Chapter 3

Le Reflet Anormal

Géraldo remarque des anomalies subtiles : des objets déplacés, des souvenirs flous. Il commence à douter de sa propre perception, se demandant si le problème vient de lui ou de l'horloge.

9 min read

Le reflet anormal

Je me réveillai ce matin-là avec une sensation étrange, comme si une fine couche de poussière s'était déposée sur mes pensées durant la nuit. Le soleil filtrait à travers les rideaux, dessinant des motifs familiers sur le parquet, mais quelque chose avait changé. Ce n'était pas une altération flagrante, plutôt une dissonance subtile, un désaccord dans la symphonie de mon quotidien. J'attribuai d'abord cela à la fatigue, au poids des événements récents. L'horloge, bien sûr, cette masse silencieuse figée à minuit, continuait de hanter mes rêves, mais je tentais de repousser sa présence pesante.

En me levant, je me dirigeai vers la cuisine, mon esprit encore embrumé. Le café, ce rituel matinal salvateur, me semblait soudain moins certain. Je me souvenais avoir mis la cafetière en marche la veille au soir, mais en m'approchant, je la trouvai froide et vide, exactement comme je l'avais laissée. Un froncement de sourcils. J'étais certain de l'avoir préparée. Une vague d'anxiété, cette vieille connaissance qui me serrait parfois la gorge, commença à se faire sentir. Était-ce un lapsus de mémoire ? L'horloge, dans son mutisme, semblait se moquer de ma confusion.

Plus tard, alors que je me rendais à mon bureau, je remarquai que le livre que j'avais laissé ouvert sur ma table de chevet, le marque-page bien en place, était maintenant fermé. Le marque-page avait disparu. Encore une fois, je me dis que j'avais dû le retirer par inadvertance, que mon esprit, perturbé, me jouait des tours. Mais une voix intérieure, petite et insistante, murmurait que ce n'était pas mon genre. Je prenais soin de mes livres. Je ne laissais jamais rien au hasard.

Ces petites incohérences s'accumulaient, formant une mosaïque déroutante. Un stylo que j'avais posé sur mon bureau se retrouvait dans le pot à crayons. Une tasse à café vide, que j'étais certain d'avoir portée à l'évier, réapparaissait sur la table du salon. Chaque jour apportait son lot de bizarreries, de détails qui ne collaient pas. J'en vins à me demander si je ne perdais pas la tête. L'horloge, imperturbable, continuait son règne de silence, comme si elle était le centre d'un univers où les lois de la logique se tordaient et se brisaient.

Je tentai d'en parler à Nina. Elle était là, comme toujours, un roc dans la tempête de mes incertitudes. Nous étions au café, celui que nous fréquentions depuis l'enfance, où les rires et les secrets s'étaient tissés au fil des années.

« Je… je ne sais plus ce qui est réel, Nina », commençai-je, ma voix pleine d'une hésitation qui me déplaisait. Elle me regarda, ses yeux clairs empreints d'une inquiétude sincère. Elle portait toujours cette petite montre de poche, un bijou ancien dont les aiguilles étaient figées sur une heure indéterminée, un écho silencieux à mon propre tourment. « Tu as l'air… ailleurs, Géraldo. Encore cette histoire d'horloge ? » « Ce n'est pas que l'horloge, c'est… tout ce qui l'entoure. Les choses changent, Nina. Ou plutôt, elles ne changent pas comme elles devraient. Des objets se déplacent. Des souvenirs se brouillent. J'ai l'impression que le monde autour de moi se déforme, mais personne d'autre ne le voit. »

Elle prit ma main par-dessus la table. Sa peau était chaude et rassurante. « Géraldo, tu es stressé. Cette horloge… elle te pèse. C'est normal que tu aies l'impression que tout est… différent. Mais tu sais, parfois, quand on est très focalisé sur un problème, on voit des choses qui n'existent pas. Tu te rappelles quand tu étais persuadé que le facteur avait volé ton courrier parce que tu avais perdu ta lettre d'admission à l'université ? Et elle était juste tombée derrière le canapé. »

Son sourire était tendre, mais je ne pouvais pas chasser le malaise. « Ce n'est pas pareil, Nina. Là, c'est… plus profond. C'est comme si le temps lui-même hésitait. J'ai l'impression que ma propre mémoire me fait défaut. Des choses que je suis sûr d'avoir faites, je ne les ai pas faites. Et des choses que je suis sûr de ne pas avoir faites… » Je m'interrompis, ne voulant pas la submerger de mes angoisses.

Elle serra ma main. « Je suis là, Géraldo. Si tu as besoin de parler, si tu as besoin que je vérifie quelque chose, n'importe quoi. On trouvera une explication. Ensemble. »

Malgré sa présence réconfortante, le doute persistait, tel un poison lent qui s'insinuait dans mes veines. Je rentrai chez moi, le cœur lourd. L'appartement me semblait étrangement silencieux, presque guetteur. L'horloge, au milieu du salon, semblait me fixer de son cadran immobile, un œil de verre qui avait vu trop de choses et ne révélait rien.

