Chapter 1

Les Règles de Lajoie

Daniel accepte les conditions strictes de Lajoie : pas de contact physique, peu de rencontres. Il est convaincu que leur relation commence, ignorant les épreuves à venir.

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Je m'appelle Daniel, mais à l'école, dans les couloirs bruyants et les classes où les murmures se mêlaient aux leçons, on me surnommait Doc DS. Un sobriquet qui, je l'ignorais alors, portait en lui une promesse silencieuse de compréhension et, peut-être, de guérison. Lorsque mon père, avec cette gravité qui lui était habituelle, m'annonça mon inscription au complexe scolaire Lamartine, je ne percevais qu'une nouvelle étape, une institution de plus à traverser. Je ne savais pas que cet endroit, avec ses murs chargés d'histoires et ses élèves aux destins entremêlés, allait devenir le creuset de ma propre métamorphose. Lamartine n'était pas juste une école ; c'était un microcosme où les joies les plus vives côtoyaient les déceptions les plus amères, et où, surtout, j'allais découvrir la signification profonde, parfois déroutante, de ce sentiment singulier qu'est aimer pour la première fois.

Au début, je me fondais dans le décor, un observateur discret. J'aimais me tenir à l'écart, dans ce coin de la cour où le soleil filtrait à travers les arbres centenaires, et observer. Observer les groupes d'amis, leurs rires éclatant comme des feux d'artifice, leurs confidences échangées à voix basse. Observer les professeurs, silhouettes familières passant d'une salle de classe à l'autre, porteurs de savoir et, parfois, de jugements. Ce temps d'observation fut mon apprentissage. Puis, lentement, comme des racines qui s'ancrent dans la terre, les liens se tissèrent. John, avec son énergie débordante et ses blagues qui faisaient trembler les murs. Granel, plus réservé, mais d'une fidélité à toute épreuve. Aimerance, dont le nom semblait prédire sa nature douce et bienveillante. Blessing, la solaire, celle qui semblait toujours avoir un mot pour réconforter ou encourager. Rosie, avec son regard pétillant et sa joie de vivre communicative. Et tant d'autres, chacun apportant sa couleur, sa nuance, son histoire à la toile de ma vie naissante à Lamartine. Ils allaient tous, sans le savoir, devenir des personnages essentiels de mon récit.

Mais au milieu de cette constellation d'amis, une étoile particulière captait mon regard, encore et encore. Lajoie Odia. Elle n'était pas du genre à se faire remarquer par le vacarme ou l'exubérance. Sa présence était plus subtile, une mélodie douce dans le brouhaha général. Elle parlait avec une voix posée, ses mots choisis avec soin, comme si elle pesait chaque syllabe avant de la laisser s'envoler. Son sourire, rare, était un trésor, réservé aux moments qui en valaient vraiment la peine, et non un simple artifice social. Elle semblait toujours plongée dans ses pensées, comme si une conversation intérieure se déroulait en permanence, façonnant ses réactions, policant ses réponses. Plus je la voyais, plus une sensation étrange, inconnue, s'installait en moi. Une sorte de fascination mêlée d'une tendresse naissante, un trouble doux qui me donnait envie d'en savoir plus, de percer le mystère de cette jeune fille qui dégageait une aura de sérénité et de profondeur.

Pendant plusieurs jours, ces pensées restaient enfermées en moi, un secret inavoué. Je me contentais de l'observer de loin, savourant le simple spectacle de sa présence, la courbe de son dos lorsqu'elle lisait, la façon dont ses cheveux encadraient son visage concentré. Le courage me manquait pour franchir le pas, pour briser la distance qui nous séparait. Puis, un midi, alors que je déjeunais avec Blessing, elle remarqua mon regard errant, toujours attiré par la même direction.

« Daniel… » commença-t-elle, un sourire malicieux aux lèvres, « c'est qui que tu regardes comme ça ? »

Je sentis mes joues s'empourprer et baissai la tête, esquissant un vague sourire. « Personne… »

Son rire cristallin résonna, un son joyeux qui contrastait avec mon embarras. « Ne me dis pas que c'est personne. Je te vois bien, là. C'est Lajoie, n'est-ce pas ? »

Son observation était si juste, si évidente, que je ne pus la nier plus longtemps. Je levai les yeux vers elle, mon expression trahissant mon aveu silencieux.

« Oui… » murmurai-je, la voix un peu hésitante. Puis, rassemblant une fraction du courage qui m'avait manqué jusque-là, j'ajoutai, plus fermement : « Je crois que je l'aime. »

Le visage de Blessing s'illumina d'un grand sourire, un de ces sourires qui vous donnent l'impression que le soleil vient de percer les nuages. « Alors va lui parler, Daniel ! » s'exclama-t-elle avec enthousiasme. « Tu ne sauras jamais si tu ne tentes rien. L'amour, ça se provoque, ça ne se subit pas. »

Ses mots résonnèrent en moi comme un appel à l'action. Encouragé par son soutien indéfectible, je décidai qu'il était temps. Quelques jours plus tard, profitant de la pause de la récréation, je pris mon courage à deux mains. Mon cœur battait la chamade dans ma poitrine, un tambour fou qui semblait vouloir s'échapper. Je m'approchai d'elle, qui était assise seule sur un banc, absorbée par un livre.

