Chapter 1
La Rencontre Sous Les Étoiles
Violet, écrivaine en quête d'évasion, découvre la liberté au festival. Elle croise Brad, batteur magnétique. Une étincelle immédiate naît entre eux, promettant une nuit mémorable loin des conventions.
La poussière fine soulevée par des milliers de pieds nus dansait dans les faisceaux stroboscopiques, formant des nuages éphémères et chatoyants. L'air vibrait, chargé d'une énergie brute, électrique, qui semblait vouloir me soulever de terre. J’étais là, au milieu de cette marée humaine, le corps secoué par les basses qui résonnaient jusque dans mes os, et pour la première fois depuis des mois, je me sentais… vivante. Vraiment vivante.
Le blocage créatif, ce monstre silencieux qui s'était logé dans mon esprit depuis le dernier roman, avait fini par me consumer. Les mots s'étaient tus, les idées s'étaient asséchées, ne laissant qu'un vide angoissant et la peur lancinante de ne jamais pouvoir écrire à nouveau. Les critiques avaient été d’une cruauté déconcertante, les attentes de mes éditeurs un poids insoutenable. J’avais besoin d’air, d’espace, d’un endroit où Violet Sinclair Blackwood, l’écrivaine sérieuse et réservée, pourrait enfin disparaître. Et ce festival de rock à ciel ouvert, le « Coastal Echoes », semblait être l’antidote parfait à ma morosité.
« Lâche-toi, Vi ! » avait crié ma vieille amie Chloé, les cheveux teints en rose vif, me tirant par la main à travers la foule. « Personne ne te connaît ici. Personne ne s’attend à quoi que ce soit. C’est ta chance de te perdre ! »
Et je m’étais perdue. J’avais bu du vin bon marché dans un gobelet en plastique, ri aux éclats de blagues douteuses, dansé pieds nus sur l’herbe humide jusqu’à sentir mes muscles brûler. J’avais laissé la musique m’envahir, me défaire de mes armures, de mes inhibitions. J’avais observé les gens, leurs visages extasiés, leurs corps en mouvement, cherchant l’inspiration dans cette effervescence brute, et je l’avais trouvée, non pas dans des phrases ciselées ou des métaphores audacieuses, mais dans la simple beauté du chaos organisé.
C’est au cours de cette envolée, alors que la nuit avait enfin déployé son manteau d’encre parsemé d’étoiles, que je l’ai vu. Le groupe principal, « The Rusted Gears », était sur scène, le chanteur hurlant des paroles passionnées dans un micro, les guitares crachant des riffs électriques. Et derrière la batterie, tel un dieu païen régnant sur son trône de cymbales et de peaux, il y avait lui. Brad Harrison.
Je l’avais déjà vu sur les couvertures des magazines, dans des interviews volées, toujours entouré d’une aura de danger et de talent brut. Mais sur scène, sous les projecteurs aveuglants, il était d’une tout autre dimension. Son corps était un tourbillon de mouvements précis et puissants, ses bras tatoués se déployant avec une grâce féline. Quand il frappait sur ses fûts, c’était une décharge d’énergie pure, une pulsation qui semblait commander le cœur de la foule. Son visage, illuminé par intermittence par les lumières, était d’une beauté sauvage, ses pommettes saillantes, sa mâchoire carrée, et ses yeux… même de loin, je pouvais sentir leur intensité.
Puis, au milieu d’un solo de batterie particulièrement déchaîné, il a levé les yeux. Et nos regards se sont croisés. Ce n’était qu’une fraction de seconde, un éclair fugace dans le tumulte, mais cela a suffi. Son regard s’est accroché au mien, une étincelle de curiosité, peut-être même de surprise, traversant la distance et le bruit. Un sourire lent a commencé à étirer ses lèvres, un sourire qui promettait des ennuis délicieux, un sourire qui m’a fait rougir jusqu’aux racines des cheveux.
Le concert s'est terminé dans une ovation assourdissante. La foule s'est dispersée, se ruant vers les stands de nourriture ou les zones de détente. Chloé m'a entraînée vers une petite clairière, plus calme, où quelques personnes étaient assises sur des couvertures, discutant à voix basse. J'avais besoin de reprendre mon souffle, de laisser la musique s'éloigner pour mieux entendre mes propres pensées.
C’est là, à quelques mètres de là, que je l’ai revu. Il n’était plus sur scène, plus le batteur incandescent que j’avais admiré. Il était assis sur un muret de pierre, une bouteille à la main, entouré de quelques membres de son groupe et de leur équipe. Il riait, un rire grave et profond qui portait malgré le brouhaha ambiant. Et il avait toujours ce sourire, cette fois plus détendu, plus accessible.
Mon cœur a fait un bond étrange. C'était stupide. J’étais Violet Sinclair Blackwood, une écrivaine qui ne devrait pas fantasmer sur des rock stars. Mais quelque chose en lui, une sorte de magnétisme indéniable, m’attirait irrésistiblement.
Alors qu’il se levait pour aller chercher une autre bouteille, il a de nouveau croisé mon regard. Cette fois, il n’a pas hésité. Il a murmuré quelque chose à un de ses compagnons, puis s’est dirigé droit vers moi. Ma respiration s’est bloquée dans ma gorge.
« Salut, » a-t-il dit, sa voix plus grave et rauque que ce que j’imaginais. Il s'est arrêté à quelques pas, sa posture décontractée, mais ses yeux ne me quittaient pas. « Tu as aimé le show ? »
J’ai hoché la tête, incapable de trouver les mots. J’avais l’impression d’être une groupie idiote, incapable de formuler une phrase cohérente.
