Chapter 2
L'Heure Suspendue
Les journées de Géraldo deviennent chaotiques. Des événements imprévus perturbent sa routine, comme si le temps lui-même jouait avec lui. Il sent une présence invisible.
Le tic-tac si familier, celui qui rythmait mes journées avec une régularité rassurante, avait disparu. À sa place, un silence lourd, oppressant, s'était installé, le 24 décembre dernier, à l'instant précis où les aiguilles de la vieille horloge comtoise du salon s'étaient figées sur minuit pile. Depuis, chaque lever de soleil ressemblait à une répétition délavée de la veille, chaque coucher, à une promesse jamais tenue. Ma vie, autrefois une rivière tranquille, était devenue un torrent déchaîné, ses flots imprévisibles me projetant de rochers en remous.
Ce matin-là, comme tous les matins depuis cette nuit fatidique, je me suis réveillé avec cette sensation diffuse d'être observé. Une présence invisible, tapie dans les recoins de mon appartement, semblait se jouer de moi. Je me suis levé, le corps engourdi, l'esprit déjà en alerte. La lumière du jour filtrait à travers les rideaux, mais elle n'apportait aucune clarté, seulement une teinte grisâtre qui semblait s'accrocher aux meubles, aux murs, à mon âme.
En me rendant dans la cuisine pour préparer mon café, j'ai heurté le coin de la table. Pas un choc brutal, juste un effleurement, mais la tasse posée sur le bord a basculé, répandant son contenu brûlant sur le carrelage. Un simple accident, me suis-je dit, même si une petite voix au fond de moi murmurait que ce n'était pas la première fois, ni la deuxième, ni la dixième. Les objets semblaient avoir une volonté propre, déjouant mes gestes les plus assurés. Les clés disparaissaient de leur crochet habituel pour réapparaître dans le frigo, les livres tombaient des étagères sans raison apparente, et le courrier, que je laissais toujours soigneusement empilé sur mon bureau, se retrouvait éparpillé dans toute la pièce.
Le café, une fois préparé, avait un goût amer, différent de celui auquel j'étais habitué. J'ai regardé par la fenêtre. Les passants se hâtaient dans la rue, leurs visages empreints de cette hâte familière des jours de semaine. Mais aujourd'hui, leur course me semblait décalée, comme si chacun vivait dans son propre fuseau horaire. Le temps, cette constante universelle, s'était déréglé pour moi seul.
J'ai tenté de me concentrer sur mon travail. J'étais graphiste, un métier qui exigeait précision et organisation. Mais les idées ne venaient plus, ou alors elles s'évanouissaient aussi vite qu'elles apparaissaient, remplacées par un brouillard mental tenace. Les lignes de code de mon ordinateur semblaient se tordre, les couleurs changer de nuance sous mes yeux. J'ai passé une heure à essayer de finaliser un logo, pour me rendre compte à la fin que j'avais dessiné une spirale infinie, symbole de ma propre errance.
La frustration montait, mêlée à une angoisse sourde. Cette peur irrationnelle du temps qui passe, ce fantôme hérité d'un passé que je refusais de revisiter, revenait me hanter avec une insistance nouvelle. Je revoyais par bribes ces images fugaces : un sablier dont le sable ne voulait plus couler, une montre dont les aiguilles tournaient à l'envers, un visage flou me suppliant de me dépêcher. Ces cauchemars récurrents, je les avais toujours mis sur le compte du stress, de l'anxiété passagère. Mais maintenant, ils prenaient une dimension tangible, s'immisçant dans mes journées, déformant ma réalité.
