Chapter 3
Le Premier Portail
Guidé par des visions et l'artefact, Kael active le premier portail temporel. Il découvre sa capacité à voyager à travers les époques, une clé pour affronter le Chronophage.
Le souffle de Kael était court, chaque inspiration arrachée à l'air épais de sa forge. La sueur perlait sur son front, mêlée à la poussière de charbon et à la crasse de l'acier. Mais ce n'était pas la chaleur ni la fatigue qui le tenaient ainsi, le corps tendu comme un arc. C'était la vibration. Une vibration sourde qui émanait du médaillon qu'il serrait dans sa main, un objet qu'il avait trouvé par hasard, enfoui sous les vieilles poutres de la forge familiale.
Depuis des jours, le médaillon pulsait d'une énergie inconnue, une sorte de chant silencieux qui résonnait jusque dans ses os. Il ne ressemblait à rien de ce qu'il avait jamais connu, bien plus ancien et profond que le crépitement du feu ou le martèlement de son marteau. Les visions avaient commencé peu après, des éclairs fugaces de mondes étranges, de couleurs impossibles, de formes qui défiaient la logique. Des fragments de pensées qui n'étaient pas les siennes, des murmures qui semblaient venir des profondeurs du temps.
« Arrête de fixer cette babiole, Kael », lança sa mère, le regard sévère, mais ses yeux trahissaient une inquiétude sous-jacente. « Le dîner est prêt. Et ta sœur a besoin d'aide pour ses devoirs. »
Kael grogna, mais obtempéra, glissant le médaillon dans la poche de son tablier de cuir. Le contact froid du métal contre sa peau était un rappel constant de l'étrange fardeau qu'il portait. Sa famille. Sa vie simple de forgeron, rythmée par le labeur et la chaleur réconfortante du foyer, semblait soudain fragile, menacée par quelque chose qu'il ne comprenait pas.
Ce soir-là, cependant, l'agitation du médaillon était plus forte que jamais. Les visions étaient plus claires, plus insistantes. Il voyait une porte, une arche immense faite de lumière tressée, tourbillonnant d'énergies cosmiques. Et il entendait une voix, une mélodie grave et puissante, qui lui parlait de destin, de héritage, d'un royaume oublié.
Après le repas, prétextant une ultime vérification des braises, Kael retourna à la forge. La lune jetait des ombres longues et fantomatiques sur le sol de terre battue. Il sortit le médaillon. Il était chaud maintenant, vibrant d'une chaleur qui semblait émaner de son cœur. Les symboles gravés sur sa surface, qu'il n'avait jamais pu déchiffrer, semblaient s'illuminer d'une douce lueur bleutée.
Il le contempla, le cœur battant la chamade. Les visions affluaient, plus intenses. La porte. L'appel. Il sentit une force irrésistible le pousser à agir. Sans vraiment savoir pourquoi, il posa le médaillon sur l'enclume, là où le métal le plus chaud se trouvait encore.
Un murmure s'éleva, d'abord timide, puis de plus en plus fort. L'air autour de l'enclume commença à scintiller, comme si une chaleur invisible ondulait. Kael recula, les yeux écarquillés. Les symboles du médaillon brûlaient d'une lumière aveuglante. Puis, avec un son semblable à un craquement de cristal, une fissure apparut sur l'enclume, s'étendant en un réseau complexe de lignes lumineuses.
La fissure s'élargit, s'approfondit, et bientôt, une lumière d'un bleu électrique émana d'elle, projetant des reflets dansants sur les murs de la forge. Ce n'était pas une lumière ordinaire ; elle semblait vivante, pulsante, chargée d'une énergie indomptable. La température dans la forge monta brusquement, mais ce n'était pas la chaleur familière du feu, c'était une chaleur qui piquait la peau, qui faisait vibrer les dents.
Devant lui, là où il avait posé le médaillon, une arche de lumière commença à prendre forme. Elle était instable, vacillante, mais indéniablement présente. Elle ressemblait exactement à celle qu'il avait vue dans ses visions. C'était la porte. Le premier portail.
La peur se mêlait à une fascination irrépressible. Il s'approcha prudemment, tendant une main tremblante vers la lumière. Le contact était étrange, à la fois tiède et frais, comme plonger dans une eau inattendue. Une sensation de vertige le saisit, comme si le sol se dérobait sous ses pieds.
« C'est… c'est réel », murmura-t-il, la voix rauque d'émotion.
À cet instant, une silhouette apparut dans la lumière vacillante. Grande, drapée dans des étoffes sombres qui semblaient tissées d'ombre et d'étoiles. Son visage était caché par une capuche, mais Kael sentit son regard se poser sur lui, un regard qui semblait traverser les âges.
« Vous êtes Kael, le dernier héritier », dit une voix qui résonnait comme le vent dans les ruines antiques, une voix féminine, mais empreinte d'une autorité indéniable. « Le temps est compté. »
Kael cligna des yeux, le souffle coupé. Il n'avait jamais rien vu de tel. Cette femme… elle dégageait une aura de pouvoir et de sagesse qui le mettait mal à l'aise, mais aussi une sorte de tristesse profonde.
« Qui… qui êtes-vous ? » parvint-il à articuler.
