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Chapter 3

Le récit du père

Antoine raconte la forêt enchantée, gardée par quatre esprits, et la tribu mystérieuse. Il révèle une attaque qui coûta la vie à son père.

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La chambre des enfants baignait dans une lueur bleutée, douce et irréelle, comme si la nuit s'était invitée à l'intérieur de la maison pour y déposer un morceau d'hiver. Des arbres de glace aux branches délicates s'élevaient du plancher, leurs feuilles cristallines scintillant sous la faible lueur de la lampe à huile. Une fine poussière de neige flottait dans l'air, tourbillonnant paresseusement autour des deux fillettes qui riaient aux éclats au milieu de leur création.

Élise, huit ans, les cheveux blancs comme du lait fraîchement tiré, concentrait toute son attention sur un petit cerf de glace qu'elle faisait naître entre ses doigts. Ses yeux bleus, profonds comme des lacs gelés, brillaient d'une fierté enfantine. À ses côtés, sa petite sœur Étoile, âgée de cinq ans à peine, battait des mains en poussant des cris d'admiration. Ses boucles brunes dansaient autour de son visage rond, et ses grands yeux émeraude reflétaient l'émerveillement pur de l'enfance.

— Encore un, Élise ! Encore un ! supplia la petite.

Deux coups légers frappèrent à la porte, et Antoine entra, son sourire fatigué du soir s'élargissant à la vue du spectacle qui s'offrait à lui. Il s'appuya contre le chambranle, les bras croisés, observant ses filles avec une tendresse infinie.

— Eh bien, mes petites merveilles, à quoi jouez-vous donc ?

Étoile se retourna d'un bond, courant vers son père pour se jeter dans ses bras.

— À la forêt enchantée, papa ! Regarde, Élise a fait un cerf tout en glace !

Antoine s'approcha, son regard caressant les arbres cristallins, les petits animaux de glace qui peuplaient la chambre. Un sourire nostalgique flotta sur ses lèvres.

— C'est magnifique, mes filles. Mais je dois avouer que cela ne ressemble pas tout à fait à la forêt enchantée que moi, j'ai connue.

Le silence tomba dans la pièce. Élise releva la tête, ses yeux bleus s'écarquillant de stupéfaction.

— Papa ! Tu as déjà vu une forêt enchantée ?

Antoine s'assit au bord du lit de ses filles, un bras passé autour d'Étoile qui s'était blottie contre lui. Son regard se perdit dans le vague, comme s'il regardait à travers les murs de la maison, à travers les années.

— Oui, murmura-t-il. Une fois. Il y a bien longtemps.

— Et pourquoi tu ne nous en as jamais parlé avant ? demanda Étoile, la bouche entrouverte, suspendue aux lèvres de son père.

— Je peux vous en parler maintenant, si vous voulez.

Deux voix crièrent en chœur, remplies d'une impatience débordante :

— Maintenant ! Maintenant, s'il te plaît, papa !

La porte s'ouvrit doucement, laissant apparaître Bella, le visage encadré de cheveux sombres qui tombaient en cascade sur ses épaules. Elle portait un plateau de tisanes fumantes, mais son expression était troublée, comme si une ombre venait de traverser ses pensées.

— Est-ce vraiment une bonne idée, Antoine ? demanda-t-elle d'une voix douce mais chargée d'une inquiétude sourde.

Antoine la regarda, un sourire rassurant aux lèvres.

— Voyons, nos enfants sont maintenant assez grandes. Et puis, ce n'est qu'une histoire, après tout. Une histoire du passé.

Bella hésita un long moment. Ses yeux rencontrèrent ceux d'Élise, et la fillette crut y voir passer quelque chose d'étrange, comme un secret trop lourd à porter. Puis la jeune mère déposa le plateau sur la petite table et s'assit dans le fauteuil près de la fenêtre, silencieuse, attentive.

Antoine se racla la gorge, prenant l'air solennel d'un conteur au début de sa plus grande histoire.

