Chapter 2
Premiers Regards et Premières Impressions
Depuis le bureau, les adolescents observent la clientèle de la salle de sport. Clément est attiré par un client, Melody par une coach, et Yann par plusieurs personnes.
Le bureau du Signor Rossi sentait le cuir vieilli, la sueur âcre des entraînements et un parfum subtil de caféine forte. C’était un sanctuaire pour leur nouveau père, un poste d’observation stratégique d’où il surveillait son royaume de fonte et de plastique. Pour Clément, Melody et Yann, c’était aussi, depuis quelques jours, un perchoir de choix pour décortiquer la faune locale. Accroupis sur le bord du bureau, les genoux rentrés vers la poitrine, ils scrutaient la salle de sport en contrebas à travers la grande baie vitrée.
« Je te jure, il a des deltoïdes qui pourraient servir de bouée de sauvetage », murmura Clément, les yeux rivés sur un colosse qui soulevait des poids avec une concentration digne d’un moine tibétain. Le type portait un débardeur si moulant que Clément avait l’impression qu’il allait rendre l’âme à tout moment, saturé par la masse musculaire. Clément se sentait un peu décalé, lui qui avait passé son adolescence à collectionner les livres et les angoisses existentielles plutôt que les muscles. L’Italie, la salle de sport, cette famille qu’il ne connaissait que depuis une semaine… tout était nouveau, et franchement, un peu intimidant. Il se demandait s’il allait un jour réussir à prononcer correctement ‘ciao’ sans avoir l’impression de faire une déclaration de guerre.
Melody, assise à côté de lui, sauta presque de son perchoir. « Attends, attends… tu vois la coach là, avec les leggings léopard ? Elle est canon ! » Elle pointa du doigt une femme brune, le cheveu attaché en queue de cheval haute, qui démontrait des exercices d’abdominaux avec une précision chirurgicale. Melody la suivait du regard, un sourire espiègle aux lèvres. Elle, au moins, semblait déjà s’y retrouver dans ce nouvel environnement. L’énergie de la salle de sport, le mouvement perpétuel, tout cela la faisait vibrer. Elle se sentait prête à conquérir le monde, ou au moins à maîtriser le développé couché.
Yann, le plus calme des trois, observait la scène avec un léger sourire, un livre ouvert sur ses genoux qu’il semblait cependant lire à peine. Il était le genre de personne à tout analyser, à tout peser. Il voyait la beauté dans les détails, dans les interactions, dans les expressions fugaces. Il avait remarqué le regard de Clément, le désir contenu. Il avait vu l’enthousiasme de Melody, sa soif d’action. Lui, il était attiré par… tout, en fait. Le type musclé de Clément ? Intéressant. La coach de Melody ? Sans aucun doute. Mais aussi ce gars qui faisait du vélo elliptique en écoutant de la musique avec des écouteurs, et cette fille qui s’étirait avec une grâce féline près des miroirs. C’était comme un buffet à volonté pour ses sens, et il ne savait pas par où commencer.
« Vous trouvez pas ça un peu… étrange ? » demanda Yann, sa voix douce tranchant avec le brouhaha ambiant. « On est censés être là pour apprendre le business familial, non ? Et on passe notre temps à mater les gens. »
Clément haussa les épaules. « C’est une forme d’étude de marché, non ? On analyse la clientèle. Et puis, avoue, c’est plus intéressant que de compter des haltères. » Il se tourna vers Yann. « Et toi, tu ne trouves personne qui te tape dans l’œil ? »
Yann haussa un sourcil, un sourire énigmatique aux lèvres. « Disons que j’ai une approche plus… globale. Je ne suis pas aussi sélectif que toi. »
Melody éclata de rire. « Oh là là, le philosophe ! Tu veux dire que tu es juste indécis ! »
« Ou que j’apprécie la diversité », répliqua Yann, imperturbable.
Le Signor Rossi fit irruption dans le bureau, un grand sourire aux lèvres, une pile de serviettes sous le bras. Il était un homme massif, aux épaules larges, le genre de personne qui semblait avoir été sculpté dans le marbre. Son visage buriné était traversé par des rides d’expression qui témoignaient d’une vie bien remplie, ponctuée de rires et de sueur.
