Chapter 2
Les Murmures du Passé
Allis commence à ressentir des choses étranges. Des bribes de souvenirs ou de visions la hantent, liées à la disparition de son père. Hala semble savoir quelque chose, mais reste silencieuse, ajoutant au mystère.
Les murmures du passé
La bibliothèque était mon sanctuaire, un refuge de papier et d'encre où les mondes ordinaires s'effaçaient pour laisser place à des contrées enchantées et à des héros aux destins grandioses. Je m'y perdais volontiers, entourée de ces compagnons silencieux qui ne me jugeaient pas, ne me demandaient rien. Ma mère, elle, me regardait à peine, absorbée par ses propres tourments dont j'ignorais la nature. Mon père, lui, était une absence, une ombre avant même ma naissance, une énigme que je n'avais jamais cherché à résoudre. Jusqu'à ce jour.
Ce jour-là, le monde avait basculé. Une sensation étrange, comme une vibration sourde sous la peau, avait parcouru mon corps. Une image fugace, un flash de lumière aveuglante, suivi d'un cri étouffé. Mon père. Je ne l'avais jamais vu, mais son visage, une fraction de seconde, s'était imposé à moi, le regard empli d'une terreur indicible. Puis, le silence. La bibliothèque, autrefois si familière, semblait désormais empreinte d'une étrangeté nouvelle, les étagères chargées de livres familiers se dressaient comme des témoins muets d'une vérité cachée.
Hala était là, bien sûr. Elle était toujours là, comme une sentinelle silencieuse aux confins de ma vie. Ce jour-là, son regard familier, d'ordinaire impénétrable, semblait porter une nuance différente. Une sorte de reconnaissance, peut-être ? Ou était-ce le reflet de ma propre confusion qui se peignait dans ses yeux sombres ? Elle s'était approchée, ses pas feutrés sur la moquette ancienne.
« Tu as eu peur, Allis ? » Sa voix était un murmure, doux comme la soie, mais avec une pointe d'acier dissimulée.
J'avais hoché la tête, incapable de formuler une réponse cohérente. La vision, le cri, la peur… tout cela était trop nouveau, trop déroutant.
« Ce n'était qu'un rêve », avait-elle ajouté, mais le ton n'était pas celui d'une réassurance. C'était plutôt l'affirmation d'un fait, une vérité qu'elle seule semblait détenir.
Je ne savais pas quoi penser. Un rêve ? Cela ressemblait trop à une réalité cruelle pour être une simple construction de mon esprit endormi. Pourtant, je n'avais pas le souvenir de m'être endormie. J'étais assise à ma table habituelle, le nez plongé dans un vieux grimoire, quand la sensation m'avait saisie.
« Comment… comment sais-tu que j'ai eu peur ? » avais-je réussi à articuler, ma voix tremblante.
Elle avait haussé un sourcil, un geste subtil qui en disait long. « Tes yeux. Ils sont grands ouverts, et ton cœur bat la chamade. »
Elle avait raison. Je pouvais sentir les battements de mon cœur résonner dans ma poitrine, un tambour fou s'emballant dans la cage de mes côtes. Mais ce n'était pas seulement la peur. C'était aussi une curiosité lancinante, une envie irrépressible de comprendre ce qui se passait.
« Et ce que j'ai vu… ce cri… » avais-je poursuivi, cherchant une explication dans son regard.
Hala avait détourné le regard, fixant un point invisible au-delà de mon épaule. « Certaines choses sont mieux laissées dans l'ombre, Allis. »
Ses mots étaient comme des clés ouvrant des portes que je n'avais jamais su exister. L'ombre. L'ombre de mon père. La disparition de mon père. Ces deux éléments, jusqu'alors séparés dans mon esprit, commençaient à se fondre, à former une entité menaçante.
Les jours qui suivirent furent une succession d'étrangetés. Des fragments de souvenirs, ou plutôt des sensations, me traversaient sans crier gare. Une odeur de terre mouillée, le bruit d'une pluie battante, un rire d'enfant qui se transformait en sanglot. Des bribes d'images, floues et déformées, venaient perturber ma quiétude. Le visage de mon père, toujours le même regard angoissé, se superposait parfois aux visages des passants dans la rue, me faisant sursauter de terreur.
Je me sentais comme une marionnette dont les fils étaient tirés par une main invisible. Mon propre corps me semblait étranger, réagissant à des stimuli que je ne pouvais pas identifier. Je commençais à douter de ma propre perception, à me demander si je ne sombrais pas dans la folie.
Et puis, il y avait le garçon froid. Je l'avais croisé de nouveau, au détour d'une ruelle sombre, alors que je rentrais chez moi, le cœur battant la chamade sous l'effet d'une nouvelle vision. Il était là, immobile, le regard perdu dans le vide. Ses yeux, d'un bleu glacial, semblaient capables de transpercer les âmes. Pourtant, ce jour-là, j'y avais cru déceler une lueur différente. Une sorte de… préoccupation ? C'était absurde. Il était censé être sans cœur, une statue de glace.
Il m'avait vue. Son regard s'était posé sur moi, et pendant une fraction de seconde, je m'étais sentie… observée. Pas seulement vue, mais scrutée, analysée. Puis, comme à son habitude, il avait détourné la tête, son expression redevenant aussi impassible qu'une pierre tombale. Mais quelque chose avait changé. Une tension subtile flottait entre nous, une attraction silencieuse, inexpliquée.
