Chapter 3

Le Monde à l'Envers

Le navire est maintenant complètement retourné. L'eau envahit les cabines. Lila Rose, Arthur, Marie, Marco et Milana se retrouvent piégés dans ce chaos, luttant pour trouver un souffle d'air et comprendre la situation.

8 min read

Le Poséidon flottait désormais à l'envers, un géant inerte basculé dans les abysses de la nuit du réveillon. Les lumières de Noël, encore scintillantes, jetaient des reflets étranges sur les surfaces mouillées qui étaient autrefois des plafonds. L'eau, d'abord une marée montante, devenait une geôlière implacable, s'infiltrant par chaque fissure, chaque jointure du navire désemparé. Le fracas du métal torturé, les gémissements de la coque sous l'assaut des flots, résonnaient comme un chant funèbre.

Au milieu de ce chaos aquatique, un groupe hétéroclite se retrouvait propulsé dans un cauchemar éveillé. Lila Rose, le visage pâle et les yeux exorbités, s'accrochait désespérément à un meuble qui, quelques instants auparavant, avait été solidement fixé au plancher. Ses mains tremblaient si fort qu'elle craignait de lâcher prise. L'odeur de la mer, mêlée à celle, plus âcre, de la peinture et du bois mouillé, lui rappelait une peur enfouie, une terreur qu'elle avait cru avoir laissée derrière elle, noyée dans les souvenirs.

À ses côtés, Arthur Aucher luttait pour garder la tête hors de l'eau qui montait inexorablement. Il avait réussi à trouver prise sur une rampe d'escalier, désormais suspendue au-dessus de lui. Son regard balayait la pièce, cherchant un signe, une issue. La cicatrice sur son bras, qu'il avait toujours vue comme un rappel de la fragilité de la vie, lui semblait aujourd'hui une amulette dérisoire face à la puissance déchaînée de l'océan. Il pensait à sa mère, où était-elle ? La panique commençait à s'installer, mais il la refoulait avec une détermination farouche. Il devait rester fort, pour elle.

Marie, la chanteuse dont la voix avait porté la joie quelques minutes plus tôt, se retrouvait privée de sa scène, de son public. L'eau lui léchait les chevilles. Elle essayait de reprendre son souffle, son cœur battant la chamade contre ses côtes. L'optimisme qui l'avait toujours caractérisée vacillait, mais une étincelle de résilience brillait encore dans ses yeux. Elle avait failli tout abandonner avant cette croisière, sa carrière, ses rêves. Elle ne laisserait pas le Poséidon être la fin de son histoire. Elle jeta un regard circulaire, puis aperçut Lila Rose et Arthur. Un instinct de protection la poussa à se rapprocher.

Non loin de là, Marco, le jeune garçon de dix ans, s'agrippait à la main de sa sœur, Milana. La panique enfantine se lisait sur son visage, mais il serrait son jouet fétiche, un petit sous-marin en plastique, comme pour se raccrocher à une réalité familière. Il avait été fasciné par les entrailles du navire, par la machinerie qui le faisait avancer. Cette fascination se transformait maintenant en une terreur sourde.

Milana, la cuisinière, sentait la force brute de ses bras lui permettre de tenir son frère. Son pragmatisme habituel était mis à rude épreuve, mais son regard était vif, analysant la situation avec une rapidité étonnante. Elle connaissait les entrailles du navire mieux que quiconque, du moins, elle le croyait. Elle sentait les courants, les mouvements subtils de la coque, et une pensée folle traversa son esprit : il fallait trouver un moyen de sortir, et vite.

« Restez calmes ! » lança Arthur, sa voix résonnant étrangement dans l'espace inversé. « Il faut trouver un endroit où l'air est encore respirable. »

Lila Rose hocha la tête, ses lèvres tremblant légèrement. « L'eau monte… Elle monte trop vite. »

« On doit bouger, » dit Milana, sa voix ferme malgré les circonstances. « Si on reste ici, on va se noyer. » Elle regarda autour d'elle, son regard se posant sur un objet familier, mais étrangement déplacé. Le sapin de Noël. Il gisait sur le flanc, ses guirlandes éparpillées, ses boules de verre roulant sur le sol incliné. « Le sapin ! » s'exclama-t-elle. « Il est tombé. »

Arthur la suivit du regard. « Et alors ? »

« Et alors, » expliqua Milana, un éclair d'idée dans les yeux, « il peut nous servir. Il est assez long. On peut peut-être s'en servir pour… » Elle s'interrompit, pensant à l'orientation du navire. « Pour atteindre le plafond. La porte est là maintenant. »

L'idée semblait absurde, mais dans leur situation désespérée, toute idée méritait d'être considérée. Arthur se tourna vers Milana. « Vous êtes sûre ? »

« Je suis cuisinière, mais je connais les dimensions du navire, » répondit-elle avec une pointe de fierté malgré la gravité. « Le sapin est assez solide. »

Avec une force qu'ils ne se connaissaient pas, Arthur, Milana et Marie se mirent à pousser le sapin, le faisant rouler prudemment sur le sol glissant. Lila Rose, malgré sa peur, les aidait comme elle pouvait, ses petites mains agrippant les branches du sapin. Marco, encore effrayé, observait la scène avec une curiosité mêlée d'appréhension.

