Chapter 2

Les éffacés

### Chapitre 2 : Les Effacés > Le corbillard recula dans l’allée principale avec une lenteur mécanique. > Ses pneus écrasèrent les graviers humides dans un crissement régulier. Un bruit de broyage. Roxane resta immobile, adossée au tronc rugueux du grand chêne qui dominait le carré numéro 4. Elle tenait toujours sa pelle à deux mains, la lame enfoncée de quelques centimètres dans la pelouse grasse. > La famille descendit de la première voiture. > Ils étaient trois. Le père, la mère, et un adolescent trop étroit pour son costume noir d’emprunt. > Roxane les étudia. Clinicalement. > La mère ne pleurait pas. Ses yeux étaient fixés sur le sol, injectés de sang, mais secs. Ses mains agrippaient le bras de son mari avec une force telle que ses articulations étaient blanches. Le père, lui, regardait droit devant lui. Pas la fosse. Pas le corbillard. Il fixait le vide, la mâchoire si contractée qu'un muscle tressaillait sans arrêt sous sa tempe droite. > Ce n’était pas de la tristesse. > Roxane connaissait la tristesse des vivants. Elle l’avait observée sous toutes ses formes : les larmes hystériques, les effondrements physiques, le déni bruyant. > Ce qu’elle voyait sur leurs visages, c’était de la terreur. > Et de la honte. > Les croque-morts sortirent le cercueil. Un modèle simple. Chêne clair. Pas de fioritures. Le bois était presque trop brillant sous la lumière blafarde de l'après-midi. > Le prêtre commença à parler. Sa voix était monocorde, usée par la répétition. Les mots glissaient sur Roxane sans l'atteindre. *Poussière, cendre, éternité.* Des concepts abstraits pour combler le manque. > Roxane baissa les yeux sur ses bottes couvertes de boue. > Quand le cercueil descendit dans la fosse, les cordes grincèrent. Un son aigu, strident. La mère ferma les yeux. Le père ne cilla pas. L'adolescent regarda Roxane. Un bref instant. Ses yeux étaient immenses, dilatés par la panique. Il semblait vouloir dire quelque chose, ou chercher une issue. Puis il détourna le regard. > La cérémonie dura exactement onze minutes. > À 14h41, la famille fit demi-tour. Ils ne jetèrent pas de poignée de terre. Ils ne posèrent pas de fleurs. Ils marchèrent vite, presque en courant, pour rejoindre la berline noire qui les attendait. > Les portières claquèrent. Les voitures démarrèrent. > Le cimetière d'Enchanté redevint ce qu'il était : un désert de pierre et de Silence. > Roxane s'approcha de la fosse. Elle regarda le rectangle de bois clair au fond du trou de deux mètres. Parfaitement aligné. > — Tu vois ce que je veux dire ? > La voix de Marcel la fit sursauter à peine. Elle n'avait pas entendu ses pas. Le vieux gardien s'arrêta au bord du trou, les mains enfoncées dans les poches de son bleu de travail usé. Il cracha un filet de salive marron par terre. Son tabac à chiquer. > — Ils avaient l'air pressés, dit Roxane. > — C’est pas de la précipitation, gamine. C’est de la fuite. > Marcel regarda autour de lui, comme s’il craignait que les pierres tombales n'écoutent. > — La petite Mercier... Chloé. Tu te souviens d'elle ? Il y a six mois, elle bossait encore à la supérette du centre. Une fille normale. Souriante. Et puis, du jour au lendemain, plus rien. > — L'overdose, répliqua Roxane en levant sa pelle. > — Non, Roxane. L'overdose, c'est ce qu'on écrit sur le papier pour que le procureur signe le permis d'inhumer sans poser de questions. Avant l'overdose, il y a eu autre chose. Son nom a été retiré du planning de la mairie. Sa ligne de bus