Vers midi, j'ai reçu un appel de Nina. Sa voix, toujours claire et assurée, était un ancrage dans ce chaos ambiant. « Géraldo ? Tu vas bien ? Tu n'as pas répondu à mes messages. » « Salut Nina. Oui, ça va… enfin, je crois. C'est juste… un peu compliqué en ce moment. » « Compliqué comment ? Tu as encore perdu tes clés ? » Elle essayait de plaisanter, mais sa voix trahissait une inquiétude. Nina était la seule à qui je pouvais me confier, mon amie d'enfance, mon roc. Elle ne comprenait pas tout, bien sûr, mais elle était là, fidèle au poste. « Plus que ça, Nina. C'est comme si… tout dérapait. Les choses ne se passent pas comme elles devraient. Les objets bougent, le temps… je ne sais pas, il est bizarre. » Un silence s'est installé de son côté. J'imaginais son sourcil se froncer, son regard pragmatique se perdre dans une interrogation. « Le temps est bizarre ? Géraldo, tu es sûr que tu te sens bien ? Tu n'as pas fait de cauchemar ? » « Si, j'en fais. Mais ce n'est pas que les cauchemars, Nina. C'est réel. Regarde, je suis en train de te parler, et mon café a refroidi d'un coup, comme si une main invisible l'avait figé. Et la lumière… elle est étrange. » J'ai entendu Nina soupirer. « Géraldo, je sais que tu es inquiet pour… pour ce qui s'est passé. Mais tu ne peux pas laisser ça te consumer. Tu dois te ressaisir. » « Je sais, je sais. Mais comment me ressaisir quand le monde autour de moi semble se désagréger ? » « Viens prendre un café. Ou un thé, si tu préfères. Je suis à la maison. On en parlera calmement. » Son offre était une bouée de sauvetage. J'ai accepté avec gratitude. Le simple fait de savoir que je n'étais pas seul face à cette folie me donnait un peu de courage.
En raccrochant, j'ai regardé l'horloge comtoise dans le salon. Le grand cadran noir, figé sur minuit, semblait me narguer. L'absence de tic-tac était assourdissante. Elle était là, cette horloge, silencieuse et imposante, comme le cœur battant d'un monstre endormi. J'ai senti un frisson parcourir mon échine. Cette horloge, je l'avais toujours trouvée un peu inquiétante, avec ses gravures complexes et son air de gardienne du temps. Mais depuis qu'elle s'était arrêtée, elle était devenue le centre de mes tourments.
J'ai décidé de sortir prendre l'air avant d'aller chez Nina. J'avais besoin de sentir le vent sur mon visage, de me prouver que le monde extérieur existait toujours, même si ma perception de la réalité était altérée. En passant devant une petite librairie que je fréquentais souvent, j'ai remarqué une vitrine particulière. Au milieu d'une pile de livres anciens, trônait un objet qui a attiré mon regard comme un aimant. C'était une petite boîte en bois sculpté, d'une facture ancienne, surmontée d'un minuscule cadran d'horloge. Les aiguilles étaient immobiles, figées sur une heure indéterminée.
Une impulsion irrésistible m'a poussé à entrer. Le libraire, un homme d'un certain âge aux yeux pétillants derrière des lunettes cerclées, m'a accueilli avec un sourire énigmatique. « Jeune homme, je vois que vous avez été attiré par cette pièce. Une rareté. » « Elle… elle est magnifique. D'où vient-elle ? » « Ah, cela… c'est une histoire un peu… particulière. On dit qu'elle appartient à un vieil horloger, un homme étrange qui ne voit pas le temps comme nous. Il collectionne les horloges arrêtées, celles qui ont connu un moment décisif, un tournant. » L'horloger. L'idée a résonné en moi. Un homme qui collectionne les horloges arrêtées. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. « Et cet horloger, où le trouve-t-on ? » ai-je demandé, la voix légèrement tremblante. Le libraire a ri doucement, un son grave et mélodieux. « Oh, il est difficile à trouver, jeune homme. Il apparaît et disparaît comme un mirage. Mais si vous cherchez vraiment, il se pourrait qu'il vous trouve. » Il a posé la petite boîte sur le comptoir. « Prenez-la. Elle vous appartient désormais. Elle est la seule pièce de sa collection qui a une… résonance particulière. » « Mais… je ne peux pas l'accepter gratuitement. » « L'amitié a parfois des prix que l'argent ne peut payer. Et puis, qui sait, peut-être que cette petite horloge vous apportera plus de réponses que de questions. » Je l'ai prise, le cœur battant la chamade. La boîte était légère, mais elle pesait une tonne dans mes mains. Le bois était lisse, poli par le temps, et les gravures représentaient des engrenages et des constellations. J'ai ouvert le couvercle. Les aiguilles s'étaient arrêtées sur 11h58. Deux minutes avant le grand silence.