— Alors, écoutez bien. Il y a très longtemps, tout en haut, au point le plus septentrional de notre terre, se trouvait une immense forêt enchantée.

Étoile ouvrit la bouche, des yeux pleins d'étoiles :

— Avec des licornes ? Des fées ?

Son père secoua la tête, un sourire mystérieux au coin des lèvres.

— Non, ma chérie. Rien de tout cela. Cette forêt ne ressemblait à aucune autre. Elle était protégée par les quatre esprits les plus puissants qui aient jamais existé : l'esprit de l'eau, l'esprit du feu, l'esprit de l'air et l'esprit de la terre. Quatre gardiens immortels qui veillaient sur l'équilibre de la nature. Et là, au cœur de cette forêt sacrée, vivait une tribu mystérieuse : les Alien City.

— Les Alien City, répéta Élise, le front plissé. Avec des pouvoirs comme moi ?

Antoine secoua délicatement la tête.

— Non, ma fille. Ils ne possédaient aucun pouvoir. Mais ils vivaient en harmonie avec la magie de la forêt. Leur mode de vie était très différent du nôtre. Ils ne prenaient rien de plus que ce dont ils avaient besoin, et ils respectaient les esprits comme on respecte ses propres ancêtres.

— Alors, pourquoi on les appelait comme ça ? demanda Étoile.

— Parce qu'ils venaient d'ailleurs, répondit Antoine d'une voix plus grave. Personne ne savait d'où ils étaient originaires. Ils étaient arrivés un jour, comme par magie, et ils avaient fait de la forêt leur demeure. Beaucoup les craignaient. D'autres les admiraient.

Antoine fit une pause, ses yeux se voilant légèrement. Bella se pencha en avant, son visage indéchiffrable.

— Pour sceller la paix entre nos deux peuples, raconta Antoine, le roi de notre village, le roi Hector, ordonna la construction d'un immense barrage tout près de la forêt. C'était un cadeau, un symbole de paix. Grâce à lui, les Alien City ne manqueraient jamais d'eau, même pendant les plus longues sécheresses.

— Waouh, souffla Étoile. C'est un très beau cadeau.

— Oui, ma puce. C'en était un.

Antoine baissa la tête un instant, comme si un poids invisible venait de se poser sur ses épaules. Quand il releva les yeux, son regard avait changé. La lumière douce de la lampe creusait des ombres nouvelles sur son visage.

— Moi, à l'époque, j'avais huit ans. Exactement ton âge, Élise. Et j'étais le garçon le plus heureux du monde. Mon père, votre grand-père Akna, avait été choisi pour assister à la grande cérémonie de cette paix. Il m'avait emmené avec lui. Je me souviens encore de la beauté de cette forêt, des chants qui s'élevaient entre les arbres, des spectacles qu'on offrait aux enfants. Il n'y avait que du bonheur, ce jour-là.

Élise se rapprocha instinctivement de sa sœur jumelle de glace qui trônait au centre de la chambre, comme si le conte de son père commençait à laisser échapper une fraîcheur nouvelle.

— J'ai rencontré une fille, continua Antoine, la voix devenue plus douce. Elle avait mon âge. Elle riait, et dans ses cheveux, le vent semblait danser. L'esprit de l'air jouait avec elle comme un ami de toujours. Mais je n'ai pas osé lui parler. Je... j'ai eu peur, je crois. Peur de ne pas être assez bien pour elle.

Étoile serra la main de son père.

— Mais vous auriez dû lui parler, papa ! Elle aurait fait une amie !

— Oui, peut-être. Mais le destin en a décidé autrement.

La voix d'Antoine se fit soudain plus basse, presque un murmure. Les flammes de la lampe vacillèrent, comme si un vent invisible venait de traverser la pièce.

— C'est là que tout a changé. J'étais en train de vendre quelques petites marchandises pour la ferme de mon père, quand un cri déchira le ciel. Et puis un autre. Et encore un autre. Les Alien City, sans raison apparente, se sont jetés sur nous. Sur ceux qui étaient venus en paix, avec des cadeaux. Les épées ont tranché l'air. Les gens couraient dans tous les sens, hurlant, cherchant leurs enfants, leurs proches.