habituelle ne s'arrêtait plus devant chez elle. Même ses comptes sur les réseaux là, ses trucs de jeunes... disparus. En une semaine. > Roxane s'arrêta, la première pelletée de terre suspendue au-dessus du vide. > — Disparus comment ? > — Effacés, dit Marcel d'une voix basse, presque un murmure. Comme si elle n'avait jamais existé. Les gens du coin ont commencé à faire comme si son visage leur était inconnu. Et aujourd'hui, regarde. Pas un ami. Pas un cousin. Juste les parents, morts de trouille. > Roxane laissa tomber la terre. Le bruit sourd du sol percutant le bois résonna. > *Clac.* > — On n'efface pas les gens, Marcel. C’est logiquement impossible. Il y a des registres. Des actes de naissance. Des numéros de sécurité sociale. > Le vieux gardien eut un sourire amer, dévoilant ses dents gâtées. > — Viens voir le registre d'état civil de la boîte, alors. > Roxane planta sa pelle dans le tas de terre et suivit Marcel jusqu'à la petite loge en briques située à l'entrée du cimetière. L'odeur de café froid et de tabac froid y était permanente. > Marcel s’installa derrière son vieux bureau en formica. Il ouvrit le grand cahier noir des concessions, celui que la mairie exigeait de tenir à jour manuellement, en double du système informatique. > Il tourna les pages avec ses doigts épais, s'arrêtant à la date du jour. > — Regarde la ligne 214. > Roxane se pencha. > La ligne 214 correspondait à Henri Lambert, la tombe abandonnée qu'elle avait notée dans son propre carnet. > La ligne suivante, la 215, aurait dû contenir le nom de Chloé Mercier, l'emplacement de sa fosse, son heure d'arrivée et les références du certificat de décès. > La ligne 215 était vide. > Pas raturée. Pas blanchie au correcteur. > Juste vide. Le papier blanc attendait, vierge de toute encre. > — Le système informatique a planté ce matin au bureau des décès, expliqua Marcel en tapotant le papier du bout de son index jauni. L'employée m'a dit d'enterrer le corps et qu'on verrait les papiers plus tard. Elle m'a donné un bon de transport provisoire. Sans numéro de dossier. > Roxane sentit une sensation étrange se propager sous sa peau. > Ce n’était pas de la peur. C’était le Silence qui oscillait. Une anomalie venait d'entrer dans sa structure parfaite. > — Et le corps ? demanda-t-elle. > — Le corps est dans le trou, Roxane. Mais pour l'administration, pour la ville, pour le monde... Chloé Mercier n'est jamais morte. Parce qu'elle n'a jamais existé. > Roxane fit un pas en arrière. Elle sortit de la loge sans dire un mot, sourde aux appels de Marcel. > Elle retourna au carré numéro 4. Le vent s'était levé, faisant frissonner les feuilles du grand chêne. Elle reprit sa pelle. Elle commença à jeter la terre dans la fosse, un geste après l'autre, avec une régularité de métronome. > À chaque pelletée, le bois clair disparaissait un peu plus. > Quand le trou fut comblé et que la terre fut parfaitement aplatie, formant un rectangle impeccable de deux mètres sur quatre-vingts centimètres, Roxane s'arrêta. Elle essuya la sueur de son front d'un revers de manche. > C’est alors qu’elle le vit. > Posé juste au bord de la terre fraîchement remuée, là où l'adolescent s'était tenu quelques minutes plus tôt. > Un petit morceau de carton rigide. Noir. > Strictement noir des deux côtés, sans aucune inscription. > Roxane se baissa et le ramassa. --- Dis-moi juste : **"continue Chapitre 3 intégral"** pour découvrir ce que cache ce carton noir et comment le Silence de Roxane va définitivement se briser.

