Chapter 1
Chapitre 1
Élise, une jeune femme de vingt-trois ans, se rend pour la première fois au 2HCOM, un hospice où sa grand-mère, Mamie Rose, vient d'être admise. Elle y rencontre Mathieu, un jeune homme qui rend visite à son grand-père dans la chambre voisine. Leur échange timide et la présence des aînés créent une atmosphère de douceur, mais le chapitre se termine sur une note d'inquiétude alors que Mamie Rose semble s'affaiblir.
L'odeur de propreté et de tisane m'a frappée dès que j'ai poussé la porte du 2HCOM. Un hospice, on se dit que c'est triste, mais ce matin-là, le soleil d'avril inondait le hall, rendant les murs couleur crème presque dorés. J'avais les mains moites, serrant la poignée de mon sac comme si elle allait s'envoler.
— Vous êtes la petite-fille de Madame Rosa Leblanc ? m'a demandé l'accueil, une femme aux cheveux gris tirés en chignon.
J'ai hoché la tête, incapable de parler. Mamie Rose était tout pour moi. Elle m'avait élevée après la mort de mes parents, elle m'avait appris à faire des tartes aux pommes et à reconnaître le chant du merle. Et maintenant, elle était là, dans une chambre blanche, avec des draps qui sentaient l'amidon.
— Chambre 12, au premier étage. Vous trouverez facilement.
L'escalier était large, avec une rampe en bois verni qui craquait sous la main. Chaque pas résonnait comme un appel. Je me suis arrêtée sur le palier pour reprendre mon souffle. Par la fenêtre, je voyais le jardin, un carré de verdure avec un banc près d'un rosier. Un vieil homme en fauteuil roulant regardait les nuages. Son fils, ou peut-être son petit-fils, se tenait à côté de lui, une main posée sur son épaule.
J'ai détourné les yeux. Ce n'était pas le moment de pleurer.
La porte de la chambre 12 était entrebâillée. J'ai frappé doucement, comme si je pouvais déranger le silence.
— Entre, ma chérie, a dit la voix de Mamie, plus faible que dans mon souvenir.
Elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre, une couverture sur les genoux, ses cheveux blancs plus fins que la dernière fois. Quand elle m'a vue, ses yeux se sont plissés de joie.
— Tu es venue. Je savais que tu viendrais.
Je me suis penchée pour l'embrasser. Sa peau sentait la lavande et le temps.
— Bien sûr que je suis venue, Mamie. Comment tu te sens ?
— Oh, tu sais, le corps fatigue, mais le cœur tient bon. Et toi, tu as l'air fatiguée. Tu travailles trop.
J'ai ri, un petit rire qui sonnait faux. Elle avait raison. Je passais mes journées entre les cours et un boulot à mi-temps dans une librairie. Mais ce n'était pas pour ça que j'avais les cernes creusés. C'était la peur de la perdre.
Nous avons parlé de choses et d'autres. Elle m'a demandé si j'avais un amoureux. J'ai répondu non, en haussant les épaules. Le silence s'est installé, pas gênant, juste ce vide doux où l'on se regarde sans rien dire.
Puis j'ai entendu des pas dans le couloir, et une voix grave qui disait : « Je reviens tout à l'heure, papi. » La porte de la chambre voisine s'est fermée.
Je suis sortie pour aller chercher un verre d'eau à la fontaine dans le couloir. Là, je suis tombée nez à nez avec lui. Grand, les cheveux bruns en bataille, des yeux couleur de miel qui m'ont regardée une seconde de trop.
— Désolé, a-t-il dit en reculant d'un pas. Je ne t'ai pas vue.
— Ce n'est rien.
Il tenait un livre à la main. Un vieux roman de Pagnol, la couverture cornée.
— Tu lis à ton grand-père ? ai-je demandé, sans savoir pourquoi.
Il a souri, un sourire timide qui creusait une fossette dans sa joue gauche.
— Oui. Il aime les histoires de Provence. Et toi, tu es là pour… ?
— Ma grand-mère. Elle est dans la chambre 12.
— Ah, Madame Leblanc. Mon grand-père dit qu'elle a une belle voix pour chanter.
Je n'avais jamais entendu Mamie Rose chanter ici, mais elle aimait fredonner en cuisine.
— Il s'appelle comment, ton grand-père ?
— Monsieur Roussel. Mais tout le monde l'appelle Gaston. Et moi, c'est Mathieu.
Il a tendu la main. Je l'ai prise, la sienne était chaude et ferme.
— Élise.
— Enchanté, Élise.
Nous sommes restés un moment à parler, adossés au mur, pendant que le soleil glissait sur le carrelage. Il m'a dit qu'il venait tous les jours après son travail, qu'il lisait à son papi, qu'il l'aidait à manger quand les mains tremblaient trop. Ses mots étaient simples, mais il y avait quelque chose dans sa voix, une tendresse qui me faisait du bien.
— On pourrait peut-être se revoir ? a-t-il proposé, un peu hésitant.
Le cœur m'a battu plus vite. J'ai acquiescé, un sourire aux lèvres.
— Pourquoi pas demain ? Je viens après mes cours.
Il a noté mon numéro sur un bout de papier, avec une écriture ronde et appliquée. Puis il est retourné dans la chambre de son grand-père, et je suis rentrée auprès de Mamie.
Elle dormait, la tête penchée sur le côté. Je me suis assise à côté d'elle, prenant sa main ridée dans la mienne. Dehors, le jour déclinait, teintant le ciel d'orange et de rose.
— Mamie, ai-je murmuré, je crois que j'ai rencontré quelqu'un.
Elle n'a pas répondu. Son souffle était régulier, mais il me semblait plus léger qu'avant. Comme si elle s'éloignait doucement, emportée par un courant que je ne pouvais pas suivre.
J'ai posé ma tête sur le bord du fauteuil. Et j'ai attendu.