Chapter 1

Le Dernier Réveillon du Poséidon

En 1980, le vieux paquebot 'Le Poséidon' fête le Nouvel An. À bord, passagers et équipage célèbrent. Lila Rose, Arthur, Marie, Marco et Milana profitent de la soirée, ignorant le destin funeste qui les attend.

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Le Poséidon, un géant endormi des mers, continuait de fendre les eaux en 1980, une relique d'une époque révolue, une splendeur d'acier et de rêve flottant au milieu d'un monde qui avait depuis longtemps oublié sa majesté. À son bord, la vie battait son plein, un microcosme vibrant de rires, de conversations animées et du tintement des verres. La nuit du 31 décembre scintillait, promettant le passage d'une année à une autre dans un tourbillon de joie.

Dans le grand salon, illuminé par des lustres scintillants, la fête battait son plein. Les couples dansaient au son d'un orchestre entraînant, leurs visages baignés d'une lumière chaude et dorée. Parmi eux, Lila Rose, une dame d'un certain âge dont les yeux bleus conservaient une étincelle de jeunesse, observait la scène avec un doux sourire. Ses mains, légèrement tremblantes lorsqu'elle se trouvait près des hublots, tenaient une coupe de champagne qu'elle portait rarement à ses lèvres. Elle se sentait étrangement sereine, bercée par le rythme familier du navire, un rythme qui lui rappelait d'autres époques, d'autres célébrations. Pourtant, une légère anxiété, une ombre fugace, effleurait parfois son esprit, une peur sourde de l'eau qui la rongeait depuis des années, un secret enfoui sous des couches de résilience.

Non loin de là, Arthur Aucher, un homme dont le regard franc trahissait une détermination tranquille, veillait sur sa mère avec une attention constante. Il avait toujours eu ce réflexe, cette manie de vérifier les issues de secours, les bouées, comme si le danger était une présence latente, attendant son heure. Une vieille cicatrice sur son bras, qu'il couvrait souvent par un mouvement involontaire, lui rappelait un incident passé, une mise en garde silencieuse. Ce soir, il se sentait particulièrement protecteur, scrutant la foule, s'assurant que tout était sous contrôle, ignorant que le contrôle était une illusion fragile.

Sur la scène, Marie, la chanteuse de la soirée, captivait l'assemblée de sa voix cristalline. Son sourire était éclatant, son énergie contagieuse, mais dans la mélancolie d'une dernière note, on pouvait deviner une hésitation, un doute qui avait failli la faire renoncer à cette croisière, à cette vie, juste avant de monter à bord. Elle chantait des airs entraînants, des chansons qui célébraient l'amour et la vie, mais au fond d'elle, une autre mélodie, plus sombre, résonnait, une prémonition silencieuse.

Dans les coursives moins fréquentées, loin du tumulte de la fête, Marco, dix ans, s'amusait à observer le ballet des stewards, fasciné par le fonctionnement complexe du navire. Son jouet fétiche, un vieux bateau en bois qu'il serrait contre lui, semblait partager sa curiosité. Sa sœur, Milana, la cuisinière du bord, le surveillait d'un œil vif, son pragmatisme habituel teinté d'une affection évidente. Elle connaissait le Poséidon comme sa poche, chaque recoin, chaque tuyau, chaque poutre. C'était une force tranquille, une femme qui avait appris à compter sur ses muscles et son intelligence pour naviguer dans la vie. Son regard fut le premier à remarquer quelque chose d'inhabituel.

« Marco, regarde ça ! » lança-t-elle, pointant du doigt un coin de la cuisine où, étrangement, le sapin de Noël, décoré de guirlandes scintillantes et de boules de verre, avait basculé. Il reposait maintenant sur le sol, ses branches touffues s'étalant comme un arbre déraciné.

Marco accourut, son jouet serré dans la main. « Oh ! Il est tombé ! »

Milana s'approcha, un haussement de sourcils perplexe. « C'est étrange. Il était bien fixé. » Elle regarda autour d'elle, une légère inquiétude commençant à poindre. L'équipage avait pourtant veillé à ce que tout soit stable. Une légère secousse, imperceptible pour la plupart, avait dû suffire.

