Chapter 3

Le Givre et la Flamme

Le garçon froid, que Allis surnomme ainsi, intervient subtilement dans sa vie, la protégeant sans qu'elle comprenne pourquoi. Leur relation est tendue, faite de silences et de regards intenses.

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Le givre et la flamme

Il était là, toujours. Pas physiquement, pas toujours, mais sa présence était une sorte de courant d'air froid qui venait balayer l'atmosphère déjà morne de ma vie. Je l'avais baptisé « le garçon froid » dans le secret de mes pensées, un surnom aussi évident que le contraste qu'il représentait avec le feu qui brûlait en moi, celui des histoires que j'avalais au quotidien, celui de mes rêves inavoués. Je ne le connaissais pas vraiment. Nos interactions se limitaient à des croisements furtifs dans les couloirs du lycée, des regards échangés trop longtemps, des silences lourds de non-dits. Il dégageait une aura de glace, une distance qui semblait insurmontable. Pourtant, il y avait quelque chose dans ses yeux, une profondeur qui me fascinait autant qu'elle m'effrayait.

Ce jour-là, le lycée était une fourmilière agitée. Les vacances d'été approchaient à grands pas et l'air vibrait d'une excitation fébrile. Moi, comme d'habitude, j'étais à l'écart, mon nez plongé dans les pages d'un vieux roman de fantasy, me réfugiant dans les mondes où je me sentais enfin à ma place. Les dragons, les chevaliers, les quêtes épiques… tout cela était plus réel pour moi que les conversations futiles de mes camarades. Ma mère, absorbée par ses propres tourments, ne voyait guère plus loin que le bout de ses soucis. Mon père, une ombre avant même ma naissance, était une absence qui avait sculpté mon existence. J'avais appris à vivre avec ce vide, à le remplir avec des histoires.

C'est en sortant de la bibliothèque, le trésor d'un nouvel univers sous le bras, que l'incident s'est produit. Un groupe de garçons bruyants, visiblement en pleine rivalité sportive, traversait le couloir en courant, me poussant sans ménagement. Mon livre s'est envolé, ses pages se dispersant comme des feuilles mortes. La panique m'a saisie. Chaque livre était un ami, un refuge, et le voir ainsi maltraité me serrait le cœur. Alors que je me penchais pour ramasser les pages éparpillées, l'un des garçons s'est approché avec un sourire narquois.

« Alors comme ça, la petite intello perd ses livres ? » a-t-il lancé, un ton moqueur dans la voix.

Je me suis recroquevillée, essayant de rassembler les morceaux de mon monde brisé. C'est à ce moment-là que je l'ai vu. Il était là, immobile, adossé au mur un peu plus loin. Ses yeux, d'un bleu glacial, étaient fixés sur la scène. Je ne savais pas s'il regardait les garçons, moi, ou simplement le vide. Mais il était là.

Avant que le garçon moqueur ne puisse aller plus loin, une présence s'est matérialisée à côté de moi. C'était lui. Sans un mot, il a ramassé le livre principal, celui dont la couverture était ornée d'une illustration de château et d'un dragon. D'un geste net, il l'a tendu vers moi. Son regard a croisé le mien pendant une fraction de seconde, un éclair d'une intensité qui m'a fait perdre le souffle. Il n'y avait aucune chaleur dans ses yeux, mais une sorte de reconnaissance silencieuse, une compréhension inattendue.

« Fais attention où tu marches », a-t-il dit, sa voix grave et mesurée, s'adressant au garçon moqueur.

Le ton était neutre, mais il y avait une autorité sous-jacente qui a fait reculer le vantard. Le souffle coupé, il a marmonné une excuse et s'est éloigné avec ses acolytes, leur énergie bruyante s'estompant dans le couloir.

Je suis restée là, le livre serré contre ma poitrine, le cœur battant la chamade. Le garçon froid avait agi. Sans raison apparente. Sans que je lui demande rien. Il m'avait protégé, d'une manière presque imperceptible, comme si ma sécurité était une évidence qu'il ne pouvait ignorer.

« Merci », ai-je murmuré, la voix tremblante.

Il n'a pas répondu. Son regard a glissé sur mon visage, puis s'est perdu quelque part au-delà de mon épaule. Il y avait une tristesse profonde dans ses yeux, une mélancolie qui contrastait étrangement avec son attitude distante. Il a hoché la tête, un mouvement à peine perceptible, puis s'est éloigné, me laissant seule avec mes livres et mon cœur qui battait à tout rompre.

Je l'ai regardé partir, sa silhouette élancée se fondant dans la foule. Pourquoi avait-il fait ça ? Qu'est-ce qui le poussait à intervenir ? Il n'avait rien à gagner, rien à perdre. C'était juste moi, Allis, la fille invisible, celle qui se réfugiait dans les mondes de papier.

Plus tard, dans l'après-midi, alors que je me rendais chez Hala, l'incident avec le garçon froid ne me quittait pas. Hala. Elle était une autre énigme dans ma vie déjà bien assez compliquée. Mystérieuse, énigmatique, elle dégageait une aura de danger, une connaissance cachée qui me fascinait et me perturbait à la fois. Elle me regardait parfois avec une intensité troublante, comme si elle voyait au-delà de mes apparences.

