Chapter 5
### Chapitre 5 : Les Ombres d’Enchanté
> Gabriel marchait vite, mais sans courir. Courir attire le regard, même sous la pluie, même dans une ville déserte. > Il évitait les grands axes. Il préférait les venelles sombres qui coupaient derrière les rangées de pavillons identiques, là où le goudron faisait place à de la terre battue et à des herbes folles. > Roxane le suivit à trois pas de distance. Elle calquait son rythme sur le sien. Gauche. Droite. Le bruit de leurs pas se mélangeait à la chute des gouttes sur les tôle des vieux garages. > Pour elle, la ville était une immense concession mal entretenue. Un labyrinthe de béton et de briques où les vivants s'agitaient avant de finir sous ses outils. Elle connaissait les raccourcis, l’emplacement des bouches d'égout, les angles morts des rares caméras de surveillance de la municipalité. Elle nota immédiatement que Gabriel possédait la même cartographie mentale. Il ne balançait pas la tête. Ses yeux glissaient d'un rétroviseur de voiture garée à l'embrasure d'une porte cochère. > — On va où ? demanda-t-elle alors qu'ils traversaient la friche industrielle derrière l'ancienne filature. > — Là où ils ne regardent plus, répondit Gabriel sans se retourner. Les nettoyeurs ont une logique algorithmique, Roxane. Ils éliminent les données aberrantes dans les zones actives. Ils ne fouillent pas les ruines. > Ils arrivèrent devant une carcasse de bâtiment en béton armé. Les vitres des fenêtres avaient été brisées depuis des décennies, laissant de grands rectangles noirs ouverts sur le ciel gris. C'était l'ancien centre de tri postal d'Enchanté, abandonné lors de la restructuration de la région dans les années quatre-vingt-dix. > Gabriel se glissa par une brèche dans le grillage anti-intrusion. Roxane le suivit, ignorant la griffe du métal rouillé qui accrocha sa manche. > L'intérieur sentait le ciment mouillé, la suie et le nid de pigeon. Une obscurité dense les enveloppa immédiatement. Gabriel ne sortit pas de lampe torche. Il avança à tâtons dans le couloir central, familier des obstacles, jusqu'à une ancienne cabine de contremaître aux parois de verre brisé. > Il s'assit sur une caisse en plastique retournée. > — Bienvenue au centre des archives mortes, dit-il. Sa voix résonna étrangement sous les plafonds hauts. > Roxane resta debout, adossée au montant de la porte. Ses yeux s'habituèrent lentement à la pénombre. Elle distingua des piles de papiers jaunis, des classeurs éventrés qui gisaient sur le sol comme des vertèbres blanchies. > — Vous parlez d'un protocole, dit-elle d'une voix neutre. Qui l'exécute ? > — La ville elle-même, répondit Gabriel. Ou plutôt, l'entité qui la gère. Vous pensez qu'Enchanté est une commune ordinaire avec un maire, trois adjoints et une secrétaire d'état civil incompétente. C'est ce qu'on veut vous faire croire. Mais regardez les chiffres, Roxane. Vous qui aimez la précision. Quel est le taux de mortalité officiel ici ? > Roxane réfléchit. La structure. Les registres. > — Douze pour mille. Dans la moyenne nationale pour une population vieillissante. > — Et combien de fosses creusez-vous par an ? > — Environ cent quarante. > — C'est là que le calcul foire, murmura Gabriel en se penchant en avant. Ses yeux gris brillaient faiblement dans le noir. J'ai piraté les serveurs de la morgue centrale de la région avant de venir. Le nombre de corps transférés vers Enchanté est trois fois supérieur. Où passent les autres, Roxane ? Où sont les corps que vous ne creusez pas ? > Le Silence en elle se figea. Une donnée mathématique venait de heurter sa réalité. Cent quarante fosses. Elle les avait toutes mesurées. Deux mètres de profondeur. Quatre-vingts centimètres de large. Pas une de plus. > — Si les corps n'arrivent pas au cimetière, ils sont incinérés, dit-elle. > — Le crématorium le plus proche est à quarante kilomètres. Leurs registres sont clairs. Aucun excédent. > Gabriel se leva, s'approcha d'elle et posa sa main sur le mur de verre, juste au-dessus de son épaule. Son souffle était court. > — Chloé Mercier a découvert le décalage. Elle bossait à la supérette, mais elle gérait aussi les livraisons bénévoles pour les personnes âgées isolées de la commune. Elle s'est rendu compte que certaines maisons devenaient vides du jour au lendemain. Pas de déménagement. Pas d'avis de décès dans le journal. Juste... des lignes de livraison supprimées sur ordre de la direction. Quand elle a posé des questions à la mairie, son dossier s'est mis à pourrir. Ses allocations ont été coupées. Ses parents ont reçu des menaces. Et puis, la fausse overdose. > Roxane repensa au visage du père de Chloé pendant l'enterrement. À cette mâchoire contractée. À cette terreur pure. Ils savaient. Ils savaient que leur fille avait été effacée de la grille, et qu'ils n'avaient d'autre choix que de jouer la comédie d'un deuil honteux pour survivre. > — Pourquoi m'avoir impliquée ? demanda Roxane. Je ne suis que le terminus. Je mets de la terre sur les secrets. > — Parce que vous êtes la seule à ne pas fermer les yeux pour survivre, Roxane. Vous ne ressentez rien, n'est-ce pas ? Je l'ai vu dans votre façon de marcher, de regarder ce cadavre. Les autres sont paralysés par la peur ou la culpabilité. Vous, vous n'avez ni l'une ni l'autre. Vous avez le Silence. Et c'est exactement ce dont j'ai besoin pour entrer dans la troisième phase. > — La troisième phase ? > Gabriel sortit un nouveau carton noir de sa poche. Celui-ci avait une forme différente, plus allongée. > — Le Club, dit-il. C'est là que les vivants décident de qui devient une ombre. C'est là que Vandamme se cache. > Un bruit sourd retentit à l'autre bout du bâtiment de béton. > Un frottement de semelle sur du gravier. Puis le claquement sec d'une portière de voiture que l'on ferme avec précaution dans la rue adjacente. > Gabriel se figea, sa main se refermant sur le bras de Roxane. Sa peau était brûlante à travers la toile de son blouson. > — Ils ont été plus rapides que prévu, souffla-t-il. ---
Gabriel marchait vite, mais sans courir. Courir attire le regard, même sous la pluie, même dans une ville déserte. Il évitait les grands axes. Il préférait les venelles sombres qui coupaient derrière les rangées de pavillons identiques, là où le goudron faisait place à de la terre battue et à des herbes folles. Roxane le suivit à trois pas de distance. Elle calquait son rythme sur le sien. Gauche. Droite. Le bruit de leurs pas se mélangeait à la chute des gouttes sur les tôles des vieux garages.
Pour elle, la ville était une immense concession mal entretenue. Un labyrinthe de béton et de briques où les vivants s'agitaient avant de finir sous ses outils. Elle connaissait les raccourcis, l’emplacement des bouches d'égout, les angles morts des rares caméras de surveillance de la municipalité. Elle nota immédiatement que Gabriel possédait la même cartographie mentale. Il ne balançait pas la tête. Ses yeux glissaient d'un rétroviseur de voiture garée à l'embrasure d'une porte cochère.
« On va où ? » demanda-t-elle alors qu'ils traversaient la friche industrielle derrière l'ancienne filature. Sa voix, dénuée de toute inflexion, se perdait dans le grondement sourd de la pluie.
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