Je me demandais s'il avait vu quelque chose, s'il avait ressenti la même chose que moi. Il dégageait une aura de mystère, aussi opaque que celle d'Hala, mais d'une nature différente. Là où Hala distillait un danger subtil, le garçon froid semblait porter un fardeau écrasant, une douleur silencieuse.
Les visions s'intensifiaient. Elles étaient de plus en plus vives, de plus en plus longues. Je me voyais, petite, courant dans une forêt sombre, poursuivie par quelque chose d'indéfini. J'entendais des voix, des chuchotements indistincts qui semblaient m'appeler, me mettre en garde. Des noms que je ne connaissais pas. Des lieux que je n'avais jamais visités.
Un soir, alors que je tentais de me plonger dans un roman pour échapper à cette agitation intérieure, une vision particulièrement intense m'a frappée. J'étais dans une pièce faiblement éclairée, une pièce qui semblait familière mais que je ne parvenais pas à identifier. Mon père était là, penché sur une carte, le visage éclairé par la lueur d'une lampe à huile. Il parlait à quelqu'un, d'une voix pressante. Je ne pouvais pas entendre les mots, mais je sentais l'urgence, la peur dans son ton. Puis, un bruit derrière lui. Un craquement de branches. Il s'était retourné, le visage décomposé par l'horreur, et la vision s'était brutalement interrompue, me laissant haletante, le cœur battant à tout rompre.
C'était trop. Je ne pouvais plus ignorer ces manifestations. Je devais comprendre. Je devais savoir ce qui était arrivé à mon père, ce qui se cachait derrière ces images confuses.
Le lendemain, je me suis rendue à la bibliothèque, non pas pour me cacher dans les livres, mais pour chercher des réponses. Je me suis dirigée vers la section des archives locales, espérant y trouver des articles de journaux anciens, des registres qui pourraient m'éclairer sur la disparition de mon père.
Alors que je feuilletais un volume poussiéreux, je l'ai vue. Hala, assise à une table isolée, un livre ouvert devant elle. Elle ne lisait pas, son regard était fixé sur moi. Il y avait une intensité nouvelle dans son regard, un mélange d'inquiétude et de… connaissance.
Je me suis approchée, le cœur battant. « Hala, je… j'ai besoin de te parler. »
Elle a fermé son livre d'un geste lent, ses yeux ne quittant pas les miens. « Je sais, Allis. »
« Il m'arrive des choses étranges », ai-je dit, ma voix tremblante d'émotion. « Des visions. Des souvenirs qui ne sont pas les miens. Mon père… je crois qu'elles ont un rapport avec lui. »
Hala a soupiré, un son léger qui semblait porter le poids des âges. « Je savais que cela finirait par arriver. »
« Quoi ? Quoi savait que cela arriverait ? Qu'est-ce qui se passe, Hala ? » Mes questions se bousculaient, impatientes.
Elle a hésité, son regard balayant la bibliothèque comme pour s'assurer que nous étions seules. « Ta vie n'a jamais été aussi normale que tu le pensais, Allis. La bulle dans laquelle tu as vécu… elle est sur le point d'éclater. »
Ses mots étaient énigmatiques, mais j'en comprenais la portée. Ils confirmaient mes pires craintes. Mon monde était une illusion.
« Mais mon père… pourquoi a-t-il disparu ? Qu'est-ce qu'il cachait ? »
Hala s'est levée, s'approchant de moi. Elle a posé une main sur mon bras, sa peau étonnamment chaude. « Ton père a disparu parce qu'il a essayé de te protéger. Et le secret qu'il gardait… il est intimement lié à toi. »
Elle m'a regardée droit dans les yeux, et pour la première fois, j'ai vu la profondeur de la tristesse qui habitait son regard. « Tu n'es pas seulement une fille qui aime les livres, Allis. Tu es bien plus que cela. Et certaines vérités sont dangereuses à découvrir. »
Avant que je puisse lui demander ce qu'elle voulait dire, une nouvelle vision m'a submergée. J'étais à nouveau dans la forêt sombre, mais cette fois, je n'étais pas seule. Une silhouette se tenait devant moi, une silhouette familière, mais déformée par la peur. Mon père. Il me tendait la main, le visage empreint d'une urgence désespérée. « Cours, Allis ! Cours ! »
La vision s'est estompée, me laissant tremblante. Hala me regardait, son expression empreinte d'une compassion sincère.
« Tu vois ? » a-t-elle murmuré. « Le passé n'est pas mort. Il te hante. »
Je la regardais, perdue. Le garçon froid, Hala, mon père, les visions… tout se mélangeait dans un tourbillon de questions sans réponse. Je savais que ma vie ne serait plus jamais la même. Les murmures du passé avaient enfin trouvé le chemin de ma conscience. Et ils ne comptaient pas s'arrêter de sitôt. Je sentais, au plus profond de moi, que ma quête pour comprendre la vérité ne faisait que commencer. Et que le chemin serait semé d'embûches, de dangers, et de découvertes qui bouleverseraient tout ce que je croyais savoir sur moi-même.