Chapter 1
Chapitre 1 : Le Premier Parfum
Tracy, jeune agent de bureau, effectue sa première mission sur le terrain dans une parfumerie de luxe pour enquêter sur un réseau de contrefaçon. Elle y rencontre Kerim, un agent infiltré expérimenté, et ressent une attirance immédiate qu'elle tente de réprimer. Leur couverture est mise à l'épreuve lors d'une interaction tendue avec un suspect.
Je n’avais jamais imaginé que ma première mission sur le terrain sentirait la rose et le cuir. Littéralement.
Le parfum m’enveloppait dès l’entrée de la boutique, une fragrance sucrée mais entêtante, comme une promesse qu’on ne peut pas tenir. J’inspirai profondément, essayant de calmer les battements de mon cœur. Mon poignet gauche portait la montre qui faisait office de transmetteur – le micro était caché dans le cadran. Mon badge disait « Camille, assistante commerciale ». Mais je n’étais pas Camille. J’étais Tracy, agent de bureau depuis deux ans, et pour la première fois de ma carrière, je foulais le terrain.
— Vous êtes nouvelle ?
La voix brisa ma concentration. Je pivotai, forçant un sourire professionnel. L’homme qui se tenait devant moi avait des yeux noisette et un sourire désarmant. Il portait un costume gris parfaitement ajusté, une épingle à cravate argentée, et dégageait l’assurance de quelqu’un qui connaît les lieux mieux que personne.
— Oui, dis-je en ajustant mon col. Je remplace Élodie, elle est en congé maternité.
— Ah, le fameux remplacement. Je suis Kerim, responsable des approvisionnements. Mais tout le monde m’appelle Kerim.
Il tendit la main. Je la serrai, trop brièvement peut-être. Sa paume était chaude, la prise ferme. Et là, pendant une fraction de seconde, j’oubliai pourquoi j’étais là. J’oubliai l’affaire de contrefaçon, les ordres de l’agence, le micro dans ma montre. Je ne vis que lui.
Puis je me ressaisis. Ce n’était pas le moment. Je devais rester professionnelle.
— Enchantée, Kerim. Vous travaillez ici depuis longtemps ?
— Deux ans. Je connais chaque flacon, chaque note olfactive. Les clients me surnomment le nez.
Il rit, un rire chaud qui résonna dans la boutique presque vide. Il était charismatique, trop même. Je me forçai à regarder ailleurs, vers les alignements de parfums sur les étagères en acajou. Mon dossier disait que le réseau de falsification utilisait des bouteilles contrefaites de cette marque précise. Il fallait que je reste concentrée.
— Vous voulez que je vous fasse visiter ? proposa-t-il. Histoire de vous mettre à l’aise.
— Volontiers.
Il passa derrière le comptoir, ouvrit une porte discrète qui menait à l’arrière-boutique. Je le suivis, mon cœur battant un peu plus vite. L’arrière-boutique sentait le bois de santal et le papier peint. Des cartons s’empilaient contre les murs.
— C’est ici qu’on stocke les arrivages, expliqua-t-il en désignant un nouveau carton. Celui-ci vient d’arriver ce matin. Intéressant, non ?
Je penchai la tête. Le carton portait le logo officiel, mais l’étiquette était légèrement de travers. Un détail, mais dans mon briefing, on m’avait dit que les faux comportaient souvent ce genre de minuscules irrégularités.
— On peut l’ouvrir ? demandai-je, tentant de garder un ton décontracté.
— Pourquoi pas.
Il sortit un couteau, trancha le ruban adhésif. À l’intérieur, six flacons identiques reposaient dans du papier de soie. Je saisis l’un d’eux. Le verre était parfait, l’étiquette collée droit. Mais l’odeur… quelque chose clochait. Une note trop chimique, comme un faux sourire.
— Vous sentez ? dis-je sans réfléchir.
Kerim me regarda, un sourcil levé. Il prit le flacon, le huma longuement. Son expression changea, passa de la curiosité à une tension subtile.
— Intéressant.
