Chapter 2
La Table Généreuse
Karim ressent la faim. Son père lui prépare un repas, mais recule doucement le bol, enseignant que seul Allah est le Pourvoyeur. Le père insiste sur la dépendance de Karim à Allah pour sa subsistance, initiant la formule "Bismillah".
La faim, cette petite vague qui monte doucement dans le ventre, vint titiller Karim. Un gargouillis discret, puis un autre, un peu plus pressant. Il se tourna vers son papa, les yeux grands ouverts, l'air de demander un secret. Le papa, avec ce sourire doux qui connaissait toutes les joies de son fils, se leva. « Viens mon trésor, allons voir ce qu'Allah a préparé pour nous aujourd'hui. » Il prit la petite main de Karim et l'emmena vers la cuisine. Sur la table, un bol fumant de lait tiède et des dattes, brillantes comme de petits joyaux bruns. Karim tendit sa main, impatient de saisir ces délices.
Mais le papa, avec une lenteur calculée, retira le bol. Un geste léger, presque imperceptible, qui arrêta Karim dans son élan. Le papa s'agenouilla, ramenant son visage au niveau de celui de son fils, et sa voix devint un murmure doux comme le bruissement des feuilles. « Attends, mon cœur. Avant de croquer dans ces douceurs, regarde bien. Ces dattes, elles ne sont pas sorties de nulle part, n'est-ce pas ? Elles poussent sur des arbres, des arbres immenses qui s'élèvent vers le ciel. Et qui a fait pousser ces arbres, Karim ? Qui a donné aux racines la force de s'ancrer dans la terre et aux branches la vigueur de porter des fruits ? » Karim cligna des yeux, cherchant la réponse dans le regard de son papa. Il ne voyait que l'amour, un amour qui semblait tout contenir.
« C'est Allah, n'est-ce pas, papa ? » murmura Karim, la curiosité piquante comme une petite abeille dans sa poitrine.
« Exactement, mon champion, » répondit le papa, sa voix se faisant encore plus douce. « Allah, Lui seul, a fait pousser ces arbres. Et cette vache, là, qui a donné son bon lait pour te réchauffer le ventre ? C'est Allah qui a mis cette douceur, cette richesse dans son pis. Papa, il n'est qu'un coursier, un livreur. Il t'apporte ce qu'Allah a créé. La vraie main qui te nourrit, celle qui te donne la force de grandir, c'est la main d'Allah. Elle est partout, même quand tu ne la vois pas. Elle est dans ce bol, dans ces dattes, dans ce lait. Allah est le Pourvoyeur, le Généreux, celui qui ne manque jamais. »
Le papa prit le bol et le posa doucement devant Karim. « Alors, avant de te régaler, dis avec moi : Bismillah. » Il guida la petite main de Karim pour qu'elle touche le bord du bol. « Bismillah, mon cœur. Dis-le avec conviction, pour remercier Celui qui te donne tout. »
Karim répéta, la bouche encore un peu hésitante : « Bismillah. »
« Encore, plus fort ! » encouragea le papa. « Bismillah ! »
« Bismillah ! » lança Karim, un peu plus assuré, le son résonnant doucement dans la cuisine.
Le papa sourit, ses yeux pétillant de joie. « Voilà ! Tu sais, Karim, quand on dit 'Bismillah', on reconnaît que ce n'est pas nous qui faisons les choses, mais Allah qui nous permet de les faire. C'est comme si on disait : 'Ya Allah, je commence ce repas, et je sais que c'est Toi qui me permets de le manger.' Allah est le Premier, Il est avant tout. Il est le Tout-Puissant, celui qui peut tout. »
Karim prit une datte, la sentit, la porta à sa bouche. La douceur explosa, une explosion de soleil et de miel. Il ferma les yeux, savourant chaque bouchée. Il pensait aux arbres, aux vaches, à ce papa si doux qui lui expliquait les secrets du monde. Mais surtout, il pensait à cette main invisible, celle d'Allah, qui lui donnait cette joie immense. Il n'avait plus faim, plus seulement de nourriture, mais d'une autre sorte de douceur, celle de comprendre.
Le lait était tiède, réconfortant. Chaque gorgée semblait emporter avec elle un peu de cette paix qu'il avait ressentie en disant « Bismillah ». Il regarda son papa, qui le regardait avec une tendresse infinie.
