Chapter 8
### Chapitre 8 : Les Archives
> Le regard de Vandamme glissa sur le pilier de fonte, s’y attarda un battement de cœur, puis retourna vers la foule des notables. > Il n’avait pas cillé. Il n’avait pas donné l’alerte. Mais la géométrie de la pièce avait changé. Une ligne invisible venait d'être tirée entre lui et l'ombre où se tenaient Roxane et Gabriel. > Gabriel attrapa Roxane par l’épaule, ses doigts s’enfonçant avec force dans le tissu humide. > — Il nous a vus, souffla-t-il, la voix coupée par l'urgence. On décroche. Maintenant. > — Non, dit Roxane. > Elle ne détacha pas ses yeux du grand registre noir posé sur la table basse. Le Silence en elle n’était plus un vide passif ; c’était une équation qui exigeait une résolution. Vandamme effaçait des vivants. Elle, elle enterrait les morts. Ils appartenaient au même système, mais l'un d'eux trichait avec les chiffres. > — Roxane, s'il te plaît... Des types comme celui de la filature, il y en a quatre autour de la pièce. Si on reste, on ne sortira jamais d'ici. > Un serveur en livrée noire s'approcha de l'estrade de Vandamme. Ce dernier se pencha, lui murmura quelques mots à l'oreille sans quitter la salle des yeux, et fit un geste infime de la main droite. Le serveur hocha la tête et se dirigea vers le fond de la salle, là où un couloir sombre s'enfonçait derrière les cuisines. > — Il n'envoie pas les gardes, nota Roxane. Il envoie quelqu'un chercher un dossier. Les archives sont derrière. > Avant que Gabriel ne puisse l’en empêcher, elle glissa le long du mur capitonné, profitant du mouvement d’un groupe de notables qui traversait la pièce pour rejoindre le bar. Sa veste de chantier souillée se confondait avec les ombres changeantes de la salle. > Gabriel jura à mi-voix et lui emboîta le pas, se protégeant derrière sa haute silhouette. > Ils franchirent la porte de service juste après le serveur. Le couloir était long, carrelé de blanc du sol au plafond, éclairé par des tubes néons qui bourdonnaient comme des insectes prisonniers. L'odeur de cire et de sang séché était plus forte ici. Au bout du couloir, le serveur poussa une lourde porte en chêne massif sur laquelle était vissée une plaque de cuivre d'origine : *Direction Générale*. > Roxane accéléra le pas. Ses bottes de sécurité ne faisaient aucun bruit sur le carrelage. Elle atteignit la porte juste avant qu'elle ne se referme complètement, bloquant le loquet avec la pointe d'acier de sa chaussure. > Elle poussa doucement le battant. > La pièce était immense, tapissée de rayonnages en bois de sol au plafond. Des milliers de boîtes d'archives en carton gris, toutes identiques, toutes étiquetées avec une précision chirurgicale par année et par secteur. Au centre, le serveur était agenouillé devant un classeur métallique ignifugé. Il n'entendit pas Roxane approcher. > Elle fut sur lui en trois enjambées. > Sa main gauche saisit les cheveux de l'homme par l'arrière, lui tirant la tête brusquement en arrière pour lui couper le souffle, tandis que sa main droite sortait le cutter de sa poche. La lame sortit dans un claquement sec. *Clic.* Elle la pointa à un millimètre de la carotide du serveur. > — Ne bougez pas, dit-elle. Sa voix était d’une régularité effrayante. Pas un tremblement. Pas une once d'hésitation. > L'homme se figea, les yeux écarquillés de terreur, fixant le plafond. Gabriel entra à son tour dans la pièce, refermant la porte derrière lui. Il resta un instant interdit devant la scène, le regard oscillant entre Roxane et la lame du cutter. > — Fouille le classeur, ordonna Roxane à Gabriel sans quitter sa proie des yeux. > Gabriel s’approcha du tiroir ouvert. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’il parcourait les fiches cartonnées. > — C’est... c’est le registre des scories, dit-il, la voix brisée. Toutes les personnes effacées d'Enchanté depuis dix ans. Chloé Mercier... Son dossier est là. > Il sortit une pochette beige, assez mince. À l'intérieur se trouvaient des photographies d'identité, des captures d'écran de messages privés, des relevés bancaires, et une feuille de route finale signée d'un grand "V" à l'encre rouge. > — Il y a autre chose, continua Gabriel, sa voix s'éteignant presque. > — Quoi ? demanda Roxane. > Gabriel sortit une autre pochette, située juste derrière celle de Chloé. Il la posa sur le bureau de chêne, face à elle. > Sur l'étiquette blanche, une écriture cursive avait tracé un nom. > *Roxane Vance.* > Le Silence en elle se brisa définitivement. Ce ne fut pas une fissure cette fois, mais un éclatement complet. Une détonation interne qui propagea une onde de froid absolu jusqu’au bout de ses doigts. > Elle se pencha légèrement, maintenant la pression du cutter sur le cou du serveur. Sur sa propre fiche, la date d'effacement était déjà inscrite. > C'était celle du lendemain. ---
Le regard de Vandamme glissa sur le pilier de fonte, s’y attarda un battement de cœur, puis retourna vers la foule des notables. Il n’avait pas cillé. Il n’avait pas donné l’alerte. Mais la géométrie de la pièce avait changé. Une ligne invisible venait d'être tirée entre lui et l'ombre où se tenaient Roxane et Gabriel. Gabriel attrapa Roxane par l’épaule, ses doigts s’enfonçant avec force dans le tissu humide de sa veste de chantier.
« Il nous a vus, » souffla-t-il, la voix coupée par l’urgence. « On décroche. Maintenant. »
« Non », dit Roxane. Sa voix était un murmure à peine audible, mais elle portait une fermeté qui glaça Gabriel. Elle ne détacha pas ses yeux du grand registre noir posé sur la table basse, un objet massif dont les pages semblaient figées dans le temps. Le Silence en elle, d’ordinaire un abîme passif, une toile blanche immaculée, était soudainement devenu une équation complexe, une énigme arithmétique qui exigeait une résolution immédiate. Vandamme effaçait des vivants, les faisait disparaître des registres, des mémoires, comme on raye un nom sur une liste. Elle, elle enterrait les morts, leur donnait une dernière demeure, un nom gravé dans la pierre. Ils appartenaient au même système, celui des choses qui sont, qui furent, et qui disparaissent, mais l'un d'eux trichait avec les chiffres.
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