— Quoi donc ?
— Ce parfum. Il a le même nom, mais pas la même âme.
Ses yeux rencontrèrent les miens. Pendant un instant, je sentis qu’il savait. Qu’il savait que je n’étais pas une simple assistante. Mais il ne dit rien. Il referma le carton avec soin.
— On reparlera de ça plus tard, dit-il en rangeant le couteau. Pour l’instant, continuons la visite.
La visite dura une vingtaine de minutes. Il me montra les différentes collections, m’expliqua comment les clients choisissaient leurs parfums, me parla des notes de tête et de cœur. Moi, j’écoutais à peine. Mon esprit revenait sans cesse à ce carton, à cette odeur suspecte. Et à lui.
— … et voilà le bureau de la direction, dit-il en désignant une porte fermée. Là, c’est interdit au personnel non autorisé.
— Compris.
Il se tourna vers moi, les mains dans les poches. Il était grand, plus grand que moi d’une tête. Son parfum – du vétiver, peut-être – se mêlait à l’ambiance de la boutique.
— Vous avez un bon nez, Camille. Pour une débutante.
— Merci. Vous aussi.
Il sourit. Et ce sourire, je le sentis jusque dans mes doigts. Je dus détourner le regard, faire semblant de consulter mon téléphone.
— Je vais aller m’installer à mon poste, dis-je. On se voit tout à l’heure.
— Bien sûr. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas.
Je m’éloignai rapidement, les joues en feu. Pourquoi est-ce que je réagissais comme ça ? Ce n’était qu’un collègue. Un collègue potentiellement impliqué dans l’affaire. Je devais me concentrer sur la mission, pas sur ses yeux ou sa voix.
Mais mes pensées s’emballaient, imprévisibles comme une note de tête trop volatile.
Le reste de la journée passa dans un flou. Je notai des informations sur les clients, les horaires de livraison, les allées et venues du personnel. Tout me semblait tellement banal que je commençais à douter de l’utilité de ma présence ici. Mais le soir, alors que je m’apprêtais à partir, Kerim s’approcha de moi.
— Camille, vous avez une minute ?
— Bien sûr.
Il me fit signe de le suivre dans une alcôve près des cabines d’essayage. Là, il baissa la voix.
— Ce carton que nous avons ouvert… je crois qu’il faut en informer la sécurité. Quelque chose ne va pas.
Mon cœur bondit. Il était donc de mon côté. Ou alors il me testait.
— Vous pensez que ce sont des contrefaçons ? demandai-je, feignant l’ignorance.
— Possible. Je n’en suis pas sûr, mais mon instinct me dit que oui.
Il me regarda droit dans les yeux. Je soutins son regard, malgré les papillons dans mon ventre.
— Je connais quelqu’un à la sécurité, dis-je. Je peux lui demander de venir discrètement demain.
— Faites.
Il hocha la tête, puis s’éloigna. Je restai là, le souffle court. Pourquoi avais-je l’impression que cette mission venait de changer de nature ? Pourquoi son parfum restait-il accroché à mon esprit comme une chanson qu’on ne peut pas oublier ?
Je quittai la boutique en fin d’après-midi, la tête pleine de questions. Le soleil couchant teintait les vitrines en orange. Je marchai jusqu’à ma moto, le casque à la main, et m’arrêtai un instant.
Demain. Demain, je le reverrai. Demain, je découvrirai s’il est un allié ou un obstacle. Et demain, peut-être, j’arrêterai de penser à son sourire.
Mais en attendant, ce soir, je ne pouvais pas m’empêcher de revivre chaque seconde de notre rencontre. Le poids de sa main dans la mienne. L’éclat de ses yeux. Cette fragrance chimique qui sentait le mensonge, et celle, plus authentique, de son eau de Cologne.
Je montai sur la moto, mis le contact. Le moteur grondait, mais dans ma tête, une autre musique jouait. Celle d’un premier parfum qui pourrait bien être celui d’un premier amour.
Et ça, je n’étais pas prête à l’accepter.