À l'extérieur, la mer était d'un noir d'encre, le ciel parsemé d'étoiles indifférentes. Le Poséidon avançait, une île de lumière et de chaleur dans l'immensité glaciale. Les conversations allaient bon train, les rires fusaient. Personne ne prêtait attention aux craquements discrets de la coque, aux murmures du vent qui semblait s'intensifier, annonçant une présence plus puissante.

Soudain, une force invisible commença à agir. Les lumières vacillèrent, puis s'éteignirent pendant un bref instant, plongeant le grand salon dans une obscurité inquiétante. Un murmure surpris parcourut la foule. L'orchestre s'interrompit. Puis, dans la pénombre, une chose incroyable se produisit. Le navire commença à s'incliner, doucement au début, comme un géant qui s'endort. Les verres glissèrent des tables, les corps furent projetés les uns contre les autres. Les rires se transformèrent en cris de surprise, puis de panique.

Arthur agrippa sa mère, la protégeant de son corps. « Maman ! Reste calme ! » Sa voix était tendue, mais ferme. Il sentait le sol sous ses pieds devenir une pente abrupte.

Lila Rose, surprise mais déjà ancrée dans une forme de résilience née de l'âge et de l'expérience, s'agrippa à la première chose solide qu'elle trouva. La peur de l'eau, cette vieille compagne silencieuse, se réveilla avec une violence nouvelle, faisant battre son cœur à tout rompre.

Marie, sur scène, fut projetée en arrière, manquant de tomber. Elle se redressa aussitôt, son regard balayant la salle dans un mélange de stupeur et d'effroi. L'optimisme qu'elle avait affiché quelques instants auparavant s'effondrait, laissant place à une urgence viscérale.

Dans les coursives, le chaos était total. Les objets roulaient, les portes claquaient. L'eau commença à s'infiltrer, d'abord timidement, puis avec une rapidité alarmante. Milana attrapa Marco, le serrant fort contre elle. « Reste près de moi, Marco ! Ne bouge pas ! » Elle sentait la structure du navire gémir sous une pression phénoménale.

Et puis, ce fut le coup de grâce. Une vague, d'une taille phénoménale, d'une puissance inimaginable, s'abattit sur le Poséidon. Ce n'était pas une simple vague, c'était un mur d'eau, une force brute qui balaya le pont, démolissant tout sur son passage. Le navire, déjà incliné, fut soulevé, tordu, et retourné avec une violence inouïe. Les cris se noyèrent dans le rugissement assourdissant de l'océan déchaîné.

Le Poséidon, ce géant d'acier, se retrouva dans une position impossible, complètement à l'envers. Le grand salon, autrefois le cœur vibrant de la fête, devint un mausolée aquatique, les lustres pendentus vers le fond, les tables et les chaises fixées au plafond. L'eau remplissait chaque espace, une masse sombre et menaçante.

Lila Rose se retrouva agrippée à ce qui était maintenant le sol, le plafond. La panique lui serrait la gorge. L'eau montait, inexorable. Elle voyait des corps flotter, inanimés. Ses mains tremblaient violemment. Elle ferma les yeux, essayant de retrouver une once de calme. Elle devait survivre. Elle devait retrouver sa famille.

Arthur était parvenu à maintenir sa mère en sécurité, la protégeant dans un coin du navire qui semblait moins exposé. Mais l'eau s'infiltrait partout, froide et glaciale. Il regardait autour de lui, cherchant désespérément une issue. La cicatrice sur son bras lui brûlait, un rappel de la fragilité de la vie.

Marie, projetée dans l'eau, parvint à reprendre pied dans ce qui était maintenant un espace inversé. Elle toussait, crachait l'eau salée. Les visages terrifiés autour d'elle la remplissaient d'une détermination nouvelle. Elle devait aider. Elle devait maintenir l'espoir, même dans cet enfer.

Marco, terrifié, serré contre sa sœur, regardait le monde basculer. Les lumières d'urgence, par intermittence, éclairaient des scènes cauchemardesques. Son jouet, il le serrait si fort qu'il craignait de le briser.