« Salut… ça va ? » ma voix était un peu plus aiguë que d'habitude.

Elle leva les yeux vers moi, et dans son regard calme, je crus déceler une légère surprise, rapidement remplacée par une douce curiosité. « Oui… et toi ? » répondit-elle, sa voix aussi posée que je l'avais imaginée.

« Ça va. Je… je voulais juste faire connaissance avec toi, » articulai-je, essayant de paraître aussi naturel que possible.

Elle me regarda un instant, puis un léger sourire effleura ses lèvres, ce sourire précieux que j'avais tant admiré de loin. Elle hocha la tête. « D'accord. »

Ce fut le début. Les jours suivants furent une douce exploration. Nous avons commencé à échanger quelques mots, puis des conversations plus longues. Nous nous retrouvions à la bibliothèque, sous le préau pendant les jours de pluie, ou simplement dans les allées du campus. J'apprenais à connaître ses pensées, ses rêves silencieux, les raisons de son calme apparent. Elle, de son côté, semblait s'intéresser à mes propres observations, à mes réflexions sur le monde qui nous entourait. Chaque échange était une petite victoire, un pas de plus vers une compréhension mutuelle.

Puis, un après-midi, alors que nous étions assis côte à côte sur un banc, le soleil couchant projetant de longues ombres sur la pelouse, je sentis que le moment était venu. L'émotion qui m'avait d'abord déconcerté prenait désormais une forme plus claire, plus définie. J'avais besoin de lui dire ce que je ressentais.

« Lajoie, » commençai-je, ma voix empreinte d'une émotion sincère, « je crois que je suis tombé amoureux de toi. »

Le silence s'installa entre nous, un silence chargé d'attente. Elle ne détourna pas son regard. Elle me regarda droit dans les yeux, une expression indéchiffrable sur son visage. Quelques secondes s'écoulèrent, qui me semblèrent une éternité. Puis, elle prit la parole, sa voix toujours aussi calme, mais empreinte d'une gravité nouvelle.

« Daniel… si on essaie quelque chose, il faudra respecter certaines règles. »

Mon cœur fit un bond. Une forme de relation ? C'était déjà plus que ce que j'avais osé espérer. « Lesquelles ? » demandai-je, prêt à accepter n'importe quelle condition.

Elle continua, ses mots pesés et précis. « Pas de bisous. Pas de câlins. On ne se verra pas souvent, pour ne pas attirer l'attention. Et surtout… on devra se respecter. Absolument se respecter. »

Ces conditions étaient strictes, plus strictes que je ne l'aurais imaginé. Pas de contact physique, peu de rencontres. Cela semblait à contre-courant de ce que représentait, dans mon esprit encore naïf, une relation amoureuse naissante. Mais en regardant Lajoie, en percevant la sincérité et la détermination dans son regard, je compris que ces règles n'étaient pas un refus, mais une manière pour elle de construire quelque chose de solide, de durable, peut-être de préserver quelque chose de précieux. C'était sa manière de bâtir une forteresse autour de ce sentiment nouveau, de le protéger des assauts du temps et des aléas de la vie scolaire. Et dans ses yeux, je ne voyais pas de la froideur, mais une profondeur qui me rassurait.

Je la regardai droit dans les yeux, et sans hésitation aucune, je répondis : « J'accepte. »

Un léger sourire, cette fois plus prononcé, éclaira son visage. C'était un sourire d'approbation, peut-être même d'un début de confiance. Ce jour-là, j'étais rempli d'une conviction inébranlable. Je sentais que notre histoire, celle que je venais de commencer à écrire avec Lajoie Odia, ne faisait que prendre son envol. J'étais persuadé que ces règles n'étaient qu'une étape, une précaution nécessaire avant de laisser libre cours à nos sentiments. J'imaginais déjà les rendez-vous discrets, les conversations profondes, la complicité qui allait grandir entre nous. L'amour, dans sa forme la plus pure, semblait à portée de main.

Mais alors que je me laissais porter par cette douce illusion, le destin, dans son infinie sagesse et sa cruauté parfois, tissait déjà une toile d'épreuves. Des vents contraires se préparaient à souffler sur notre fragile édifice, des ombres s'apprêtaient à s'étirer sur notre chemin. Je ne le savais pas encore, mais ce premier regard échangé, cette première conversation, cette première acceptation de règles, n'étaient que le prélude d'une aventure bien plus complexe, bien plus éprouvante, que ce que mon cœur, encore innocent, pouvait imaginer. Lamartine, lieu de mes premières amours, allait aussi devenir le théâtre de mes premières grandes leçons de vie, des leçons écrites en lettres de joie, mais aussi de douleur. L'histoire ne faisait que commencer, et ses premiers chapitres seraient marqués par la douceur, mais aussi par les premières cicatrices de l'apprentissage.

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