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Le corbillard recula dans l’allée principale avec une lenteur mécanique. Ses pneus écrasèrent les graviers humides dans un crissement régulier. Un bruit de broyage. Je restai immobile, adossée au tronc rugueux du grand chêne qui dominait le carré numéro 4. Je tenais toujours ma pelle à deux mains, la lame enfoncée de quelques centimètres dans la pelouse grasse.

La famille descendit de la première voiture. Ils étaient trois. Le père, la mère, et un adolescent trop étroit pour son costume noir d’emprunt. Je les étudiai. Cliniquement. La mère ne pleurait pas. Ses yeux étaient fixés sur le sol, injectés de sang, mais secs. Ses mains agrippaient le bras de son mari avec une force telle que ses articulations étaient blanches. Le père, lui, regardait droit devant lui. Pas la fosse. Pas le corbillard. Il fixait le vide, la mâchoire si contractée qu'un muscle tressaillait sans arrêt sous sa tempe droite. Ce n’était pas de la tristesse. Je connaissais la tristesse des vivants. Je l’avais observée sous toutes ses formes : les larmes hystériques, les effondrements physiques, le déni bruyant. Ce que je voyais sur leurs visages, c’était de la terreur. Et de la honte.

Les croque-morts sortirent le cercueil. Un modèle simple. Chêne clair. Pas de fioritures. Le bois était presque trop brillant sous la lumière blafarde de l’après-midi. Le prêtre commença à parler. Sa voix était monocorde, usée par la répétition. Les mots glissaient sur moi sans m’atteindre. *Poussière, cendre, éternité.* Des concepts abstraits pour combler le manque. Je baissai les yeux sur mes bottes couvertes de boue.

Quand le cercueil descendit dans la fosse, les cordes grincèrent. Un son aigu, strident. La mère ferma les yeux. Le père ne cilla pas. L’adolescent me regarda. Un bref instant. Ses yeux étaient immenses, dilatés par la panique. Il semblait vouloir dire quelque chose, ou chercher une issue. Puis il détourna le regard. La cérémonie dura exactement onze minutes. À 14h41, la famille fit demi-tour. Ils ne jetèrent pas de poignée de terre. Ils ne posèrent pas de fleurs. Ils marchèrent vite, presque en courant, pour rejoindre la berline noire qui les attendait. Les portières claquèrent. Les voitures démarrèrent.

Le cimetière d’Enchanté redevint ce qu’il était : un désert de pierre et de Silence. Je m’approchai de la fosse. Je regardai le rectangle de bois clair au fond du trou de deux mètres. Parfaitement aligné.

« Tu vois ce que je veux dire ? »

La voix de Marcel me fit sursauter à peine. Je n’avais pas entendu ses pas. Le vieux gardien s’arrêta au bord du trou, les mains enfoncées dans les poches de son bleu de travail usé. Il cracha un filet de salive marron par terre. Son tabac à chiquer.

« Ils avaient l’air pressés », dis-je.

« C’est pas de la précipitation, gamine. C’est de la fuite. » Marcel regarda autour de lui, comme s’il craignait que les pierres tombales n’écoutent. « La petite Mercier… Chloé. Tu te souviens d’elle ? Il y a six mois, elle bossait encore à la supérette du centre. Une fille normale. Souriante. Et puis, du jour au lendemain, plus rien. »

« L'overdose », répliquai-je en levant ma pelle.

« Non, Roxane. L’overdose, c’est ce qu’on écrit sur le papier pour que le procureur signe le permis d’inhumer sans poser de questions. Avant l’overdose, il y a eu autre chose. Son nom a été retiré du planning de la mairie. Sa ligne de bus habituelle ne s’arrêtait plus devant chez elle. Même ses comptes sur les réseaux là, ses trucs de jeunes… disparus. En une semaine. »

Je m’arrêtai, la première pelletée de terre suspendue au-dessus du vide. « Disparus comment ? »

« Effacés », dit Marcel d’une voix basse, presque un murmure. « Comme si elle n’avait jamais existé. Les gens du coin ont commencé à faire comme si son visage leur était inconnu. Et aujourd’hui, regarde. Pas un ami. Pas un cousin. Juste les parents, morts de trouille. »

Je laissai tomber la terre. Le bruit sourd du sol percutant le bois résonna. *Clac.*

« On n’efface pas les gens, Marcel. C’est logiquement impossible. Il y a des registres. Des actes de naissance. Des numéros de sécurité sociale. »

Le vieux gardien eut un sourire amer, dévoilant ses dents gâtées. « Viens voir le registre d’état civil de la boîte, alors. »

Je plantai ma pelle dans le tas de terre et suivis Marcel jusqu'à la petite loge en briques située à l’entrée du cimetière. L’odeur de café froid et de tabac froid y était permanente. Marcel s’installa derrière son vieux bureau en formica. Il ouvrit le grand cahier noir des concessions, celui que la mairie exigeait de tenir à jour manuellement, en double du système informatique. Il tourna les pages avec ses doigts épais, s’arrêtant à la date du jour.

