Chapter 1

Le Silence

Introduction de Roxane Vance, son quotidien de fossoyeuse, la nature profonde de son détachement (le Silence), et l'arrivée du corps de Chloé Mercier.

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Le bruit de la pelle s'enfonçant dans la terre était la seule musique qui parvenait à percer le voile épais de mon existence. Un son brut, répétitif, ancré dans le réel. Chaque coup résonnait dans mes os, dans mes muscles, une vibration bienvenue dans le grand silence blanc qui recouvrait mon être. J'étais Roxane Vance, 32 ans, et le monde extérieur n'était pour moi qu'une symphonie de couleurs et de sons que je percevais sans jamais vraiment y participer. Un spectateur privilégié, mais détaché, d'une pièce de théâtre dont j'avais oublié le texte et le rôle.

Mon grand-père, un homme qui avait passé sa vie à disséquer les corps pour en comprendre les secrets, m'avait légué un héritage bien plus lourd que des biens matériels : un code. Un ensemble de règles strictes, gravées dans le marbre de mon esprit, pour m'empêcher de dériver vers les abysses de mon propre néant. Il avait vu, plus que quiconque, la fragilité de la vie et la facilité avec laquelle elle pouvait basculer. Il avait vu le vide, et il ne voulait pas que j'y sombre.

Ce vide, je l'appelais « Le Grand Vide ». Ce n'était pas la tristesse, pas la mélancolie. C'était une absence. Une absence totale de résonance émotionnelle. Là où d'autres ressentaient la joie, la colère, la peine, je ne percevais qu'un silence glacial, un espace blanc où rien ne prenait racine. L'empathie était un concept abstrait, une langue étrangère que je ne parlais pas. Cette anesthésie émotionnelle, conséquence d'un drame familial dont les détails s'étaient effacés comme une vieille photographie sous le soleil, faisait de moi un danger potentiel pour moi-même et pour les autres.

Alors, j'avais choisi mon refuge. La terre. La pierre. Les morts. Fossoyeuse et marbrière funéraire. Mon travail n'était pas un métier, c'était une thérapie. Un rituel complexe et méticuleux qui me permettait de maintenir une illusion de contrôle sur mon existence.

Ce matin-là, le soleil filtrait mollement à travers les nuages, peignant des ombres longues et fines sur les pelouses impeccables du cimetière Saint-Augustin. La fraîcheur de l'air matinal piquait mes joues, une sensation physique bienvenue, un rappel que mon corps existait, qu'il ressentait quelque chose. Mon camion, un vieux Ford robuste et fonctionnel, s'arrêta devant l'entrée principale. J'en descendis, le corps déjà préparé à l'effort. La lourdeur de ma pioche dans mes mains était un réconfort.

Mon premier chantier de la journée : la préparation d'une nouvelle tombe. Le défunt, un certain monsieur Dubois, avait eu une vie discrète, sa famille souhaitait un dernier repos sans fioritures. Parfait. La perfection était mon seul credo. Une fosse parfaitement rectiligne, des parois lisses, une profondeur exacte. Chaque mesure calculée, chaque coup de pelle précis. C'était une danse silencieuse entre la terre et moi, un dialogue sans mots où chaque geste était une affirmation de mon existence.

La mécanique de précision d'un tueur en série, disait mon grand-père à propos de son travail. Il ne savait pas à quel point il avait raison. Je transposais cette même rigueur dans l'art de creuser et d'entretenir les tombes. L'effort physique absolu, c'était le premier rempart contre le vide. La fatigue musculaire qui me courbait le dos, la douleur sourde dans mes épaules, c'était la seule chose qui parvenait à faire vibrer mon corps, à faire taire le vertige de ce néant intérieur.

Et puis, il y avait l'obsession de la géométrie. Les angles à 90 degrés, les lignes droites, la symétrie parfaite. Ce besoin obsessionnel de contrôle mathématique structurait mon esprit, autrement chaotique. En contrôlant la terre, je contrôlais mon vide. Je lui imposais une forme, une limite.

Le rituel le plus puissant, cependant, avait lieu après les funérailles. Quand la famille, le visage marqué par une tristesse que je ne pouvais qu'observer de loin, s'éloignait, laissant derrière elle une fosse béante. Ce trou dans la terre était le miroir exact de mon propre vide intérieur. Et en jetant la terre pelletée après pelletée pour recouvrir le cercueil, j'avais l'impression physique de combler mon propre creux. Une fois la terre tassée, nivelée, parfaitement intégrée au paysage, une paix totale m'envahissait. Une plénitude temporaire, fragile, mais ô combien précieuse.