« Papa, » dit Karim, la bouche encore pleine de lait, « quand je mange, c'est Allah qui me donne ? »
« Oui, mon fils, » répondit le papa, sa voix empreinte d'une profonde humilité. « Allah est le Nourricier. Il donne la vie, et Il donne ce qui est nécessaire pour que cette vie continue. Il a mis la nourriture sur terre pour nous, pour tous Ses créatures. Regarde, même les petits oiseaux dans les arbres, Allah leur donne à manger. Il ne nous oublie jamais. Allah est Al-Razzaq, le Pourvoyeur sans fin. »
Karim hocha la tête. Ses parents lui donnaient à manger, certes, mais maintenant, il comprenait que ce n'était qu'un reflet, une petite lumière qui venait d'une source encore plus grande. Sa maman lui avait dit que le soleil était allumé par Allah. Son papa lui disait que la nourriture venait d'Allah. Tout venait d'Allah.
« Mais papa, » reprit Karim, une nouvelle question pointant le bout de son nez, « si Allah donne à manger, pourquoi je dois dire 'Bismillah' ? Il sait déjà que je vais manger, non ? »
Le papa prit le bol vide de Karim, le posa doucement et s'assit à côté de son fils, le prenant dans ses bras. La chaleur de son corps était réconfortante, mais Karim sentait maintenant une chaleur plus grande encore, une chaleur qui venait de l'intérieur, une chaleur qui ressemblait à la lumière du soleil.
« C'est une excellente question, mon trésor, » dit le papa en caressant les cheveux de Karim. « Tu sais, Allah est Le Savant. Il sait tout avant même que nous le pensions. Mais Il aime quand on Lui parle, quand on Lui demande, quand on Lui rend grâce. Quand tu dis 'Bismillah', c'est comme si tu ouvrais une porte entre toi et Allah. Tu Lui dis : 'Ya Allah, je reconnais que c'est Toi qui me donnes cette force de manger, cette nourriture. Je ne suis pas tout seul.' Allah est Le Proche, Il est toujours avec nous, même quand on est seuls dans notre chambre. »
Il y eut un petit silence, rempli par le doux ronronnement du réfrigérateur et le murmure du vent dehors. Karim sentait le cœur de son papa battre contre sa joue, un rythme régulier, rassurant. Mais il pensait à cette autre présence, cette présence invisible, celle qui était encore plus proche, encore plus rassurante.
« Quand on dit 'Bismillah', » continua le papa, « on se met sous la protection d'Allah. On Lui demande de bénir ce que nous allons manger, de faire que cette nourriture nous donne de la force pour faire le bien. Même si le bol est devant toi, même si la cuillère est dans ta main, c'est Allah qui fait que tout cela est possible. Il est Al-Qadir, le Tout-Puissant. Il n'y a de force que par Lui. »
Karim serra un peu plus fort son papa. Il n'avait plus seulement envie de manger, il avait envie de comprendre comment cette immense puissance pouvait être si douce, si présente. Il pensa à la maman, à son soleil allumé par Allah. Il pensa à son papa, à ses mains qui lui apportaient des dattes, mais qui étaient aussi des instruments d'Allah.
« Donc, papa, » dit Karim, ses yeux brillant d'une nouvelle compréhension, « même si tu me donnes le bol, c'est Allah qui me donne à manger ? »
« Oui, mon amour, » répondit le papa, le regard levé vers le plafond, comme s'il cherchait là-haut la présence qu'il décrivait. « Papa et Maman, nous sommes des causes, des 'asbab'. Nous sommes des moyens qu'Allah utilise pour te montrer Son amour, Sa générosité. Mais la source, la vraie source de tout, c'est Allah. Il est Muqaddim, celui qui met en avant les causes. Il est aussi Al-Akhir, celui qui est après toute chose. Il est le début et la fin. »
Karim se blottit un peu plus contre son papa. La faim avait disparu, remplacée par une plénitude nouvelle, une sensation de sécurité profonde. Il savait maintenant que chaque repas serait un moment spécial, une conversation silencieuse avec Celui qui lui donnait la vie, la force, et même l'amour de ses parents. Il se rappela le visage de sa maman, le son de sa voix quand elle parlait d'Allah. Il sentit que ce voyage pour le connaître ne faisait que commencer, et que chaque étape, même la plus simple comme manger, était une leçon merveilleuse. Il ferma les yeux un instant, imaginant cette main invisible qui tenait le bol, la datte, le lait, et surtout, lui. Il sourit. Il était entre de bonnes mains, les mains d'Allah.