« Regarde la ligne 214. »

Je me penchai. La ligne 214 correspondait à Henri Lambert, la tombe abandonnée que j’avais notée dans mon propre carnet. La ligne suivante, la 215, aurait dû contenir le nom de Chloé Mercier, l’emplacement de sa fosse, son heure d’arrivée et les références du certificat de décès. La ligne 215 était vide. Pas raturée. Pas blanchie au correcteur. Juste vide. Le papier blanc attendait, vierge de toute encre.

« Le système informatique a planté ce matin au bureau des décès », expliqua Marcel en tapotant le papier du bout de son index jauni. « L’employée m’a dit d’enterrer le corps et qu’on verrait les papiers plus tard. Elle m’a donné un bon de transport provisoire. Sans numéro de dossier. »

Je sentis une sensation étrange se propager sous ma peau. Ce n’était pas de la peur. C’était le Silence qui oscillait. Une anomalie venait d’entrer dans ma structure parfaite.

« Et le corps ? » demandai-je.

« Le corps est dans le trou, Roxane. Mais pour l’administration, pour la ville, pour le monde… Chloé Mercier n’est jamais morte. Parce qu’elle n’a jamais existé. »

Je fis un pas en arrière. Je sortis de la loge sans dire un mot, sourde aux appels de Marcel. Je retournai au carré numéro 4. Le vent s’était levé, faisant frissonner les feuilles du grand chêne. Je repris ma pelle. Je commençai à jeter la terre dans la fosse, un geste après l’autre, avec une régularité de métronome. À chaque pelletée, le bois clair disparaissait un peu plus. Quand le trou fut comblé et que la terre fut parfaitement aplatie, formant un rectangle impeccable de deux mètres sur quatre-vingts centimètres, je m’arrêtai. J’essuyai la sueur de mon front d’un revers de manche.

C’est alors qu’elle le vis. Posé juste au bord de la terre fraîchement remuée, là où l’adolescent s’était tenu quelques minutes plus tôt. Un petit morceau de carton rigide. Noir. Strictement noir des deux côtés, sans aucune inscription. Je me baissai et le ramassai.

Mes doigts effleurèrent la surface lisse et froide. Le carton était d’une qualité inhabituelle, épais, dense. Il ne semblait pas appartenir à un objet du quotidien. Il avait une présence, une intention. Mon regard balaya les alentours, cherchant un indice, une explication. Rien. Seulement les tombes silencieuses, les arbres figés sous le vent, et le gris uniformisant du ciel.

Je tournai le carton entre mes doigts. Il était d’un noir absolu, un noir qui semblait absorber la lumière. Aucun reflet, aucune texture apparente. Mon cerveau, toujours à la recherche de schémas, de logiques, tentait de classer ce nouvel élément dans mon univers ordonné. Mais il n’y avait aucune case pour cela. Ce n’était ni une fleur fanée, ni une pierre tombale brisée, ni une concession oubliée. C’était autre chose. Un fragment d’un monde parallèle, tombé par hasard sur mon chemin.

Le Silence en moi, d’habitude si constant, si prévisible, semblait s’agiter. Ce n’était pas le vide habituel, cette absence de résonance. C’était différent. Une sorte de vibration sourde, comme une corde tendue à l’extrême, prête à se rompre. La curiosité, une émotion que je considérais comme une faiblesse, une faille dans mon armure, commençait à s’installer. Elle était subtile, presque imperceptible, comme une graine plantée dans le néant.

Je rangeai le carton dans la poche intérieure de ma veste de travail, près de mon cœur. Il y resta, discret, mais présent. Une promesse de désordre. Une menace à mon équilibre fragile.

