Chapter 3
L'Ombre de Chloé
L'arrivée de Chloé bouleverse l'équilibre. Taylor, ébloui, parle d'elle, ignorant la douleur qui étreint Élise. La jalousie ronge Élise, qui lutte pour masquer son désarroi face à cette nouvelle rivale.
Le soleil filtrait à travers les persiennes, dessinant des zébrures dorées sur le tapis persan un peu usé du salon. Élise était assise sur le canapé, un livre ouvert sur ses genoux, mais ses yeux ne lisaient pas les mots. Ils étaient fixés sur la porte d'entrée, attendant le bruit familier de la clé dans la serrure. Chaque craquement du parquet, chaque murmure du vent dehors, faisait battre son cœur un peu plus fort. Taylor allait arriver.
Depuis qu'elle était toute petite, leur appartement avait été leur terrain de jeu, leur refuge, leur univers. Les étagères remplies de leurs livres d'enfance, les dessins d'Élise accrochés au mur derrière la bibliothèque, les traces de leurs jeux d'autrefois gravées dans le bois des meubles – tout racontait leur histoire. Une histoire tissée de rires, de secrets partagés sous les draps, de batailles d'oreillers mémorables et de promesses murmurées à la lueur des bougies. Une amitié si profonde qu'elle en était devenue une seconde peau, une évidence. Mais depuis quelques mois, une nouvelle texture s'était ajoutée à cette toile familière, une nuance subtile qui faisait trembler Élise à l'idée de la toucher. Les sentiments. Des sentiments qui avaient grandi, insidieusement, comme une fleur sauvage dans un jardin bien entretenu, et qui maintenant, la submergeaient.
Elle se tourna vers la fenêtre, observant les feuilles d'un platane danser dans la brise d'été. Elle aimait ces moments calmes, ces instants où le monde semblait suspendu, où elle pouvait laisser ses pensées vagabonder. Mais aujourd'hui, ses pensées étaient plus agitées que jamais. Elle repensait à la veille, à leur dernière conversation. Taylor lui avait raconté sa journée, son entraînement de foot, le devoir de maths qu'il avait réussi à finir à la dernière minute. La liste habituelle des petits bonheurs et des petits tracas quotidiens. Et puis, il avait mentionné son nom. Chloé.
Au début, Élise n'avait pas vraiment prêté attention. Une nouvelle connaissance, une fille de son cours de biologie, apparemment. Mais la façon dont Taylor avait souri en parlant d'elle, la lumière particulière dans ses yeux, avait allumé une petite flamme d'inquiétude dans le cœur d'Élise. Elle avait essayé de l'ignorer, de se dire que c'était juste l'enthousiasme d'une nouvelle amitié. Mais les jours suivants, les mentions de Chloé s'étaient multipliées. Elle était "drôle", elle avait "un rire contagieux", elle aimait "les mêmes films qu'eux". Taylor semblait ébloui, fasciné. Et Élise, tapie dans l'ombre de cette nouvelle lumière, sentait son propre monde vaciller.
La porte s'ouvrit enfin, et le rire de Taylor emplit l'appartement. Elle se redressa, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Il entra, sa chemise de sport un peu froissée, les cheveux ébouriffés, un sourire qui illuminait son visage.
« Salut, Élise ! Désolé pour le retard, on a fini tard la répétition de musique. »
Il laissa tomber son sac à dos près de la porte et s'affala sur le canapé, à côté d'elle. L'odeur familière de son eau de Cologne, un mélange de frais et de légèrement sucré, la fit frissonner. Elle s'efforça de sourire.
« Pas de souci. Comment ça s'est passé ? »
« Ça va, on a bien avancé. Mais je voulais te parler de quelque chose. »
Son ton était différent, un peu plus hésitant, un peu plus… excité. Élise sentit une boule se former dans son estomac. Elle savait.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Il la regarda, ses yeux bleus pétillant d'une joie qu'elle ne lui connaissait pas depuis longtemps. « J'ai rencontré quelqu'un. Enfin, je veux dire, je la connaissais un peu, mais là, on a vraiment discuté. Elle s'appelle Chloé. »
La boule dans l'estomac d'Élise se serra. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas laisser échapper un soupir. « Ah oui ? »
« Oui ! Elle est incroyable, Élise. Elle est super intelligente, elle adore voyager, et elle a un sens de l'humour… je crois que tu l'aimerais bien. »
Il parlait, parlait, et chaque mot était comme une petite aiguille qui se plantait dans le cœur d'Élise. Elle essayait de se concentrer, de ne pas laisser transparaître sa détresse, mais c'était comme essayer de retenir une marée montante avec ses mains.
« Elle est comment, Chloé ? » demanda-t-elle, sa voix un peu plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.
« Oh, elle est… elle est juste parfaite. Elle est drôle, elle est belle, elle est… » Il s'arrêta, cherchant ses mots. « Elle est tout ce que j'imaginais. »
Tout ce qu'il imaginait. La phrase résonna dans la tête d'Élise. Était-ce cela, le rêve qu'il avait toujours eu ? Un rêve dans lequel elle n'avait pas sa place ? Elle se sentit devenir pâle.
« Et vous avez prévu de faire quoi ? » demanda-t-elle, la voix tremblante malgré tous ses efforts.