Étoile pâlit, sa lèvre inférieure se mettant à trembler.

— C'est terrible, papa.

— Oui, ma chérie. C'était terrible. Mon père, votre grand-père Akna — et là, Antoine ferma les yeux une seconde — m'a poussé derrière lui. Il n'avait pas d'arme, juste ses bras pour me protéger. Je l'ai vu tomber. Je l'ai vu tomber pour moi, pour me sauver la vie.

La pièce devint silencieuse. On n'entendait plus que la respiration d'Étoile, un peu plus rapide, et le crépitement de la lampe. Bella, dans son fauteuil, avait les mains crispées sur ses genoux, le visage fermé. Élise, elle, regardait son père avec une intensité nouvelle, comme si elle voyait pour la première fois l'adulte derrière le sourire du conteur.

— Les esprits de la nature, poursuivit Antoine, d'une voix de plus en plus grave, virent cette violence. Ce massacre devant leur forêt sacrée. Et leur colère fut terrible. Ils retournèrent leur propre magie contre nous. Le feu jaillit du cœur des eaux, le vent devint une lame qui déchirait tout sur son passage, la terre elle-même se souleva comme pour engloutir les combattants. Je fus assommé dans la confusion. Quand je repris conscience, le calme était revenu. Un calme surnaturel. Une voix murmurait quelque chose à mes oreilles, et des mains douces me portaient vers un endroit sûr.

Antoine marqua une pause ; ses filles étaient suspendues à ses paroles.

— Je n'ai jamais su qui m'avait sauvé, ni ce qui s'était réellement passé pendant que j'étais inconscient. Quand je suis revenu au village, on m'a tout raconté. Les esprits avaient disparu, comme si la violence les avait éteints à jamais. Et un brouillard épais, impénétrable, avait recouvert toute la forêt. Personne n'a jamais pu y entrer depuis.

— C'est pour cela que tout le monde l'appelle « la forêt mystérieuse », murmura Élise. Parce qu'elle est étrange.

— Parce qu'elle est étrange, répéta son père. Et parce qu'elle cache encore bien des mystères.

Étoile serra les poings, les larmes aux yeux.

— Mais tu étais seul après ça ? Tu n'avais personne ?

— Non, ma chérie. Je m'étais retrouvé orphelin en une seule journée. Mais j'avais l'héritage de mon père, et j'avais une volonté de fer. J'ai repris la ferme, je l'ai fait prospérer. Et quand j'ai eu dix-sept ans, j'ai rencontré votre mère. Nous sommes tombés amoureux, et nous avons décidé de fonder une famille.

Il sourit à Bella, qui soutint enfin son regard. Quelque chose passa entre eux, une de ces choses invisibles qui ne se racontent pas avec des mots.

— Waouh, papa, s'écria Étoile, toute trace de larme ayant disparu, remplacée par l'émerveillement. C'est une histoire magique. Je ne sais pas qui t'a sauvé ce jour-là, mais je l'aime quand même. De tout mon cœur.

— J'aimerais bien le savoir aussi, répondit Antoine en l'embrassant sur le front.

Élise, elle, ne semblait pas tout à fait rassasiée. Son regard bleu était fixé sur son père avec une acuité troublante pour une enfant de son âge.

— Mais qu'est-il arrivé aux esprits ? demanda-t-elle d'une voix calme. Qu'y a-t-il dans la forêt, à présent ?

Antoine soupira, repoussant une mèche de cheveux bruns de son front.

— Je n'en sais rien, ma fille. Le brouillard ne s'est jamais levé depuis ce jour. Nous sommes en sécurité tant qu'il reste en place. Mais si une chose devait le réveiller un jour... si la forêt mystérieuse venait à se réveiller, il faudrait se tenir prêt. Prêts à faire face au danger imminent. Pour nous, et pour tous les villageois.

Bella se leva alors et s'approcha du lit, posant une main douce sur l'épaule de son mari.

