Chapter 1
Les premiers pas dans l'arène
Découverte de Dermarck, un élève plein de potentiel mais confronté à un environnement scolaire exigeant et à des ressources limitées. Premières impressions de son école.
Le soleil matinal, encore timide, peinait à percer le brouillard épais qui enveloppait les toits d'Abidjan. Dans les ruelles étroites, les odeurs mêlées de poussière, d'épices et de fumée de bois annonçaient le réveil de la ville. C'est dans ce décor familier que Dermarck, les épaules rentrées sous le poids de son sac usé, se frayait un chemin vers le lycée. Son cœur battait d'une cadence mêlée d'excitation et d'une légère appréhension. L'école, cette grande arène où se jouaient les destins, était son refuge, son espoir, mais aussi le théâtre de ses premières batailles.
Le lycée Félix Houphouët-Boigny se dressait, imposant, au bout de l'avenue. Ses murs délavés par le soleil et les pluies d'hivernage racontaient des décennies d'histoires, de rires et de larmes. L'air vibrait de l'effervescence des élèves qui affluaient, uniformes impeccables pour certains, plus négligés pour d'autres, tous porteurs de rêves et d'ambitions diverses. Dermarck, lui, arborait sa tenue habituelle : un pantalon gris un peu trop court et une chemise blanche aux coutures décousues, fièrement repassée la veille au soir.
À peine avait-il franchi le portail que le tumulte l'aspira. Des groupes d'amis se formaient, échangeant des banalités, des blagues, des projets de week-end. Des professeurs pressés traversaient les cours, cartables à la main, l'air concentré. L'odeur de craie, de sueur et de livres anciens flottait dans l'atmosphère. Dermarck se sentait à la fois appartenir à ce monde et en être un spectateur un peu distant. Il était là pour apprendre, pour exceller, pour échapper à la précarité qui guettait sa famille.
Son regard balaya la cour, cherchant une silhouette familière. Il l'aperçut bientôt : Aminata, sa meilleure amie, assise au pied d'un grand manguier, le nez plongé dans un livre. Ses cheveux tressés étaient ornés de perles colorées qui scintillaient au soleil. Un sourire éclaira le visage de Dermarck. Aminata était son roc, sa confidente, celle qui comprenait ses silences et ses espoirs les plus fous.
Il s'approcha d'elle. "Salut, Aminata ! Toujours plongée dans tes livres, je vois."
Elle leva les yeux, son visage s'illuminant. "Dermarck ! Oui, j'essaie d'avancer dans ma lecture. C'est une histoire incroyable. Et toi, comment s'est passé ton trajet ?"
"Comme d'habitude. Le bus était bondé, il a fallu faire preuve de quelques talents d'acrobate pour ne pas finir écrasé. Mais me voilà, sain et sauf." Il s'assit à côté d'elle, déposant son sac à ses pieds. "Alors, qu'est-ce que tu lis de si captivant ?"
"Un roman d'aventure. L'histoire d'un jeune garçon qui voyage à travers le monde pour retrouver un trésor perdu. Ça me fait rêver..." Elle soupira. "On se sent tellement loin de tout ça, ici."
Dermarck acquiesça. "Je sais. Mais l'école, c'est notre propre aventure, non ? Une aventure qui nous mènera quelque part de mieux." Il lui adressa un sourire déterminé.
Leur conversation fut interrompue par une voix rauque et moqueuse. "Tiens donc, voici le duo inséparable ! Le savant et sa muse."
Sory, un garçon grand et costaud, s'était approché, accompagné de deux de ses acolytes. Son uniforme était immaculé, sa posture arrogante. Il dégageait une aura de supériorité qui mettait souvent les autres mal à l'aise. Dermarck le connaissait bien. Sory était son rival non déclaré, celui qui semblait tout avoir : l'intelligence, la popularité, et un père qui travaillait dans une grande entreprise.
Dermarck se redressa, essayant de cacher une pointe d'agacement. "Bonjour, Sory. On dirait que ta journée a bien commencé."
Sory ricana. "Toujours aussi poli, le petit. Tu as révisé pour le contrôle de maths, au moins ? Ou tu préfères rêver aux trésors perdus comme ton amie ?" Il jeta un regard méprisant à Aminata.
Aminata, d'ordinaire si douce, laissa échapper un petit grognement. "Laisse-nous tranquilles, Sory. Ton arrogance ne te mènera nulle part."
"Oh, la petite intello se rebelle !" Sory s'avança, son visage se rapprochant dangereusement de celui de Dermarck. "Je dis juste la vérité. Vous êtes à des années-lumière de mon niveau. Quand je serai ingénieur, vous serez encore à chercher des miettes."
Le sang de Dermarck monta à ses joues. Il détestait ces provocations, ces leçons de supériorité. Mais il savait qu'il ne devait pas tomber dans le piège. La violence verbale de Sory était une arme qu'il ne maîtrisait pas, et il savait que répliquer de la même manière ne ferait qu'empirer les choses. "On verra ça au moment voulu, Sory. Pour l'instant, je préfère me concentrer sur mes études."
"Pff, le courageux qui se défile." Sory lui lança un dernier regard dédaigneux avant de s'éloigner avec ses amis, laissant derrière lui une traînée de malaise.
Dermarck inspira profondément, essayant de calmer son cœur qui battait la chamade. Aminata posa une main réconfortante sur son bras. "Ne l'écoute pas. Il est juste jaloux de ton intelligence. Et de la mienne aussi, d'ailleurs."
"Je sais," murmura Dermarck. "Mais c'est épuisant. Parfois, j'ai l'impression de devoir me battre sur tous les fronts : contre le manque d'argent à la maison, contre les professeurs qui ne comprennent pas toujours mes difficultés, et contre des types comme Sory qui se croient tout permis."