Son sourire s’est élargi. « J’ai vu ton regard là-haut. Tu semblais… ailleurs. »
« J’étais peut-être juste en train de me noyer dans le bruit, » ai-je réussi à murmurer, essayant de dissimuler ma nervosité.
Il a ri, et j’ai senti une légère chaleur envahir mes joues. « C’est un bon endroit pour se noyer, non ? Le Coastal Echoes. » Il a tendu la main, une main forte, marquée par les callosités et quelques tatouages aux motifs complexes. « Brad. »
J’ai pris sa main. Sa peau était chaude, sa prise ferme. Une décharge électrique a parcouru mon bras. « Violet. »
« Violet, » a-t-il répété, comme s’il savourait le nom. « C’est un beau nom. Ça ne sonne pas comme une groupie. »
J’ai souri, un vrai sourire cette fois, libéré de mes craintes habituelles. « Je ne suis pas une groupie. Je suis… en pause. »
« En pause ? » Ses sourcils se sont haussés. « De quoi ? De conquérir le monde ? »
« De penser trop, » ai-je admis. « Et d’écrire. »
« Ah. La plume. » Il m’a regardée d’un air plus intense. « Je t’ai déjà vue quelque part. Tu es… » Il a plissé les yeux, cherchant dans sa mémoire.
Le cœur me serrait. Non, pas ça. Pas maintenant. « Je suis juste une personne qui essaie de se rappeler comment respirer sans une échéance collée à la figure. »
Il a souri, et cette fois, c’était un sourire sincère, dénué de toute provocation. « Je comprends ça. La pression du spectacle. On en a notre lot. » Il a jeté un coup d’œil vers la scène où les techniciens démontaient les instruments. « Mais ici, on n'est pas sur scène. Et tu n'es pas en pause. Tu es là. Et moi aussi. »
Il s’est assis à côté de moi sur le muret, sans gêne, comme s’il était le plus naturel du monde. Chloé m'a lancé un regard complice et s'est éloignée discrètement avec quelques connaissances. J'étais seule avec Brad Harrison, le batteur de The Rusted Gears, sous un ciel étoilé qui ressemblait à une toile d’encre parsemée de diamants.
Nous avons parlé pendant des heures. Il m'a raconté les tournées, les hôtels impersonnels, la camaraderie brute de son groupe. Il parlait avec passion de sa musique, de l’adrénaline des concerts, mais aussi de la solitude qui pouvait s’installer dans les coulisses. Il avait un humour irrévérencieux, une façon de voir le monde qui me faisait rire et réfléchir à la fois. Il me posait des questions, des questions qui allaient au-delà de mon travail, qui semblaient vouloir percer ma carapace.
« Et toi, Violet, qu’est-ce qui te fait vibrer, en dehors des mots ? » m’a-t-il demandé, sa voix un murmure dans l’air frais de la nuit.
J’ai hésité. C’était la question que je redoutais le plus, celle qui révélait le vide que j’avais laissé s’installer. Mais en le regardant, en voyant la sincérité dans ses yeux sombres, j’ai trouvé le courage de répondre. « Les couchers de soleil sur la mer. Le bruit des vagues quand elles se retirent. Et… la musique. La vraie. Celle qui te prend aux tripes. »
Il a hoché la tête lentement. « Je pense qu’on a plus de choses en commun que tu ne le crois. »
La nuit avançait. Le festival s’était calmé, laissant place à un murmure plus doux, à des conversations feutrées. J’ai senti une chaleur monter en moi, une chaleur différente de celle provoquée par le vin ou la danse. C’était une chaleur familière et pourtant nouvelle, celle de la connexion, de l’attraction.
Il s’est tourné vers moi, son visage à quelques centimètres du mien. Son regard était intense, scrutateur. « Je ne veux pas que cette conversation se termine, Violet. »
Mon souffle s’est à nouveau raccourci. « Moi non plus, Brad. »
Il a doucement passé un bras autour de mes épaules, me rapprochant de lui. Son contact était à la fois rassurant et électrisant. Je me suis blottie contre son épaule, sentant le rythme de son cœur sous mon oreille.
« C’est étrange, » a-t-il murmuré. « Je me sens comme si je te connaissais depuis toujours. »
« Peut-être qu’on s’est croisés dans une autre vie, » ai-je soufflé, me laissant porter par l’instant.
Il s’est penché, ses lèvres effleurant mon front. « Ou peut-être que cette vie-ci est juste en train de commencer. »
Et puis, il m’a embrassée. Un baiser doux d’abord, hésitant, puis plus profond, plus passionné. Ses lèvres étaient chaudes, son goût un mélange de bière et de quelque chose d’indéfinissable, quelque chose qui me donnait le vertige. J’ai fermé les yeux, me laissant emporter par la sensation, par la promesse de cette nuit. Loin des mots, loin des attentes, loin de moi-même. Dans ses bras, sous les étoiles, je me sentais libre. Libre de me perdre, et peut-être, juste peut-être, libre de me retrouver. La musique du festival semblait s’estomper, remplacée par le battement frénétique de mon propre cœur, et le grondement sourd de celui de Brad. Une nouvelle mélodie commençait à jouer, une mélodie dont je ne connaissais pas encore les paroles, mais dont je sentais déjà la puissance.