La porte de son appartement s'est ouverte avant même que je n'aie eu le temps de frapper. Hala se tenait dans l'embrasure, son visage encadré par des cheveux sombres, ses yeux d'un vert profond semblant sonder mon âme.

« Je t'attendais, Allis », a-t-elle dit, sa voix douce mais porteuse d'une gravité sous-jacente.

Son appartement était différent de tout ce que j'avais vu. Des objets anciens, des livres aux reliures étranges, des bougies allumées malgré le jour. Il y avait une atmosphère de secrets suspendus dans l'air.

« Tu es en retard », a-t-elle ajouté, me faisant signe d'entrer.

Je me suis assise sur un fauteuil en velours usé, mon livre toujours serré dans mes mains.

« Il y a eu un incident au lycée », ai-je commencé, expliquant brièvement la scène du couloir. « Et le garçon froid… il est intervenu. »

Le nom est sorti tout seul, sans que je m'en rende compte. Hala a souri, un sourire fin, presque imperceptible.

« Le garçon froid, hein ? Tu as bien choisi son surnom. Il est souvent là où on ne l'attend pas, n'est-ce pas ? »

Sa remarque m'a déconcertée. Comment savait-elle que je l'appelais ainsi ?

« Je… je ne sais pas ce qui l'a poussé à m'aider. Il ne me connaît pas. »

« Oh, je crois qu'il te connaît mieux que tu ne le penses, Allis », a répondu Hala, ses yeux verts pétillant d'une malice subtile. « Et toi non plus, tu ne le connais pas vraiment. Personne ne le connaît. Il porte un lourd fardeau, comme toi. »

« Comme moi ? », ai-je répété, une pointe d'agacement dans la voix. « Je n'ai aucun fardeau. Je suis juste… moi. »

Hala a ri doucement, un son cristallin qui résonnait dans la pièce.

« Ah, si seulement c'était aussi simple. Tu es bien plus que ce que tu crois, Allis. Et ton monde… il est peut-être moins stable que tu ne le penses. »

Ses paroles étaient comme des aiguilles, plantant le doute dans mon esprit déjà fertile en questions. Je ne comprenais pas. Mon monde était simple, prévisible, même s'il était solitaire. Mes livres étaient ma seule échappatoire.

« Je ne comprends pas ce que tu veux dire », ai-je dit, ma voix se faisant plus ferme.

Hala s'est approchée, s'asseyant en face de moi. Elle a pris une tasse de thé fumant posée sur une petite table basse.

« Dis-moi, Allis. Qu'est-ce qui te manque le plus dans ta vie ? »

La question m'a surprise. J'ai réfléchi un instant, mes yeux parcourant les étagères remplies de livres, symboles de mon refuge.

« Je ne sais pas. Peut-être… une place. Un endroit où je me sens vraiment à ma place. »

« Et la vérité sur ton père ? Sur sa disparition ? Cela ne te manque pas ? »

Mon cœur s'est serré. La disparition de mon père était une plaie jamais refermée. Un mystère qui me hantait depuis toujours.

« Bien sûr que si. Mais je ne vois pas le rapport. »

« Le rapport, Allis, c'est que ton père n'a pas disparu par hasard. Et toi non plus, tu n'es pas simplement tombée du ciel. Il y a des choses que tu ignores sur toi-même, sur tes origines. Des choses que ton monde 'normal' essaie de te cacher. »

Ses mots étaient lourds de sous-entendus. Le garçon froid, Hala, leurs secrets… tout cela commençait à former une toile complexe et inquiétante.

« Tu parles comme dans mes livres », ai-je dit, essayant de masquer mon trouble.

« Parfois, la réalité dépasse la fiction, Allis. Le garçon froid, il le sait. Et moi aussi. Nous sommes tous liés par des fils invisibles, des secrets qui nous emprisonnent. »

Elle a posé sa tasse, son regard s'est fait plus intense, presque suppliant.

« Tu dois être prudente, Allis. Des forces agissent dans l'ombre. Et elles te regardent. »

Une vague de froid m'a parcourue, malgré la chaleur de la pièce. La présence du garçon froid, son intervention inattendue, les paroles énigmatiques de Hala… tout cela s'accumulait, formant une pression sourde dans ma poitrine. Mon monde de livres, si confortable et prévisible, commençait à se fissurer, révélant des abysses insoupçonnés.

Alors que je quittais l'appartement de Hala, une sensation étrange m'habitait. Ce n'était plus seulement la curiosité qui me poussait vers le garçon froid, mais une nécessité. Une nécessité de comprendre ce qui se cachait derrière ce masque de glace, de déceler la vérité qu'il semblait vouloir dissimuler. Et en moi, une petite flamme s'était allumée, une flamme de défi, de désir de découvrir ce que mon monde avait si soigneusement tenté de me cacher. Le givre et la flamme, une combinaison dangereuse, mais peut-être la seule qui pourrait me mener à la vérité.

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