Je m'assis sur le canapé, essayant de me rappeler précisément ce que j'avais fait ce matin-là. J'avais bu mon café, n'est-ce pas ? Oui, je suis certain d'avoir préparé le café. J'avais même senti son arôme puissant emplir la cuisine. Mais la cafetière était vide. J'avais ouvert mon livre, marqué la page. Le marque-page. Où était-il passé ? Je fouillai sous les coussins, entre les pages, mais rien.

Puis, mon regard tomba sur la table basse. Il y avait un nouveau magazine, un magazine que je n'avais jamais vu auparavant. Je n'achetais pas ce genre de magazines. Je ne l'avais pas acheté. Je m'approchai, le cœur battant un peu plus fort. L'image de couverture était vive et colorée, mais elle ne suscitait aucune familiarité. L'avais-je acheté par erreur ? L'avais-je posé là sans m'en rendre compte ?

Je le pris en main. Les pages étaient froissées, comme si quelqu'un l'avait feuilleté avec impatience. Il y avait une petite tache d'encre sur la première page, juste à côté d'une publicité pour une nouvelle montre. Une publicité pour une montre qui ressemblait étrangement à…

Non. Je secouai la tête, essayant de chasser cette pensée absurde. C'était mon imagination qui s'emballait. C'était le stress.

Je décidai de me changer les idées. Je me mis à ranger mon bureau, une autre tentative pour retrouver un semblant d'ordre. Je triai des papiers, classai des dossiers, tentant de mettre de l'ordre dans le chaos ambiant. Tandis que je rangeais des livres sur l'étagère, je tombai sur un vieil album photo. Un album que je n'avais pas ouvert depuis des années.

Mes doigts tremblèrent légèrement en l'ouvrant. Des visages familiers, des souvenirs lointains. Ma mère, mon père, Nina… Et puis, il y eut une photo qui attira mon attention. C'était moi, plus jeune, tenant une horloge. Pas l'horloge du salon, mais une petite horloge de poche, ornée d'une gravure complexe. Je ne me souvenais pas de cette photo. Je ne me souvenais pas de cette horloge. Qui me l'avait donnée ? Quand était-ce ?

Une sueur froide perla sur mon front. La photo était datée. Il y a dix ans. Dix ans, jour pour jour. Et sur la photo, mon visage était empreint d'une joie sincère, d'une insouciance que je n'avais plus depuis longtemps.

Je refermai l'album brusquement, le cœur battant la chamade. Ce n'était plus une simple impression. C'était une série de déconnexions, de lacunes dans ma propre mémoire. Mon propre passé semblait se dérober sous mes pieds. L'horloge du salon, figée à minuit, semblait être le point d'ancrage de cette tempête qui menaçait de tout emporter.

Je me levai et me dirigeai vers le miroir de l'entrée. Je me regardai longuement. Mon reflet me renvoya l'image d'un homme fatigué, les traits tirés, les yeux cernés. Mais en y regardant de plus près, quelque chose clochait. Ma cravate était légèrement de travers. Je me souvenais l'avoir ajustée ce matin. Et mon col de chemise… il semblait un peu froissé, comme si je l'avais porté plus longtemps que je ne le pensais.

Ou alors… ou alors le temps lui-même se pliait, se tordait pour me renvoyer une image déformée de la réalité. L'horloge de minuit, cette entité silencieuse, ne se contentait pas de s'arrêter. Elle semblait… agir. Manipuler. Effacer. Créer.

Je me tournai vers elle, le regard fixé sur son cadran figé. La seconde aiguille, immobile, semblait me narguer. Qu'était-elle ? Un simple objet ? Ou le cœur battant d'une force invisible qui jouait avec ma vie, avec mes souvenirs, avec ma propre perception du réel ?

Une pensée étrange me traversa l'esprit. Et si le problème ne venait pas de l'horloge, mais de moi ? Et si c'était moi, d'une manière ou d'une autre, qui créais ces anomalies ? Mon anxiété latente, ma peur irrationnelle du temps qui passe, héritée de ce vague souvenir refoulé… Et si tout cela se manifestait de manière tangible, se traduisant par ces déformations subtiles de la réalité ? Mes rêves récurrents d'une horloge qui se brise… étaient-ils un avertissement ? Une prémonition ?

Je m'approchai de l'horloge, le souffle court. Je tendis la main, hésitant à la toucher. La surface du verre était fraîche sous mes doigts. Rien n'indiquait qu'elle était autre chose qu'une horloge arrêtée. Pourtant, je sentais une énergie sourde émaner d'elle, une vibration à peine perceptible, comme un battement de cœur ralenti.

Le silence de la pièce était assourdissant, rompu seulement par le bruit de ma propre respiration. L'horloge de minuit, impassible, continuait de me fixer, un gardien silencieux d'un temps suspendu. Et dans ce silence, une certitude glaçante commença à s'installer en moi : je n'étais pas seulement le spectateur de ces anomalies. J'étais au centre de leur tourbillon. Et je ne savais pas si j'étais celui qui était manipulé, ou celui qui, involontairement, manipulait le temps lui-même. Le reflet anormal dans le miroir n'était qu'un pâle présage de ce qui se cachait sous la surface de ma propre existence. La quête ne faisait que commencer, et déjà, elle ressemblait à un chemin semé de doutes et de terreurs insoupçonnées.

✦ ✦ ✦