— Maintenant, mes chéries, il est temps de dire bonne nuit à votre père.

Étoile protesta avec une moue adorable :

— Mais j'ai encore tellement de questions, maman !

— Garde-les pour demain soir, dit Antoine en se levant. Les histoires sont encore plus belles quand on les attend un peu.

Étoile s'agita sous les couvertures, les yeux brillants d'une curiosité insatiable. Une dernière question brûla sur ses lèvres, comme une étincelle dans la nuit :

— Mais maman... pourquoi les Alien City ont-ils attaqué ? On n'attaque pas ceux qui font des cadeaux !

Bella échangea un regard bref avec Antoine. Puis elle s'assit au bord du lit, prenant une main de chaque fillette dans les siennes.

— Seul Athoualan a la réponse, murmura-t-elle.

— Athoualan ? demandèrent les deux filles en chœur, les yeux écarquillés.

— Quand j'étais enfant, votre grand-mère me chantait une berceuse. Une légende sur une rivière magique qui répond à toutes les questions sur le passé. Elle connaît tous les secrets cachés du monde. Rien ne peut lui échapper.

Élise se redressa sur ses oreillers, le visage illuminé par l'excitation.

— Donne-nous les paroles, maman, s'il te plaît !

Bella hésita. Dehors, le vent se leva soudain, faisant grincer les volets. Une rafale traversa la nuit comme un murmure lointain. La jeune femme ferma les yeux, et lorsqu'elle les rouvrit, elle commença à chanter d'une voix douce et mélodieuse, comme le courant d'une eau paisible :

« Quand le vent frais vient danser,

La rivière change pour ne pas oublier.

Ferme les yeux si tu veux voir

Ton reflet dans un grand miroir.

Quand l'eau du soir tremble et douce,

Nos cœurs murmurent un chemin pour nous.

Si tu plonges dans le passé,

Prends garde à ne pas t'y noyer.

Le chant s'amuse à mes côtés,

Cette chanson, magie des flots,

Qui pensent pouvoir apprivoiser

Pour trouver le chemin de l'eau.

Quand le vent frais vient danser,

Un pur moment peut tout éveiller.

Dors, mon enfant, n'aie plus peur,

Le passé reste au fond des cœurs. »

La dernière note s'évanouit dans la chambre comme un souffle. Les deux fillettes étaient immobiles, envoûtées par la mélodie. La neige de glace tressaillit doucement autour d'elles, comme si la chanson elle-même avait un pouvoir invisible.

Bella se pencha et embrassa chacune de ses filles sur le front.

— Un jour, peut-être, vous comprendrez pourquoi je vous l'ai chantée. Mais pour l'instant, dormez. Et que vos rêves soient doux.

Elle éteignit la lampe, plongeant la chambre dans la pénombre bleutée des arbres de glace qui continuaient de briller comme des étoiles posées sur le plancher. Antoine et Bella se retirèrent sur la pointe des pieds, laissant les deux fillettes dans leur forêt de cristal.

Dans le couloir, Bella s'arrêta un instant, se retournant pour regarder la porte fermée de la chambre de ses filles. Quelque chose passa sur son visage, trop vite pour qu'Antoine pût le saisir. Un noyau de nostalgie, une ombre de peur, un éclair de souvenir.

— Elles sont si petites pour connaître cette histoire, murmura-t-elle.

Antoine la prit dans ses bras, la serrant contre lui.

— Elles devaient savoir. Elles sont nos filles, Bella. Et un jour, peut-être, elles auront besoin de comprendre qui nous sommes.

Bella ne répondit pas. Dans la nuit, loin au-delà des collines du village, quelque chose sembla murmurer son nom à travers les arbres. Un frisson parcourut son échine, et elle se blottit davantage contre son mari, comme pour se protéger d'un avenir que ni l'un ni l'autre ne pouvaient encore entrevoir. La forêt mystérieuse, endormie sous son voile de brouillard, attendait dans l'ombre. Attendant, patiente, que le destin vienne frapper à sa porte.

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