« Je suis Elara », répondit la silhouette. « Et je viens d'une époque qui n'est pas encore arrivée, mais qui a déjà vu la fin. »
La fin. Le mot résonna dans l'esprit de Kael, se liant aux murmures qu'il avait entendus, à la menace rampante qu'il avait sentie. Le Chronophage.
« Le Chronophage… il est réel ? » demanda-t-il, la gorge serrée.
Elara hocha la tête, un mouvement lent et mesuré. « Il est plus réel que vous ne pouvez l'imaginer, forgeron. Il se nourrit du temps lui-même, de la mémoire, de l'existence. Et il se réveille. »
Elle tendit une main gantée vers le portail, et un tourbillon de couleurs vives apparut à l'intérieur, des visions fugaces de batailles épiques, de cités perdues, de créatures mythiques. « Ce portail vous mène à travers les âges. Il est la clé pour rassembler ceux qui peuvent encore s'opposer à lui. »
Kael regarda le portail, puis Elara. Il était un simple forgeron. Comment pouvait-il comprendre ou manier une telle chose ? Comment pouvait-il se tenir face à une entité qui dévorait le temps ?
« Mais… je ne suis qu'un forgeron », dit-il, le doute se répandant dans sa voix. « Je ne sais rien de la magie, des royaumes perdus… »
« Vous êtes le dernier héritier du Royaume Éther », l'interrompit Elara, sa voix plus douce maintenant. « Votre lignée est liée à l'essence même du temps et de la magie. Votre maîtrise de la forge n'est pas une simple compétence, Kael. C'est un écho de votre potentiel. Vous avez la capacité de façonner, de créer, de réparer. Et bientôt, vous devrez façonner une arme capable de le détruire. »
Les mots d'Elara résonnaient étrangement, faisant écho aux visions, aux murmures. Créer une arme pour détruire le temps ? L'idée était vertigineuse, presque absurde. Mais en regardant la lumière pulsante du portail, en sentant la puissance qu'il dégageait, une étincelle d'espoir s'alluma en lui.
« Comment… comment puis-je le faire ? » demanda-t-il, la voix plus ferme cette fois.
« Ce portail est le premier », expliqua Elara. « Il vous mènera à d'autres. Vous devrez trouver des guerriers, des âmes fortes, qui ont déjà combattu des ombres semblables. Ils vous aideront. Mais le chemin sera périlleux. Et le prix… le prix sera élevé. »
Elle s'avança vers lui, son regard perçant semblant sonder son âme. « Le Chronophage ne connaît pas de pitié. Et votre famille… leur destin pourrait être lié à vos choix, Kael. »
Le nom de sa famille frappa Kael comme un coup de poing. Sa mère, sa sœur… il les avait presque oubliées dans son émerveillement et sa peur. Il pensa à leur sourire, à leurs rires. Un froid glacial s'insinua dans son cœur.
« Ma famille… » commença-t-il, la voix tremblante.
« Ils sont en danger », dit Elara, son ton empreint d'une gravité nouvelle. « Une instabilité temporelle les a piégés. Le Chronophage n'est pas le seul danger qui vous guette. Le dernier portail… il détient le pouvoir de les sauver. Mais ce même pouvoir pourrait être nécessaire pour sceller le Chronophage et sauver tous les mondes. »
Le dilemme était brutal, immédiat. Sauver sa famille, le cœur de son monde, ou sauver l'univers entier. La responsabilité était écrasante. Kael sentit ses jambes fléchir. Comment pouvait-il faire un tel choix ?
« Je… je ne peux pas… »
« Vous le pouvez », insista Elara. « Le Royaume Éther vous a choisi pour une raison. Votre courage, votre ingéniosité, votre loyauté… ce sont les qualités qui vous permettront de traverser cette épreuve. Mais vous devrez faire des choix difficiles. Des sacrifices seront inévitables. »
Elle fit un pas en arrière, se tenant au seuil du portail. « Chaque seconde compte, Kael. Votre première mission est de comprendre et de maîtriser ce portail. Apprenez à l'utiliser. Apprenez à voyager. Le temps ne nous attendra pas. »
Avec ces mots, Elara disparut dans le vortex lumineux, ne laissant derrière elle qu'un écho de sa voix et une vague de froid. Kael resta seul dans la forge, le silence revenu, mais un silence différent, chargé de promesses et de menaces.
Le portail devant lui pulsait, une invitation silencieuse à l'inconnu. Il le regarda, le cœur lourd, mais avec une nouvelle détermination. Il était Kael, le forgeron. Il était le dernier héritier du Royaume Éther. Et il devait se battre. Pour sa famille, pour les mondes, pour le temps lui-même.
Il jeta un dernier regard à son enclume, à la fissure lumineuse qui en était le cœur. Il y plaça le médaillon, et sentit la chaleur familière l'envahir. Il ferma les yeux, se concentrant sur l'image de la porte, sur le murmure des époques.
Il tendit la main, et cette fois, sans hésitation, plongea sa paume entière dans la lumière. La forge disparut. Le monde se déforma. Il sentit une force irrésistible le tirer, le propulser à travers les dimensions, à travers les siècles. Il était en mouvement, emporté par le courant du temps, vers une destination inconnue, vers son destin. Le premier portail s'était ouvert, et son voyage venait de commencer.