Chapter 9
PARTIE III – LES VIVANTS Chapitre 9 : La Grille
> Le néon au-dessus d'eux émit un claquement sec, puis recommença son bourdonnement monotone. > Roxane ne lâcha pas le serveur. La lame du cutter restait immobile, pressée contre la peau tendue de son cou. Sous l'acier, elle sentait le battement frénétique de son artère. Quatre-vingt-dix. Cent dix. Cent trente. L'homme subissait sa propre biologie. Il était submergé par les vivants. > Elle, elle regardait la pochette beige posée sur le bureau. > **Roxane Vance.** > — Ouvre-la, dit-elle à Gabriel. > Sa voix était redevenue parfaitement plane. Le choc de la détonation interne s'était figé en une glace épaisse. Le Silence n'était plus une absence de réponse, c'était une arme de précision. > Gabriel prolongea son geste. Ses doigts tremblaient tellement que le papier de la chemise crissa. Il ouvrit le dossier. La première page était un rapport de surveillance. Des tableaux de chiffres. Des horaires. > — C'est ton emploi du temps, murmura Gabriel, les yeux rivés sur les lignes dactylographiées. Tout y est. L'heure où tu ouvres la grille du cimetière. Le nombre de coups de pelle pour une fosse de deux mètres. Le temps exact que tu mets pour manger ton sandwich le midi. Treize minutes. Ils ont tout noté. > Roxane n'était pas surprise par les chiffres. Elle aimait les chiffres. Ce qui la dérangeait, c'était l'évaluation globale en bas de la page, écrite de la même encre rouge que le dossier de Chloé Mercier : > *Sujet inorganique. Imperméable aux vecteurs de pression psychologique standard. Risque d'observation active des données aberrantes élevé. Recommandation : Rectification immédiate.* > En dessous, la date. Demain. 15 juin. > — Pourquoi demain ? demanda Gabriel, levant des yeux clairs pleins d'incompréhension. Pourquoi pas ce soir ? Ils nous tiennent. > — Parce qu'une structure a besoin de temps pour réorganiser les variables, répondit Roxane. Si je disparais ce soir, Marcel va s'en rendre compte demain matin à 7h00. Il n'y aura personne pour enterrer le corps suivant. La mairie devra trouver un remplaçant. Ça crée du désordre. Pour m'effacer proprement, ils doivent d'abord injecter mon remplaçant dans la grille informatique. > Elle baissa les yeux vers le serveur. L'homme avait les yeux fermés, une larme solitaire traçant un sillage propre à travers la sueur de sa joue. > — C'est qui ? demanda-t-elle à l'homme. Mon remplaçant. > Le serveur avala sa salive, un mouvement convulsif qui frôla la lame. > — Je... je ne sais pas, balbutia-t-il. Je ne m'occupe pas de la logistique. Je gère juste les dossiers physiques pour Monsieur Vandamme. S'il vous plaît. J'ai une fille. > *Une fille.* Une autre donnée biologique inutile pour tenter de négocier avec la géométrie. > Roxane tourna légèrement le poignet. Elle n'enfonça pas la lame. Elle utilisa le plat du manche en métal lourd du cutter pour frapper l'homme précisément derrière l'oreille, à la base du crâne. Un geste net. Appris dans les manuels de premiers secours pour neutraliser un blessé hystérique. > Le serveur s'effondra en avant sur le carrelage blanc, inanimé. Sa respiration resta régulière. > — Tu l'as tué ? s'alarma Gabriel en reculant d'un pas. > — Non. Commotion légère. Vingt minutes d'inconscience. Dix minutes de désorientation. Nous avons une demi-heure. > Elle s'approcha du bureau, prit sa propre pochette beige et la glissa sous son blouson, contre son carnet noir. Puis elle prit celle de Chloé Mercier et la tendit à Gabriel. > — Prends ça. C'est ta preuve. > — On fait quoi maintenant ? On fuit ? J'ai ma voiture planquée à deux kilomètres, on peut quitter la région avant l'aube. > Roxane se tourna vers la porte en chêne. Au-delà du couloir, la musique du Club continuait de faire vibrer les cloisons. Les notables buvaient. Vandamme gérait ses lignes. > — Si on fuit, la date sur le dossier ne change pas, dit-elle en réajustant les pans de sa veste de chantier. On sera juste des lignes en fuite. Des données aberrantes traquées par des types avec des lampes chirurgicales. La seule façon d'annuler l'effacement, c'est de détruire le processeur. > Elle sortit du bureau des archives et s'engagea dans le couloir blanc. Ses pas étaient calmes, mesurés. > Le Silence en elle s'était transformé en une certitude absolue. Demain, elle serait au cimetière à 7h00. Mais ce soir, elle allait expliquer à Vandamme comment on creuse une fosse dans les règles de l'art.
Le néon au-dessus d'eux émit un claquement sec, puis recommença son bourdonnement monotone, une complainte électrique qui semblait se faufiler sous la peau. Roxane ne lâcha pas le serveur. La lame du cutter restait immobile, pressée contre la peau tendue de son cou, juste là où le pouls battait à tout rompre. Sous l'acier froid, elle sentait le battement frénétique de son artère. Quatre-vingt-dix. Cent dix. Cent trente. L'homme subissait sa propre biologie. Il était submergé par les vivants, par cette marée montante de sensations qu'elle, Roxane, avait appris à maîtriser, à ignorer, à transformer en Silence.
Elle, elle regardait la pochette beige posée sur le bureau. La couleur était terne, sans éclat, comme les jours qui s'étirent sans jamais vraiment offrir de répit.
« Roxane Vance. »
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