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Chapter 2

Chapitre 2 : Les Premières Ombres

Kimbangu assiste à l'arrivée des étrangers au village, observe leurs intentions, et participe à la résistance passive des anciens, tandis que l'homme blanc tente d'imposer son autorité. Le chapitre se termine sur une tension croissante et une menace implicite.

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Le lendemain, le soleil se leva sur Mbanza-Nsundi, mais son éclat semblait voilé, comme si le ciel lui-même hésitait à illuminer ce jour nouveau. Les habitants du village s'étaient rassemblés sur la place, les uns portant des lances, les autres des houes, mais tous les regards étaient tournés vers la rivière, là où, la veille, les étrangers avaient dressé leur camp.

Kimbangu se tenait aux côtés de Ngalula, son cœur battant la chamade. Il avait à peine dormi, hanté par les paroles de Makasi et par l'image de l'homme blanc avec son rouleau de parchemin. Que pouvaient-ils donc chercher, ces hommes venus de si loin ? Que voulaient-ils de sa terre, de son fleuve, de sa vie ?

Soudain, un mouvement se fit sur l'autre rive. Les étrangers plièrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur des porteurs, et se mirent en marche vers le gué. L'homme blanc, toujours vêtu de sa tunique épaisse, précédait le groupe, un fusil en bandoulière et un regard froid et calculateur.

« Ils arrivent », murmura Ngalula en serrant le bras de son frère.

« Je sais. Reste derrière moi. »

Makasi, appuyé sur son bâton de commandement, s'avança à la rencontre des visiteurs. Les autres sages le suivirent, graves et silencieux. Kimbangu se glissa parmi eux, refusant d'être relégué à l'arrière.

L'homme blanc s'arrêta à quelques pas du chef, inclina légèrement la tête, mais ne fit aucun geste de respect apparent. Il parlait une langue que Kimbangu ne comprenait pas, mais un interprète – un homme noir vêtu à l'européenne – traduisit ses paroles.

« Je suis le lieutenant Léopold Van der Berg, au service de Sa Majesté le roi des Belges. Je viens apporter la civilisation et la paix à ce territoire. Désormais, ces terres appartiennent au roi. Vous devrez lui payer des impôts et obéir à ses lois. »

Un murmure parcourut la foule. Des femmes poussèrent des cris étouffés, des hommes serrèrent leurs armes. Mais Makasi resta impassible.

« Étranger, dit-il d'une voix calme, cette terre appartient à nos ancêtres depuis des siècles. Nous y cultivons nos champs, nous y pêchons nos poissons, nous y enterrons nos morts. Nous n'avons jamais connu de roi au-delà des mers, et nous n'en reconnaissons aucun. »

L'interprète traduisit, et le visage de Van der Berg se durcit. Il brandit son fusil.

« Ceci parle plus fort que vos paroles, vieil homme. Je vous donne un mois pour accepter l'autorité du roi. Sinon, vous connaîtrez la force des armes. »

Sur ces mots, il fit demi-tour et retourna vers son camp, laissant derrière lui un silence de plomb.

Kimbangu sentit la rage monter en lui. Il voulait courir après l'homme blanc, lui arracher son fusil, lui montrer que le peuple kongolais n'était pas à genoux. Mais Makasi le retint d'une main ferme.

« Non, mon fils. La colère est mauvaise conseillère. Nous devons réfléchir, ruser, comme le fait l'araignée dans sa toile. »

Les jours qui suivirent furent lourds d'angoisse. Les étrangers restèrent campés près de la rivière, envoyant des hommes dans les villages voisins pour réclamer des vivres, du caoutchouc, de l'ivoire. Ils arpentaient la forêt, tronçonnaient des arbres, marquaient les troncs à la peinture rouge.

« Ils volent notre terre, dit Ngalula un soir, alors que les deux frères partageaient un repas de manioc.

– Ils volent, mais ils ne prendront pas notre âme, répondit Kimbangu. Nous devons organiser la résistance.

– Makasi dit de ne pas combattre.