« Alors, mes petits loups ? Vous faites le guet ? » lança-t-il dans un mélange d’italien et de français. Sa voix était grave, chaleureuse, comme une vieille radio qui n’avait jamais cessé de diffuser de bonnes nouvelles. « Vous analysez le potentiel de croissance ? »
Clément rougit légèrement. « On… on observait. »
« Excellent ! » s’exclama le Signor Rossi, posant les serviettes sur le bureau. « L’observation, c’est la clé ! Vous voyez ce monsieur là-bas, le gros avec la chemise à carreaux ? Il vient tous les jours. Mais il ne fait que la presse. Il faudrait lui proposer un programme complet ! Il pourrait perdre du poids, gagner en énergie… et dépenser plus d’argent ! » Il fit un clin d’œil.
Melody intervint, son regard toujours fixé sur la coach léopard. « Papa, et la coach là, elle s’appelle comment ? Elle est vraiment douée. »
Le Signor Rossi suivit le regard de sa fille. « Ah, Isabella ! Une perle ! Elle a une énergie incroyable. Elle est là depuis… oh, trois ans maintenant. Elle est très demandée. » Il jeta un coup d’œil à Clément, qui avait repris son observation du colosse. « Et toi, mon grand, tu as trouvé un modèle de musculature ? »
Clément déglutit. « Il… il s’entraîne beaucoup. »
« C’est le but, mon garçon ! Le but ! » s’exclama le père, tapant dans ses mains. « Il faut transpirer pour réussir ! Dans la vie comme dans le sport ! » Il se tourna vers Yann, qui feuilletait distraitement son livre. « Et toi, à quoi tu penses, mon petit philosophe ? Tu as déjà calculé la rentabilité de chaque machine ? »
Yann leva les yeux, un sourire timide. « Je pensais juste que… c’est un endroit plein de vies. Plein de gens qui cherchent quelque chose. »
Le Signor Rossi hocha la tête, l’air pensif. « C’est ça. Ils cherchent à se dépasser. À se sentir mieux. Et nous, on est là pour les aider. C’est un beau métier, vous savez. Aider les gens à se sentir bien. » Il posa une main sur l’épaule de Clément, puis sur celle de Yann. « Et vous, vous allez apprendre à aimer ce métier. Vous allez apprendre à aimer cette salle. Et vous allez apprendre à aimer cette famille. »
Il les laissa là, dans le bureau poussiéreux, avec leurs pensées et leurs observations. Clément sentait une chaleur monter à ses joues. Il regarda à nouveau le type musclé. Il était peut-être là pour une raison. Peut-être que sa nouvelle vie ne serait pas si mal que ça.
Plus tard dans la journée, alors que le soleil commençait à décliner, projetant de longues ombres dans la salle de sport, les trois adolescents se retrouvèrent près des casiers. La plupart des clients étaient partis, laissant derrière eux une atmosphère un peu plus calme, imprégnée d’une douce lassitude.
« Bon, alors, verdict ? » demanda Melody, s’appuyant contre un casier vert vif. « Qui a le plus de potentiel ? »
Clément hésita un instant. Il avait passé une bonne partie de l’après-midi à observer le colosse. Il avait même remarqué qu’il avait une petite cicatrice au-dessus du sourcil gauche, et que ses mains étaient étonnamment fines pour quelqu’un d’aussi baraqué. « Je… je ne sais pas. Il a l’air sympa. Et… il a des fossettes quand il sourit. »
Melody leva les yeux au ciel. « Les fossettes ! Bien sûr ! Clément, tu es incorrigible. Moi, je pense que je vais aller demander à Isabella comment elle fait pour avoir autant de motivation. »
Yann, adossé au mur, les bras croisés, sourit. « Et moi, je vais aller voir si le gars du vélo elliptique a un bon rythme cardiaque. On ne sait jamais. »
Ils se regardèrent tous les trois, un mélange d’appréhension et d’excitation dans les yeux. Ils étaient là, dans cette nouvelle vie