« On va aller voir un film ce week-end. Et peut-être qu'on irait à ce concert dont on parlait, tu sais, celui de cette nouvelle groupe indie ? »
Un concert. Un concert auquel elle aurait aimé aller avec lui. Un concert qu'ils avaient prévu de faire ensemble, avant que Chloé n'entre en scène. Élise sentit une vague de jalousie monter, une sensation amère et suffocante qu'elle n'avait jamais ressentie auparavant. Elle détestait cette sensation, cette envie de détourner le regard, de fuir, de se cacher.
« Oh. Oui, je vois. » Elle détourna les yeux, fixant un point imaginaire sur le mur. Elle sentait le regard de Taylor sur elle, mais elle n'osait pas le rencontrer. Elle avait peur qu'il voie la détresse dans ses yeux, la douleur qui rongeait son âme.
« Tu n'as pas l'air très enthousiaste », remarqua Taylor, une pointe d'inquiétude dans la voix.
Élise se força à sourire. « Si, si, bien sûr. C'est… c'est super pour toi, Taylor. Je suis contente que tu aies trouvé quelqu'un qui te plaise autant. »
Elle prononça ces mots comme des pierres, lourds et froids. Elle détestait se mentir à elle-même, et elle détestait encore plus mentir à Taylor. Mais que pouvait-elle faire ? Lui avouer qu'elle était amoureuse de lui, et qu'il la détruisait en parlant d'une autre ? L'idée seule lui donnait envie de disparaître. Leur amitié était tout pour elle. Elle ne pouvait pas la risquer. Pas pour un amour qui, peut-être, n'était qu'une chimère dans son propre cœur.
« Tu es sûre que ça va ? Tu es un peu pâle », insista Taylor, se rapprochant d'elle. Il posa une main sur son front. Son contact, censé être réconfortant, la fit sursauter intérieurement.
« Oui, oui, je vais bien. Je suis juste un peu fatiguée. La journée a été longue. » Elle s'éloigna subtilement, se levant et allant vers la cuisine. « Je vais me faire un thé. Tu en veux un ? »
« Non, merci. » Il la regarda, un pli d'inquiétude au coin de ses lèvres. « Tu es sûre ? »
« Absolument. » Elle essaya de lui adresser un sourire rassurant, mais elle savait qu'il ne trompait personne. Elle se sentait comme une actrice médiocre dans une pièce qu'elle n'avait pas envie de jouer.
Pendant qu'elle préparait son thé, elle entendit Taylor reprendre son téléphone. Il pianotait rapidement, un sourire aux lèvres. Sans doute un message à Chloé. Élise ferma les yeux, essayant de maîtriser les larmes qui menaçaient de jaillir. Elle se sentait faible, pathétique. La jalousie la rongeait, une sale bête aux griffes acérées qui la déchirait de l'intérieur. Elle avait toujours été là pour Taylor, son roc, sa confidente. Et maintenant, elle se sentait reléguée au second plan, remplacée par une inconnue.
Elle retourna dans le salon, son thé fumant dans ses mains. Taylor était toujours absorbé par son téléphone. Elle s'assit à nouveau, plus loin de lui cette fois, essayant de créer une distance physique pour masquer la distance émotionnelle qui s'installait entre eux.
« Alors, tu as regardé ce nouveau film d'action dont je t'ai parlé ? » demanda-t-elle, essayant de ramener la conversation sur un terrain plus familier.
Taylor leva les yeux, son sourire s'élargissant. « Oh oui ! Chloé l'a vu la semaine dernière et elle a adoré. Elle m'a dit qu'on devrait le regarder ensemble. »
Chloé. Encore Chloé. Élise sentit son cœur se serrer. Elle posa sa tasse sur la table basse, ses mains tremblant légèrement. Elle devait faire quelque chose. Elle ne pouvait pas continuer ainsi, à se ronger de l'intérieur, à voir son monde s'effondrer sans rien dire.
« Taylor, » commença-t-elle, sa voix à peine audible.
Il leva les yeux de son téléphone, l'air attentif. « Oui ? »
« Je… je crois que je ne me sens pas très bien. Je… je crois que je vais aller me coucher. »
Elle se leva d'un bond, incapable de soutenir son regard plus longtemps. Elle avait besoin de fuir, de se réfugier dans sa chambre, loin de son sourire, loin de ses mots qui la blessaient.
« Oh. D'accord. Tu es sûre que ça va ? » demanda Taylor, l'air sincèrement préoccupé.
« Oui. Je suis juste… fatiguée. On se voit demain ? »
« Bien sûr ! On va au parc, comme d'habitude ? »
L'idée du parc, leur rituel habituel, lui arracha un sourire teinté de tristesse. « Oui, au parc. »
Elle s'échappa dans sa chambre, refermant la porte derrière elle. Elle s'effondra sur son lit, les larmes coulant enfin librement sur ses joues. La jalousie, la tristesse, la peur… tout se mélangeait en un cocktail dévastateur. L'ombre de Chloé planait sur leur amitié, et Élise sentait son cœur se briser, morceau par morceau. Elle serra contre elle le petit bracelet en argent qu'elle portait toujours, un souvenir de leur toute première sortie au parc, quand ils étaient enfants. Ce bracelet, autrefois symbole de leur lien indéfectible, lui semblait maintenant une relique d'un passé révolu, un temps où l'amour n'avait pas encore trouvé le moyen de s'immiscer dans leur monde parfait. Elle ne savait pas comment elle allait pouvoir affronter demain, ni les jours qui suivraient, si Taylor continuait à parler de Chloé avec cette lueur d'adoration dans les yeux. L'ombre de Chloé s'était installée, et Élise craignait qu'elle ne parvienne à éteindre la lumière de leur amitié pour toujours.