– Makasi est vieux et prudent. Mais il y a d'autres moyens que les lances. »

Le jeune homme passa les jours suivants à observer les étrangers, à apprendre leurs habitudes. Il remarqua qu'ils étaient peu nombreux, peut-être une vingtaine, et qu'ils dépendaient de leurs porteurs pour tout. Il remarqua aussi que l'homme blanc, Van der Berg, semblait nerveux, comme s'il craignait quelque chose.

Un matin, Kimbangu surprit une conversation entre l'interprète et un porteur. Il s'approcha, feignant de cueillir des herbes.

« ... le roi est loin, disait l'interprète. Il ne sait rien de ces terres. C'est Van der Berg qui décide. Et il est dur, très dur. »

Kimbangu enregistra ces paroles. Ainsi, la menace venait d'un seul homme. Si on pouvait le neutraliser, ou le convaincre de partir, peut-être que tout redeviendrait comme avant.

Mais le temps pressait. Le mois accordé par Van der Berg touchait à sa fin, et les étrangers commencèrent à ériger un bâtiment en bois, plus solide que leurs tentes. Ils parlaient de construire une « station », un poste permanent.

Makasi convoqua de nouveau le conseil. Les sages étaient assis, leurs visages marqués par le souci.

« Les étrangers s'installent, dit le vieux chef. Ils ne repartiront pas. Nous devons choisir : résister par la force, ou négocier.

– Négocier avec des voleurs ? s'écria Kimbangu. Ils ne nous laisseront rien.

– Peut-être, mais la force ne fera que nous amener des ennuis. Nous sommes peu, ils sont armés. Mais nous connaissons la forêt, nous pouvons les épuiser, les harceler. »

Le débat dura des heures. Certains voulaient attaquer immédiatement, d'autres préféraient attendre. Finalement, Makasi trancha : « Nous allons envoyer Kimbangu comme émissaire. Il proposera une alliance pacifique : nous leur donnons de la nourriture, et ils nous laissent nos terres. »

« Mais ils ne voudront pas », protesta Kimbangu.

« Essaie toujours. S'ils refusent, nous aviserons. »

Le lendemain, Kimbangu se rendit au camp des étrangers, vêtu de ses plus beaux atours, une lance à la main mais la paume ouverte en signe de paix. Van der Berg le reçut avec un air de supériorité.

« Alors, le petit sauvage vient mendier ? » dit-il en ricanant, après que l'interprète eut traduit la proposition de Kimbangu.

« Nous ne mendions pas, répondit Kimbangu. Nous voulons la paix. Partageons cette terre.

– Il n'y a pas de partage. Le roi possède tout. Vous n'avez qu'à obéir. »

Kimbangu serra les poings, mais il se força à rester calme. « Donnez-nous au moins un peu de temps pour nous préparer à vos lois. »

Van der Berg le dévisagea un long moment, puis acquiesça. « Soit. Deux semaines. Mais ensuite, vous travaillerez pour le roi, ou vous serez punis. »

Kimbangu retourna au village avec cette réponse, sentant que la trêve ne durerait que le temps pour les étrangers de se renforcer.

« Deux semaines, dit-il à Makasi. Après quoi, ils exigeront tout.

– Deux semaines, c'est court, mais c'est toujours du temps. Nous allons préparer notre fuite dans la forêt, cacher nos réserves, et nous entraîner à disparaître. »

Ainsi commença une grande préparation silencieuse. Les femmes tissaient des nattes plus légères, les hommes affûtaient leurs machettes, les enfants apprenaient à se déplacer sans laisser de traces. Kimbangu, lui, s'approcha du camp des étrangers, la nuit, pour observer.

Une nuit, il vit Van der Berg seul, assis devant un feu, tenant son rouleau de parchemin. Il semblait absorbé, traçant des lignes sur la carte. Kimbangu se glissa plus près, retenant son souffle.

L'homme parlait seul, à voix basse, comme s'il se confiait à la nuit. « ... Ils ne savent pas ce qui les attend. Le roi veut le caoutchouc, l'ivoire. Mais moi, je veux l'or. J'ai entendu parler d'une colline, plus au nord, pleine d'or. Si je la trouve, je serai riche, et je n'aurai plus besoin de servir personne. »

Kimbangu en resta bouche bée. Ainsi, Van der Berg avait un but secret, différent de celui du roi. Peut-être était-ce là une faiblesse.

