Chapter 2
Les murmures de la cour de récré
Dermarck fait face aux premières moqueries et incompréhensions. Il commence à tisser des liens d'amitié forts, notamment avec Aminata, qui lui apporteront un soutien précieux.
Les premières heures de la journée scolaire s'étaient déroulées dans une sorte de brouillard, une sorte de lente acclimatation aux bruits familiers, aux odeurs mêlées de craie et de vieux papier, aux mouvements pressés des élèves dans les couloirs. Pour Dermarck, chaque rentrée était un nouveau départ, une toile vierge sur laquelle il espérait peindre un avenir radieux. Mais l'arène, comme il l'appelait parfois dans sa tête, n'attendait pas longtemps pour révéler ses premiers défis.
La cour de récréation, ce microcosme vibrant de vies adolescentes, était déjà en effervescence. Des groupes se formaient, des rires fusaient, des discussions animées éclataient. Dermarck, un peu en retrait, observait la scène, son sac à dos usé serré contre lui. Il n'était pas du genre à se jeter dans la mêlée sans réfléchir. Son intelligence vive lui permettait de décrypter rapidement les dynamiques sociales, les alliances, les rivalités latentes.
C'est alors qu'il l'entendit. Une voix familière, teintée d'une malice qu'il connaissait trop bien. "Regardez qui voilà ! Le prince des livres est arrivé !" Sory, un garçon grand et athlétique, le sourire narquois aux lèvres, s'était arrêté avec une poignée de ses acolytes. Le ton était léger, mais le sous-entendu était lourd. Pour Sory, lire, étudier, être un peu différent, c'était une faiblesse à exploiter.
Dermarck sentit une légère rougeur monter à ses joues, mais il se redressa, le menton haut. "Salut Sory," répondit-il, sa voix aussi neutre que possible. Il avait appris, à ses dépens, que la meilleure défense était souvent l'indifférence.
"Alors, tu as encore passé ta nuit dans les bouquins ? Pas peur de devenir fou, mon ami ?" continua Sory, s'approchant un peu plus, ses amis formant un cercle informel autour de Dermarck. L'un d'eux, un garçon au visage émacié et au regard fuyant, lâcha un rire gras.
"Je préfère devenir fou en apprenant qu'en restant idiot," répliqua Dermarck, une pointe d'agacement perçant sa retenue. Il savait que c'était risqué, mais parfois, la patience avait ses limites.
Le rire de Sory s'estompa, remplacé par une lueur plus dure dans ses yeux. "Tu te prends pour qui ? Le premier de la classe, c'est moi. Et pour le rester, je n'ai pas besoin de lire autant que toi." Il fit un pas de plus, presque menaçant.
À cet instant, une autre voix s'éleva, claire et déterminée. "Laisse-le tranquille, Sory."
C'était Aminata. Grande, avec des yeux pétillants d'intelligence et un sourire qui pouvait désarmer n'importe qui, elle s'était avancée, se plaçant entre Dermarck et Sory. Elle portait son propre sac à dos, orné de quelques badges colorés.
Sory la regarda, surpris par cette intervention. "Oh, la belle Aminata est là pour défendre son protégé ? C'est mignon."
Aminata ne se laissa pas démonter. "Je défends celui qui se fait harceler. Et toi, Sory, tu ne te sens pas un peu ridicule à te vanter de ta supériorité tout en rabaissant les autres ?"
Un murmure parcourut le groupe de Sory. Il n'aimait pas être pris en défaut, surtout devant Aminata, qu'il considérait aussi comme une rivale intellectuelle, même s'il ne l'admettait pas. Il la dévisagea un instant, puis regarda Dermarck avec mépris. "C'est bon, je te laisse ta petite amie. Mais ne crois pas que ça va durer." Il jeta un dernier regard à Aminata, puis s'éloigna d'un pas décidé, ses acolytes le suivant comme des ombres.
Dermarck laissa échapper un soupir de soulagement qu'il ne s'était même pas rendu compte qu'il retenait. Il se tourna vers Aminata, un sourire reconnaissant aux lèvres. "Merci, Aminata. Vraiment."
"De rien, Dermarck. On ne laisse pas les hyènes s'en prendre aux gazelles," dit-elle avec un clin d'œil. "Et puis, je n'aime pas quand on se moque de toi. Tu es bien trop intelligent pour ça."
