais vivant, Zabré errait dans les rues de Tripoli, cherchant un moyen de poursuivre son chemin. C’est en longeant les côtes, le regard perdu dans le bleu de la Méditerranée, qu’il croisa le regard de Fatima. Une jeune femme, une Ivoirienne de Khorogo, le visage empreint d’une mélancolie douce. Ils échangèrent quelques mots, puis d’autres. Fatima lui confia son histoire : elle attendait l’embarquement pour l’Italie depuis un an déjà, vivant grâce au soutien financier de son copain, Zaidou, resté en Côte d’Ivoire. La promesse était claire : dès son arrivée en Europe, ses premiers salaires serviraient à préparer la voie pour que Zaidou puisse la rejoindre.

Fatima proposa à Zabré de la suivre, de partager son campement dans une banlieue de Tripoli. Ce qu’il découvrit là le frappa d’étonnement. Un vaste campement, un microcosme de l’Afrique de l’Ouest, où se côtoyaient des dizaines de nationalités, toutes sous la conduite de passeurs, ces dealers d’espoir qui organisaient la traversée vers l’Europe.

Devenus inséparables, Zabré et Fatima tombèrent amoureux, leur amour naissant dans ce terreau de misère et d’espoir. Ils partageaient leurs rêves, leurs peurs, leurs maigres rations. Le 22 juillet 2025, ils embarquèrent à bord d’une petite embarcation surchargée, le cœur battant à l’unisson, le regard tourné vers l’Italie. La mer était agitée, le ciel menaçant. Quelques heures plus tard, à cinq kilomètres des côtes italiennes, le cauchemar devint réalité. L’embarcation chavira, les vagues impitoyables engloutirent tout. Le naufrage fut terrible. Frontax, les secours, ne purent recenser que six survivants, dont Zabré.

Épuisé, traumatisé, il parvint à atteindre les côtes italiennes. Lors de l’identification des corps, le regard de Zabré se posa sur le visage d’une des victimes. Fatima. Le choc fut immense. Sur elle, il découvrit une lettre, déjà préparée, destinée à Zaidou. Les mots de Fatima, empreints d’amour et de regrets, résonnèrent en lui.

Comme les cinq autres survivants, Zabré obtint l’autorisation de rester en Italie. Sa nouvelle vie commençait, mais elle était marquée par la tragédie. Il pensait à Zaidou, à la promesse de Fatima. Une nouvelle mission se dessinait pour lui : honorer la mémoire de celle qu’il avait aimée, en construisant une relation d’amitié avec Zaidou, et en réalisant, pour lui, le rêve que Fatima n’avait pu concrétiser. Le voyage n’était pas terminé.

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