Il recula sans bruit et retourna au village, le cœur battant. Il raconta à Makasi ce qu'il avait entendu.

« L'or ? dit le vieux chef, songeur. Il y a bien une colline sacrée, plus au nord, mais nos ancêtres ont interdit d'y toucher. Les esprits la protègent. Si cet homme s'en approche, il pourrait se perdre. »

Kimbangu sentit une idée germer en lui. « Et si nous l'attirions vers cette colline ? Les esprits pourraient s'occuper de lui. »

Makasi sourit faiblement. « Tu as la ruse des anciens. Mais il faut être patient. Prépare-toi, et nous verrons. »

Les jours passèrent, et la date fatidique approcha. Les étrangers, eux, finissaient leur station, une bâtisse solide avec des murs en terre battue et un toit de chaume. Ils semblaient confiants, sûrs de leur pouvoir.

Le matin de l'échéance, Kimbangu se réveilla avec une détermination nouvelle. Il savait ce qu'il devait faire. Il irait voir Van der Berg, lui proposerait de le guider vers la colline sacrée, sous prétexte de lui montrer des ressources. Là, il le laisserait face aux esprits.

Mais avant d'agir, il voulait l'accord de Makasi. Il se rendit auprès du chef, qui écouta son plan avec attention.

« C'est risqué, dit le vieil homme. Si les esprits se fâchent, ils pourraient t'atteindre aussi.

– Je connais les rites, je peux me protéger. Et si les esprits ne font rien, je trouverai un autre moyen.

– Va, mais sois prudent. Et souviens-toi : quoi qu'il arrive, notre peuple est plus fort que leurs fusils. »

Kimbangu prit son bâton de marche, une amulette de son grand-père autour du cou, et se dirigea vers la station des étrangers. Le soleil était haut, la chaleur écrasante. Il marchait d'un pas assuré, mais son cœur battait à tout rompre.

Il arriva devant la porte de bois, qui s'ouvrit sur le visage dur de Van der Berg.

« Qu'est-ce que tu veux encore ? » demanda l'homme blanc.

« Je viens te proposer un marché, dit Kimbangu. Je connais un endroit où tu trouveras ce que tu cherches. »

Van der Berg plissa les yeux, suspicieux. « Qu'est-ce que tu veux dire ?

– De l'or. Il y en a au nord, dans une colline sacrée. Je peux t'y conduire. »

Un silence. L'homme blanc le dévisagea longuement, puis un sourire mauvais étira ses lèvres.

« Et pourquoi m'aiderais-tu ?

– Parce que je veux la paix pour mon village. Si tu trouves ton or, tu partiras et nous laisseras tranquilles. »

Van der Berg réfléchit. Il savait que les promesses des indigènes valaient peu, mais l'appât de l'or était fort.

« D'accord. On part demain. Mais si tu me trompes, je te ferai pendre devant ton village. »

Kimbangu acquiesça, puis tourna les talons. Il avait gagné du temps, et peut-être bien plus. La colline sacrée était un endroit dangereux, plein de pièges naturels et de prétendus esprits. Il y avait conduit des chasseurs perdus, mais il en était toujours ressorti vivant.

Le soir, il prépara son sac, prit des provisions, et dit adieu à sa sœur et à Makasi.

« Reviens vite, dit Ngalula en l'enlaçant.

– Je reviendrai. Et j'emporterai la colère de nos ancêtres avec moi. »

La nuit tomba, et Kimbangu, le cœur lourd, regarda une dernière fois les feux du village. Dans quelques heures, il partirait avec l'étranger vers la colline interdite. Qu'adviendrait-il ? Seules les esprits le savaient.

Au loin, un tambour battit dans la forêt, comme un avertissement. Et dans le camp des étrangers, Van der Berg, assis devant sa carte, traçait une croix rouge sur un endroit qu'il croyait plein d'or.

Le sort en était jeté. La ruse de Kimbangu allait porter ses fruits, ou le perdre à jamais.

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