Le compliment réchauffa le cœur de Dermarck. Il savait qu'Aminata était sincère. Leur amitié, née l'année précédente lors d'un projet de groupe particulièrement ardu, était devenue l'un de ses piliers. Elle comprenait ses aspirations, ses doutes, et surtout, elle ne le jugeait jamais.
"Toi aussi, tu es intelligente," répondit-il. "Et tu es toujours là quand il faut."
"C'est ça, l'amitié, non ?" dit-elle, son regard pétillant. "On se soutient. Et puis, je suis curieuse de savoir ce que tu lisais ce matin. J'ai vu le titre sur ta couverture."
Ils commencèrent à marcher ensemble dans la cour, s'éloignant du brouhaha pour trouver un coin plus calme près des arbres. Dermarck ouvrit son sac et sortit le livre en question. Il s'agissait d'un ouvrage sur l'histoire de leur pays, richement illustré, qu'il avait emprunté à la petite bibliothèque de l'école.
"C'est sur l'histoire de notre indépendance," expliqua-t-il, sa voix s'animant. "Je trouve ça fascinant de comprendre comment les choses sont arrivées là où elles sont aujourd'hui. Et puis, ça me donne une perspective sur les défis actuels."
Aminata écoutait attentivement, posant des questions pertinentes qui montraient son intérêt. "C'est vrai que c'est important de connaître notre passé. Parfois, j'ai l'impression qu'on oublie trop vite d'où l'on vient. Est-ce que tu y trouves des éléments qui pourraient nous aider à mieux construire notre avenir ?"
Leur conversation fut interrompue par l'annonce de la fin de la récréation. La cloche retentit, un son strident qui dispersa les groupes. Ils se dirigèrent vers leur salle de classe, partageant encore quelques mots sur leurs cours de la journée.
La matinée s'écoula sans incident majeur, si ce n'est quelques regards envieux de Sory à la fin d'un exercice de mathématiques où Dermarck avait rapidement trouvé la solution. L'après-midi, cependant, une nouvelle épreuve se présenta. C'était le cours de Madame Kouassi, une enseignante réputée pour sa rigueur et son exigence. Elle était respectée, mais aussi crainte par beaucoup.
Madame Kouassi avait pour habitude de poser des questions imprévues pour tester la compréhension de ses élèves. Aujourd'hui, elle se concentra sur le nouveau chapitre de leur cours de sciences. Elle fit le tour de la classe, son regard scrutateur s'arrêtant sur chaque visage.
"Dermarck," appela-t-elle d'une voix posée mais ferme. "Pouvez-vous nous expliquer le rôle de la photosynthèse dans l'écosystème ?"
Dermarck se leva, prêt à répondre. Il avait étudié ce point attentivement la veille. "La photosynthèse est le processus par lequel les plantes, les algues et certaines bactéries utilisent l'énergie lumineuse pour transformer le dioxyde de carbone et l'eau en sucres, libérant de l'oxygène en tant que sous-produit. C'est la base de la chaîne alimentaire, car elle produit la matière organique dont se nourrissent les autres organismes."
Il s'attendait à un signe d'approbation, mais Madame Kouassi pencha légèrement la tête. "Très bien. Et quelle est l'importance de cet oxygène que vous mentionnez pour la vie sur Terre, notamment pour nous, les êtres humains ?"
C'était une question plus subtile, qui demandait une connexion entre les concepts. Dermarck réfléchit une fraction de seconde. "L'oxygène est essentiel à la respiration de la plupart des organismes vivants, y compris les humains. Sans lui, nous ne pourrions pas produire l'énergie nécessaire à notre survie."
Madame Kouassi le regarda attentivement. Il y avait une lueur dans ses yeux, une sorte de curiosité mêlée d'une évaluation silencieuse. "Vous êtes précis, Dermarck. Mais votre explication manque peut-être d'un peu… d'envergure. Pensez à l'impact global. Comment la photosynthèse, par la production d'oxygène, a-t-elle façonné notre planète au fil des millions d'années ?"
Dermarck sentit une légère pression. Il n'avait pas anticipé cette dimension plus historique et écologique. Il remua sur place, cherchant la bonne formulation. "Elle a… elle a permis à la vie de se diversifier. En rendant l'atmosphère respirable pour des formes de vie plus complexes…"
Il y eut un silence. Sory, assis quelques rangs devant, tourna la tête et laissa échapper un petit sifflement, comme s'il se moquait de la difficulté de Dermarck. L'enseignante le regarda d'un œil sévère. "Sory, je vous rappelle que c'est Dermarck qui répond, pas vous. Si vous avez des ajouts pertinents à faire, vous pourrez le faire lorsque ce sera votre tour."