Je quittai le cimetière, laissant derrière moi le rectangle parfait de terre fraîche, le silence retrouvé, et cette étrange sensation d’avoir été observée. L’idée de ce carton noir, anonyme, posé là, ne me quittait pas. Qui l’avait laissé ? Et pourquoi ? L’adolescent ? Était-ce un message ? Ou un avertissement ?

Mes pas me menèrent vers l’atelier de marbrerie, où l’odeur âcre de la pierre polie et de la colle me ramena à une réalité tangible. Les outils étaient alignés avec une précision militaire. Les blocs de granit attendaient leur transformation. C’était mon sanctuaire, mon exutoire, le lieu où le chaos extérieur trouvait une forme contrôlée.

Je pris un marteau et une gouge, mes gestes familiers et rassurants. Je me concentrai sur le détail d’une inscription à graver sur une stèle. Les lettres devaient être parfaites, leur espacement millimétré. Chaque coup devait être calculé, précis. C’était là que je retrouvais mon calme, dans la répétition de gestes précis, dans le contrôle absolu de la matière.

Pourtant, sous la surface de cette concentration, le carton noir persistait. Il représentait l’inconnu, l’imprévu, ce que mon code de conduite strict cherchait à éviter. Il était le grain de sable qui risquait de gripper la mécanique de mon existence. Et pour la première fois depuis longtemps, je ne savais pas comment le nettoyer.

Le soir tombait, drapant le paysage d’une lumière bleutée. J’étais seule dans mon atelier, entourée des fantômes silencieux des pierres. J’avais fini mon travail sur la stèle, mais je restais là, assise sur mon tabouret, le carton noir dans la main. Je le regardais, essayant de percer son mystère.

C’est alors que je me rappelai les paroles de Marcel. « Effacés. Comme si elle n’avait jamais existé. » Et la ligne 215 dans le registre, vierge. L’absence de Chloé Mercier n’était pas seulement une absence physique, c’était une absence administrative, une absence dans le tissu même de la réalité. Mon travail consistait à donner une présence durable aux morts, à leur offrir un repère dans l’éternité. Mais que faire quand la société elle-même effaçait ses disparus ?

Mon regard tomba sur le catalogue de monuments funéraires posé sur un coin de l’établi. Je l’ouvris au hasard. Des images de tombes, de mausolées, de stèles, défilaient sous mes yeux. Puis mon regard s’arrêta sur une page. Un club sélect. Une adresse prestigieuse. Et, en bas, une mention manuscrite, tracée d’une main assurée, presque arrogante : « Enchanté ».

Le mot résonna en moi, étrangement familier. Enchanté. C’était le nom du cimetière, le nom de ce lieu où la mort était une affaire publique, où les vivants venaient chercher un réconfort éphémère. Et maintenant, ce mot était lié à une disparition, à une absence, à un homme puissant qui semblait avoir le pouvoir d’effacer des vies.

Une nouvelle vibration parcourut mon corps. Plus forte cette fois. Le Silence se fissurait, laissant passer non pas la lumière, mais une sorte d’obscurité froide et prédatrice. L’idée germa, d’abord timide, puis avec une force grandissante. Si la société ne rendait pas justice aux effacés, alors il fallait que quelqu’un le fasse. Si les vivants oubliaient les morts, alors il fallait les leur rappeler.

Le carton noir dans ma main sembla s’alourdir. Il n’était pas juste un objet, c’était un point de départ. Le début d’une enquête. Le début d’une chasse. Le début de quelque chose qui allait perturber mon existence méticuleuse, et peut-être, combler un peu plus le Grand Vide.

Je me levai, le carton noir serré dans mon poing. La lune avait percé les nuages, projetant des ombres longues et dansantes sur le sol de l’atelier. Mon regard se porta vers la fenêtre, vers le cimetière endormi. Un sourire lent, presque imperceptible, étira mes lèvres. Je n’étais pas une tueuse. Mais je pouvais être une architecte du désespoir. Et j’avais trouvé une nouvelle tombe à creuser. Pas dans la terre, mais dans la vie d’un homme.

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