Chapter 7

### Chapitre 7 : Le Club

> Le boyau de béton se rétrécissait à mesure qu'ils avançaient. L'eau d'infiltration leur arrivait à mi-chevilles, froide et stagnante, charriant des débris invisibles qui heurtaient le bout de leurs chaussures. > Gabriel marchait courbé en deux, une main appuyée sur la voûte gluante du tunnel. Roxane, plus petite, n'avait pas besoin de fléchir l'échine. Sa silhouette glissait sans effort dans l'obscurité. Sa lampe frontale était éteinte ; elle avançait au toucher, les doigts effleurant les tuyaux de fonte rouillés qui couraient le long de la paroi. > L'odeur changea en premier. > Ce n'était plus la poussière de charbon du centre de tri, ni la moisissure des souterrains. C'était une odeur lourde, sucrée, presque écœurante. Un mélange de désinfectant industriel, de cire pour parquet et, très loin derrière, une pointe métallique familière. L'odeur du sang séché. Les vieux murs de l'abattoir n'avaient jamais tout à fait oublié leur fonction première. > Puis vint le son. Une vibration sourde, régulière, qui faisait trembler l'eau à leurs pieds. Des basses. Une musique lointaine, étouffée par l'épaisseur des dalles de béton. > Gabriel s'arrêta net. > — On y est, murmura-t-il. Au-dessus de nous, c'est l'ancienne salle d'équarrissage. C’est là qu'ils ont tout installé. > Roxane se rapprocha. Devant eux, le tunnel se terminait par un escalier de briques rouges qui montait vers une porte en fer forgé. Une lumière crue, presque violette, filtrait à travers la fente de la serrure. > Gabriel sortit le carton noir allongé de sa poche. Ce n'était pas un simple morceau de papier. En l'approchant de la serrure électronique dissimulée dans le chambranle de fer, une petite diode passa du rouge au bleu sans un bruit. > *Déclic.* > La porte s'ouvrit sur un sas capitonné de cuir sombre. Le contraste était brutal. La boue et le froid de la nuit s'effaçaient devant une chaleur artificielle, lourde de fumée de cigare et de parfums coûteux. > Roxane jeta un coup d'œil à son reflet dans le miroir sans tain qui couvrait le mur du sas. Ses cheveux étaient trempés, collés à son front. Ses vêtements de chantier étaient maculés de terre et de graisse de fonte. Elle n'avait rien à faire ici. Et pourtant, en croisant son propre regard dans la glace, elle nota que ses yeux étaient d'une fixité absolue. Le Silence s'était fissuré, oui, mais ce qui filtrait à travers la brèche n'était pas de la panique. C'était une volonté froide. Une nécessité d'ordre. > Ils entrèrent dans la salle principale du Club. > L'endroit avait conservé l'architecture brute de l'abattoir : de hauts plafonds soutenus par des piliers de fonte, des crochets à viande encore suspendus à des rails métalliques au-dessus du bar. Mais le sol en béton avait été recouvert de tapis d'Orient épais, et des canapés de velours rouge sombre occupaient les angles. > Une douzaine de personnes étaient présentes. Pas des ombres. Pas des effacés. Des notables. > Roxane reconnut le premier adjoint au maire, un verre de scotch à la main, riant aux éclats avec le directeur de l'agence immobilière locale. Plus loin, le médecin légiste de l'hôpital général discutait à voix basse avec un homme en costume sur mesure dont le visage lui était inconnu. > Tout ce que la ville comptait de structures officielles était réuni ici, au milieu des crochets de fer. > — Regarde là-bas, souffla Gabriel en se coulant derrière un pilier. > Au fond de la salle, sur une estrade surélevée, un homme était assis seul dans un fauteuil de cuir noir. Il était d'une maigreur ascétique, les cheveux blancs coupés très court, le visage taillé à la serpe. Il portait une veste de laine grise sans col, boutonnée jusqu'au cou. Ses mains, longues et sèches, étaient posées à plat sur ses cuisses. > Vandamme. > Il ne buvait pas. Il ne parlait à personne. Il se contentait d'observer la salle avec des yeux vides, deux billes de verre noir qui semblaient enregistrer chaque mouvement, chaque respiration, comme un processeur central. > Devant lui, sur une petite table basse, était posé un grand registre à couverture de cuir noir. Le jumeau exact de celui que Marcel tenait au cimetière, mais beaucoup plus épais. > — C'est là qu'il les efface, dit Gabriel, la voix tremblante d'une colère contenue. C’est lui qui décide qui reste une donnée valide et qui devient un déchet. Chloé a été barrée de ce livre trois jours avant sa mort. > Roxane regarda le registre. Puis elle regarda Vandamme. > À ce moment précis, comme s'il avait capté une anomalie dans la géométrie de sa pièce, l'homme aux cheveux blancs tourna lentement la tête dans leur direction. Ses yeux vides balayèrent la pénombre derrière le pilier de fonte. > Le Silence en Roxane se tut complètement. Sa main se serra à nouveau sur le manche du cutter dans sa poche. La structure d'Enchanté n'était pas cassée. Elle était simplement gérée par un homme qui se prenait pour un fossoyeur sans en avoir la légitimité. > Et pour Roxane, une structure illégitime était une rupture qui devait être corrigée. À deux mètres de profondeur. Également.

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Le boyau de béton se rétrécissait à mesure qu'ils avançaient. L'eau d'infiltration leur arrivait à mi-chevilles, froide et stagnante, charriant des débris invisibles qui heurtaient le bout de leurs chaussures. Gabriel marchait courbé en deux, une main appuyée sur la voûte gluante du tunnel. Roxane, plus petite, n'avait pas besoin de fléchir l’échine. Sa silhouette glissait sans effort dans l’obscurité. Sa lampe frontale était éteinte ; elle avançait au toucher, les doigts effleurant les tuyaux de fonte rouillés qui couraient le long de la paroi. Chaque contact était une information, une texture, une température. Un langage silencieux qu'elle déchiffrait avec la même précision qu'elle appliquait à la gravure d'une épitaphe.

L'odeur changea en premier. Ce n’était plus la poussière de charbon du centre de tri, ni la moisissure des souterrains. C'était une odeur lourde, sucrée, presque écœurante. Un mélange de désinfectant industriel, de cire pour parquet et, très loin derrière, une pointe métallique familière. L'odeur du sang séché. Les vieux murs de l’abattoir n’avaient jamais tout à fait oublié leur fonction première. Une mémoire charnelle gravée dans la pierre, comme les noms sur un monument funéraire.

Puis vint le son. Une vibration sourde, régulière, qui faisait trembler l’eau à leurs pieds. Des basses. Une musique lointaine, étouffée par l’épaisseur des dalles de béton. Un battement de cœur artificiel, rythmant les profondeurs cachées de la ville. Gabriel s’arrêta net, ses épaules se raidissant sous le tissu humide de sa veste.

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