Je suis sorti de la librairie, la petite boîte serrée contre moi. Le monde extérieur semblait toujours aussi étrangement décalé, mais maintenant, il y avait une nouvelle lueur d'espoir mêlée à mon angoisse. L'horloger. Une rencontre avec cet homme énigmatique pourrait bien être la clé pour comprendre ce qui m'arrivait. Et peut-être, juste peut-être, pour retrouver le cours normal de ma vie.
En arrivant chez Nina, j'ai trouvé la porte ouverte. Elle m'attendait dans le salon, une tasse de thé fumant à la main. Son regard s'est posé sur la petite boîte que je tenais. « Qu'est-ce que c'est ? » Je lui ai raconté mon passage à la librairie, l'horloger, la boîte. Elle m'a écouté attentivement, sans interrompre, son scepticisme habituel teinté d'une curiosité naissante. « Un horloger qui collectionne les horloges arrêtées… Ça ressemble à un conte de fées, Géraldo. Tu es sûr que tu n'as pas été un peu trop influencé par tes cauchemars ? » « Peut-être. Mais j'ai une intuition, Nina. Une intuition forte. Cet homme sait quelque chose. Et cette horloge… » J'ai ouvert la boîte. « Elle s'est arrêtée juste avant minuit. Comme l'autre. »
Nina a pris la petite boîte, l'a examinée sous toutes les coutures. Elle a froncé les sourcils en voyant l'heure figée. « C'est étrange, en effet. Et cette montre que je porte toujours… » Elle a sorti sa propre montre de poche, une vieille pièce héritée de sa grand-mère. Les aiguilles étaient bloquées sur 3h17. « Elle s'est arrêtée le jour de mes seize ans. Le jour où j'ai fait ce vœu stupide… » Elle s'est interrompue, un voile de tristesse traversant son regard. Elle ne parlait jamais de ce vœu, et je savais que c'était un sujet douloureux pour elle. Mais pour la première fois, je sentais un lien se tisser entre nos deux étranges expériences. « Quel vœu, Nina ? » ai-je demandé doucement. Elle a hésité, puis a murmuré : « Je voulais que le temps s'arrête. Juste pour un instant. Pour ne pas avoir à grandir, à affronter… certaines choses. » Un froid glacial m'a parcouru. Le temps qui s'arrête. Une horloge qui s'arrête. La présence invisible qui semblait jouer avec moi. Et maintenant, cette boîte, cette horloge. Était-ce possible que nos désirs, nos peurs, aient le pouvoir de tordre la réalité ?
Alors que nous étions plongés dans nos réflexions, un son faible s'est fait entendre. Un tic-tac lointain, presque inaudible, venant de nulle part et de partout à la fois. Nina et moi nous sommes regardés, les yeux écarquillés. Le son s'est fait plus fort, plus distinct, avant de s'évanouir aussi soudainement qu'il était apparu. « Tu as entendu ça ? » a murmuré Nina. J'ai hoché la tête, le cœur tambourinant dans ma poitrine. Le tic-tac. Celui qui précédait toujours l'apparition de l'horloger dans mes rêves, celui qui semblait émaner de l'horloge elle-même. L'heure suspendue ne faisait que commencer. Et je sentais, avec une certitude terrifiante, que ma vie ne serait plus jamais la même. L'énigme de l'horloge venait de prendre une nouvelle dimension, et j'étais au cœur de son mystère.