Milana, malgré le chaos, gardait une lucidité impressionnante. Elle savait que le temps jouait contre eux. Les premières secondes étaient cruciales. Elle avait vu le sapin tomber, et maintenant, elle comprenait. Le navire était en train de mourir. Elle regarda autour d'elle, ses yeux s'habituant à la pénombre. Le sapin, toujours sur le sol inversé, lui offrit une idée.

« Marco ! » cria-t-elle par-dessus le bruit de l'eau qui montait. « Aide-moi ! »

Elle se dirigea vers le sapin renversé. Ses branches touffues, toujours décorées de guirlandes, formaient une sorte de masse. Avec Marco, elle parvint à le déplacer, le faisant glisser vers une porte qui était maintenant sur le plafond, un accès qui n'aurait jamais dû être utilisé ainsi.

« Il faut passer par là, » dit-elle à son frère, sa voix ferme malgré la situation. « C'est le seul moyen. »

Ils se glissèrent sous le sapin, l'utilisant comme un levier improvisé pour atteindre la poignée de la porte. C'était un effort physique considérable, mais Milana ne faiblissait pas. Elle pensait à son petit frère, à sa survie.

Arthur, voyant Milana et Marco se diriger vers cette porte inhabituelle, décida de les suivre. Il avait confiance en cette femme qu'il avait vue travailler dans les cuisines, une femme forte et déterminée. Il attira sa mère vers eux. « Venez ! C'est peut-être une sortie ! »

Lila Rose, malgré sa peur panique, sentit une force nouvelle l'envahir. Elle s'accrocha à Arthur, se laissant guider. L'instinct de survie primait sur toute autre émotion.

Marie, voyant le petit groupe se former, les rejoignit. Son regard croisa celui de Milana, un échange silencieux de compréhension et de détermination. Ils étaient tous dans le même bateau, ou plutôt, le même navire retourné.

Ils ouvrirent la porte avec difficulté, se retrouvant dans un couloir maintenant incliné à un angle extrême. L'eau était déjà jusqu'à leurs genoux, froide et pesante. Les lumières d'urgence, fiables malgré le chaos, projetaient des ombres mouvantes. Ils devaient avancer, monter, car la coque du navire était leur seule chance.

« Il faut aller vers la coque, » dit Milana, sa voix résonnant dans le couloir étroit. « C'est là qu'il y a le plus de chances de trouver une issue. »

Ils commencèrent à marcher, se déplaçant avec peine, s'accrochant aux murs pour ne pas glisser. Chaque pas était un combat contre la gravité et l'eau qui montait inexorablement. Le Poséidon gémissait autour d'eux, un corps mutilé qui s'enfonçait lentement dans les profondeurs glaciales.

Lila Rose, agrippée à Arthur, sentait l'eau lui lécher le cou. Sa peur était immense, mais la présence rassurante d'Arthur et la détermination silencieuse de Milana lui donnaient une force insoupçonnée. Elle pensait à sa famille, à ses petits-enfants. Elle devait tenir bon.

Marco, blotti contre Milana, regardait avec effroi les bulles d'air s'échapper des fissures, l'eau s'infiltrant par toutes les ouvertures. Mais il avait confiance en sa sœur. Elle le protégerait.

Arthur, les yeux fixés sur le chemin devant eux, sentait la peur monter, mais il la refoulait. Il devait être le pilier, le guide. Il pensait à la cicatrice sur son bras, un rappel qu'il avait déjà surmonté des épreuves.

Marie, marchant à leurs côtés, essayait de leur adresser des mots d'encouragement, mais sa voix se perdait dans le vacarme de l'eau. Elle se concentrait sur le mouvement, sur la progression.

Ils continuaient d'avancer, montant, grimpant, l'eau les submergeant peu à peu. Le Poséidon, leur prison inversée, semblait vouloir les engloutir. La coque, le point final de leur espoir, semblait encore loin. Mais ils ne s'arrêteraient pas. La lutte pour la survie venait de commencer, dans les entrailles d'un géant renversé, sous la surface noire et menaçante de l'océan. Le dernier réveillon du Poséidon s'était transformé en une course désespérée contre la mort.

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