L'incident, bien que bref, avait suffi à déstabiliser Dermarck. Il sentit son assurance s'effriter. Il savait qu'il avait les connaissances, mais parfois, la façon de les exprimer, la confiance en soi nécessaire pour les présenter devant la classe, lui faisaient défaut. Son manque de moyens se traduisait aussi par un accès limité à des ressources supplémentaires, des livres plus spécialisés, des documentaires qui auraient pu enrichir sa compréhension et sa capacité à articuler ses idées.
Madame Kouassi reprit, sa voix un peu plus douce. "Ne vous découragez pas, Dermarck. Votre réponse est correcte, mais il faut parfois aller au-delà de la simple définition. Il faut comprendre le 'pourquoi' et le 'comment' à grande échelle. Ce sont ces connexions qui font la richesse de la connaissance."
Elle se tourna ensuite vers Sory, qui attendait son heure avec impatience. "Sory, puisque vous semblez si intéressé par ce sujet, pouvez-vous nous dire quelle est la principale menace actuelle pour cet équilibre délicat créé par la photosynthèse ?"
Sory se redressa, le sourire confiant. "La déforestation, Madame. Et la pollution qui affecte la capacité des plantes à absorber le CO2."
Madame Kouassi hocha la tête. "Exactement. Et qui est responsable de cette déforestation, Sory ?"
Sory hésita une fraction de seconde. Il ne s'attendait pas à cette question. "C'est… c'est l'industrie, les besoins en bois, l'agriculture…"
"Et qui dirige cette industrie, Sory ? Qui prend ces décisions ?" insista Madame Kouassi.
Sory rougit légèrement. Il ne savait pas où elle voulait en venir. "Les gouvernements… les grandes entreprises…"
"Et ces gouvernements et ces entreprises sont dirigés par des gens. Des gens qui ont étudié, qui ont fait des choix. Des choix qui ont un impact sur la vie de tous," conclut Madame Kouassi, son regard se portant brièvement sur Dermarck, puis sur Sory. "C'est pourquoi il est si important que chacun d'entre vous, qu'importe votre milieu, qu'importe votre origine, acquière les connaissances nécessaires pour comprendre le monde et pour pouvoir y agir de manière responsable."
La leçon se termina sur cette note, laissant Dermarck pensif. Il avait compris qu'il ne suffisait pas de savoir. Il fallait aussi savoir exprimer son savoir, et surtout, avoir la confiance nécessaire pour le faire. La moquerie de Sory, même si elle avait été rapidement réprimée, avait laissé une petite blessure. Et l'incompréhension, même passagère, de Madame Kouassi, lui rappelait la distance qu'il avait parfois à parcourir.
Alors que la cloche sonnait pour la fin des cours, Aminata vint le chercher. "Ça va, Dermarck ? Madame Kouassi t'a un peu secoué, non ?"
Dermarck sourit faiblement. "Un peu. Elle a raison, il faut que je travaille ma confiance en moi. Et que je relie mieux les informations."
"Tu vas y arriver," dit Aminata, posant une main réconfortante sur son épaule. "Tu as une intelligence rare. Et puis, la prochaine fois, tu pourras lui parler de l'impact de l'oxygène sur les océans, et de la façon dont les phytoplanctons contribuent à sa production. C'est aussi lié à la photosynthèse."
Dermarck la regarda, un éclair de surprise et d'admiration dans les yeux. "Tu as lu ça où ?"
Aminata sourit, un peu malicieuse. "J'ai aussi mes petits secrets de lecture. Allez, viens, on rentre. Et demain, on révisera ça ensemble. Je suis sûre que tu vas tout déchirer."
Alors qu'ils quittaient l'école, le soleil commençant à décliner et à teinter le ciel de couleurs chaudes, Dermarck sentit une nouvelle vague d'espoir le traverser. Les moqueries de Sory étaient douloureuses, les exigences de Madame Kouassi intimidantes, mais il avait le soutien d'Aminata. Et dans ce soutien, dans cette amitié sincère, il trouvait la force de continuer à se battre, de continuer à apprendre, de continuer à rêver. Les murmures de la cour de récréation pouvaient être cruels, mais les voix de ses amis portaient une mélodie bien plus puissante, celle de la persévérance et de l'espoir. L'arène était difficile, mais il n'était pas seul. Et cela, il le savait, faisait toute la différence.