Ils atteignirent une porte, autrefois à hauteur d'homme, maintenant suspendue au-dessus d'eux. L'eau s'accumulait rapidement dans le couloir, créant un courant lent mais puissant. Ils utilisèrent le sapin comme une sorte de levier improvisé, s'appuyant dessus pour se hisser vers la porte. C'était une opération laborieuse, rythmée par les éclaboussures d'eau froide et les grognements d'effort.

« Marco, viens ! » appela Milana, tendant la main à son frère. Il hésita un instant, puis, rassemblant son courage, se laissa hisser par sa sœur.

Une fois la porte ouverte, ils se retrouvèrent dans un couloir, mais un couloir inversé. Les cabines s'ouvraient désormais vers le bas, et l'eau s'écoulait vers eux. Ils devaient avancer à la recherche de la coque, le seul endroit où ils auraient une chance de trouver une issue vers le monde extérieur.

« La coque, » répéta Arthur, « C'est notre seule chance. Il faut aller vers le point le plus bas du navire, même si maintenant, c'est le point le plus haut. »

Le voyage à travers les entrailles retournées du Poséidon commença. Ils marchaient sur les murs désormais, s'accrochant aux rambardes, aux cadres de tableaux, aux moindres aspérités pour ne pas être emportés par l'eau qui ne cessait de monter. Chaque pas était une victoire sur la gravité et sur la peur.

Lila Rose, malgré son appréhension, avançait avec une détermination nouvelle. La nécessité de survivre surpassait sa phobie. Elle se concentrait sur chaque mouvement, chaque prise, évitant de regarder l'abîme d'eau qui s'ouvrait sous ses pieds.

Marie, quant à elle, tentait de maintenir le moral du groupe. « On va y arriver, » répétait-elle, sa voix un peu plus faible qu'auparavant, mais toujours porteuse d'espoir. « On est ensemble. »

Marco, moins effrayé maintenant qu'il avait une mission, suivait sa sœur de près, son petit sous-marin toujours serré dans sa main. Il posait des questions, des questions naïves qui dédramatisaient un peu la situation. « Sœur, est-ce que les poissons vont venir nous manger si on tombe dans l'eau ? »

Milana le rassura d'une main ferme. « Non, mon frère. On ne va pas tomber. Et on va trouver une sortie. »

Alors qu'ils progressaient dans ce monde à l'envers, l'eau leur arrivait maintenant à la taille. L'air se faisait plus rare, plus lourd. L'obscurité était presque totale, seulement percée par la faible lueur des lumières de secours qui clignotaient sporadiquement, comme des étoiles mourantes.

« On ne peut pas aller plus loin comme ça, » constata Arthur, la voix éraillée. « Il faut trouver quelque chose pour casser. »

Ils fouillèrent les cabines, les espaces de rangement, leurs mains tâtonnant dans l'eau glacée. Les objets flottaient autour d'eux, souvenirs d'une vie qui semblait appartenir à un autre siècle. Des livres, des vêtements, des photographies, tout était emporté par le courant.

C'est Milana qui le trouva. En se cognant contre un mur, sa main heurta quelque chose de dur, de métallique. Elle le saisit. C'était un marteau. Un vieux marteau de cale, oublié là, peut-être lors d'une réparation.

« J'ai trouvé ! » s'exclama-t-elle, sa voix emplie d'une excitation fébrile.

Arthur prit le marteau, le poids rassurant dans sa main. Il le leva, cherchant la coque, le point le plus vulnérable. Ils atteignirent un endroit où le métal semblait plus fin, moins épais. C'était leur chance.

« Tenez-vous prêts, » dit Arthur, son corps tendu par l'effort et l'espoir.

Il frappa. Le bruit résonna avec une violence sourde, étouffée par l'eau et le métal. Il frappa encore, et encore. La coque commença à se déformer, à se fissurer. L'eau s'engouffrait par les brèches, mais c'était une eau qui venait de l'extérieur, une promesse d'air frais.

Les autres priaient en silence, regardant Arthur travailler avec une concentration intense. Le son du marteau contre la coque était devenu le seul rythme de leur survie.

Enfin, avec un bruit de déchirure immense, un trou se forma. Un jet d'eau salée jaillit, mais aussitôt, l'air frais, l'air pur de l'océan, commença à se mêler à l'air confiné du navire.

« Vite ! » cria Arthur. « Par ici ! »

L'un après l'autre, ils se glissèrent par l'ouverture. Lila Rose fut la première, puis Marie, puis Marco, aidé par Milana. Arthur fut le dernier, s'assurant que tout le monde était passé avant de se faufiler lui-même.

Ils se retrouvèrent à l'extérieur, dans l'eau noire de la nuit. Le Poséidon, leur prison retournée, gisait à moitié submergé, une épave silencieuse. Ils nagèrent loin du navire, leurs corps épuisés mais animés par l'instinct de survie. Les vagues les soulevaient et les redescendaient, mais ils étaient libres. Ils avaient échappé au monde à l'envers. Les lumières lointaines de la côte semblaient leur murmurer la promesse d'un nouveau jour. La nuit du réveillon ne serait pas leur dernière nuit.

✦ ✦ ✦