"Tu es plus fort que tu ne le penses," lui dit Aminata avec une conviction sincère. "Tu as une détermination qui m'épate. Et tu as toujours ton plan B : tes idées."
Elle savait. Elle connaissait son secret. Dermarck, malgré son amour pour les études, avait une petite entreprise parallèle. Il réparait des téléphones portables usagés, les remettait en état et les revendait pour aider sa famille. C'était un travail long et fastidieux, qui lui prenait de précieuses heures de sommeil, mais c'était sa manière de contribuer, de ne pas être un poids.
La sonnerie retentit, annonçant le début des cours. Ils se levèrent, le poids de la journée scolaire s'abattant sur leurs jeunes épaules. La première heure était consacrée à la littérature avec Madame Kouassi, une enseignante réputée pour sa rigueur et son exigence. Dermarck l'admirait, même si elle pouvait parfois sembler froide et distante. Elle avait ce don de faire vivre les mots, de transporter ses élèves dans les univers des grands auteurs.
Dans la salle de classe, l'atmosphère était plus studieuse. Les élèves s'installaient à leurs tables, sortaient leurs cahiers. Dermarck s'assit à sa place habituelle, au troisième rang, près de la fenêtre. Il aimait observer le monde extérieur, le contraste entre la vie bruyante de la ville et le calme relatif de la salle de classe.
Madame Kouassi entra, une pile de livres sous le bras. Son regard balaya la classe, s'arrêtant un instant sur Dermarck. Il ressentit une légère pression, comme si elle lisait en lui ses pensées, ses luttes. Elle avait cette capacité de voir au-delà des apparences.
"Bonjour à tous," dit-elle d'une voix claire et posée. "Aujourd'hui, nous allons explorer les méandres de la poésie africaine. Nous allons découvrir des voix qui ont chanté la douleur, la joie, l'espoir et la révolte."
Elle commença à déclamer un poème, sa voix prenant une intonation vibrante. Les mots volaient, portaient, transportaient. Dermarck ferma les yeux, se laissant emporter par le rythme, par la force des images. Il se sentait connecté à ces poètes lointains, à leurs combats, à leurs aspirations. C'était là, dans ces mots, qu'il trouvait une partie de sa force.
Au bout de quelques minutes, Madame Kouassi interrompit sa lecture. "Je vois que certains d'entre vous sont déjà loin. Dermarck, par exemple. Vous étiez où, exactement ?"
Il rouvrit les yeux, un peu surpris. "Je... j'écoutais attentivement, Madame. C'est juste que le poème m'a transporté."
Elle le regarda avec un léger sourire énigmatique. "Le transport est un art, n'est-ce pas ? Mais il faut savoir revenir sur terre, surtout quand il s'agit d'un contrôle de maths dans deux heures."
Un murmure parcourut la classe. Le contrôle de maths. Dermarck avait presque oublié. Il avait passé la veille à essayer de réparer un vieux téléphone, et son temps de révision avait été plus court que prévu. Une vague d'inquiétude le submergea. Sory avait raison sur ce point. Il était peut-être intelligent, mais il manquait souvent de temps, de ressources.
Madame Kouassi semblait lire ses pensées. "Ne vous inquiétez pas outre mesure. L'intelligence n'est rien sans l'effort. Et l'effort, c'est quelque chose que vous pouvez tous maîtriser." Elle marqua une pause. "Dermarck, je sais que vous avez des responsabilités en dehors de l'école. Mais n'oubliez pas que votre avenir se joue aussi ici, dans ces salles de classe."
Ses paroles étaient un mélange de reproche et d'encouragement. Elles le piquaient, mais elles le rassuraient aussi. Elle savait. Et elle ne le jugeait pas. Elle lui rappelait simplement l'importance de son objectif.
Le reste de la matinée fut une course contre la montre. Dermarck feuilleta son cahier de maths, essayant de retrouver les formules clés, les méthodes de résolution. Il sentait la pression monter. Il ne pouvait pas se permettre d'échouer. L'échec à l'école signifiait souvent un retour à une vie de labeur sans perspective, une vie qu'il redoutait par-dessus tout.
Lors du contrôle, il se concentra du mieux qu'il put. Les questions défilaient, certaines lui semblaient familières, d'autres, plus ardues, lui rappelaient le temps qu'il n'avait pas eu pour les approfondir. Il sentait le regard de Sory se poser sur lui de temps en temps, un regard chargé d'une assurance qui le dérangeait.
À la fin de l'heure, il rendit sa copie avec un sentiment mitigé. Il avait fait de son mieux, mais le doute persistait. La cloche sonna, annonçant la pause déjeuner.
Dans la cour, il retrouva Aminata. "Alors, ce contrôle de maths ?" lui demanda-t-elle avec un sourire encourageant.
Dermarck haussa les épaules. "Je ne sais pas. J'ai révisé ce que j'ai pu. J'espère que ça suffira."
"Ça suffira, j'en suis sûre. Tu es trop dur avec toi-même." Elle lui tendit une petite banane. "Tiens, pour reprendre des forces. Et n'oublie pas, on est là pour s'entraider."
Il prit la banane, reconnaissant. Ce soutien, cette amitié, c'était sa force secrète. C'était ce qui le poussait à continuer, à se lever chaque matin, prêt à affronter une nouvelle journée dans l'arène de l'école. Le chemin serait long, semé d'embûches, mais avec Aminata à ses côtés, et cette flamme d'espoir qui brûlait en lui, il savait qu'il finirait par trouver son trésor. Le trésor de la réussite, de l'avenir qu'il avait tant rêvé. Le premier pas dans cette arène avait été franchi, et même si le combat s'annonçait rude, Dermarck était prêt.