Ce jour-là, cependant, le rythme familier de mon travail fut brisé par une interruption. Une voiture de police s'arrêta près du carré où je travaillais. Pas une urgence, juste une présence. L'air vibrait d'une tension inhabituelle. Deux policiers descendirent, suivis d'un homme en costume sombre, le visage fermé, le regard perdu. Ils se dirigèrent vers une parcelle plus ancienne, non loin de là.

Mon regard, toujours attiré par les détails, fut capté par la scène. La famille semblait dévastée. Une jeune femme, peut-être la trentaine, pleurait en silence, tenue par un homme plus âgé. Mais c'est un autre homme, plus jeune, qui attira mon attention. Il se tenait un peu à l'écart, les poings serrés, le regard fixé sur le cercueil qui descendait lentement dans la terre. Un regard brûlant de douleur, mais aussi de colère contenue. Il avait les traits fins, des cheveux sombres et un air de désespoir qui semblait presque palpable. Nos regards se croisèrent un instant. Un éclair fugace, une étincelle dans le brouillard de mon indifférence.

Plus tard dans la journée, alors que je préparais une autre tombe dans un secteur plus calme, je vis la même voiture de police revenir. Elle s'arrêta près d'une allée bordée de cyprès. Des agents sortirent, escortant un homme. L'homme en costume. Et à ses côtés, le jeune homme au regard de feu. Le frère, je supposai. La dépouille qu'on allait inhumer était celle d'une jeune femme, Chloé Mercier. Les détails étaient flous, murmurés par les employés du cimetière : overdose accidentelle. Trop vite classée, avait-on entendu.

Mon travail prit une nouvelle dimension. L'homme en costume, le père sans doute, semblait accablé par la douleur. Mais le frère, Gabriel, son nom me parvint par bribes, dégageait une aura de défiance. Il ne croyait pas à la version officielle. Je le sentais. Et pour la première fois depuis longtemps, une minuscule fissure s'ouvrit dans le mur de mon Silence. Une curiosité nouvelle, étrange, s'éveilla en moi.

En fin de journée, mon travail terminé, je m'attardai près de la parcelle des Mercier. Les policiers étaient partis. Seuls la famille et quelques connaissances restaient, échangeant des mots de condoléances. Gabriel, lui, était assis sur le rebord d'une tombe voisine, le regard vide, perdu dans ses pensées. Je m'approchai, mon sac d'outils à la main. Une fois la famille dispersée, je me dirigeai vers la tombe fraîchement comblée. La terre était encore meuble, le marbre de la stèle encore immaculé.

Une tradition personnelle, un vestige de mon grand-père : nettoyer les effets personnels des défunts, surtout lorsqu'ils étaient victimes d'une injustice. Une façon de leur rendre une dernière dignité. La famille ne s'en était pas chargée, trop accablée. La police non plus, trop pressée de classer le dossier. Je sortis une petite paire de gants de mon sac. Parcourir les affaires abandonnées, c'était comme lire un livre ouvert sur la vie d'un inconnu.

Je trouvai un petit sac plastique, abandonné sur le banc près de la tombe. À l'intérieur, des clés, un portefeuille vide, un téléphone portable dont la batterie était morte. Et puis, au fond, une carte de visite. Rigide, sobre. Un club privé, « Le Cercle d'Or ». Rien d'inhabituel pour une jeune femme de la bonne société. Mais ce qui attira mon attention, ce furent les mots écrits à la main, au dos de la carte, d'une écriture nerveuse, élégante mais légèrement tremblante. « Enchanté ».

« Enchanté ». Le mot résonna en moi avec une étrangeté particulière. Un mot de politesse hypocrite, un mot de bienvenue dans un monde clos, un mot qui, pour moi, évoquait une sorte de paix, une béatitude. Mais ici, écrit ainsi, il sonnait comme une promesse, ou une menace.

Je rangeai la carte dans la poche de mon pantalon. Le Silence en moi était toujours là, mais il n'était plus aussi absolu. Une fine mélodie, discordante mais intrigante, avait commencé à s'y frayer un chemin. La colère de Gabriel, le mot « Enchanté » sur cette carte, le sentiment diffus d'une injustice non résolue. Tout cela formait un faisceau de lumière ténue, révélant une faille dans la surface lisse de mon existence.

Le lendemain, mon travail commença plus tôt que d'habitude. La terre m'attendait, prête à être façonnée. Mais aujourd'hui, mon rituel prenait une autre dimension. Le bruit de la pioche résonnait différemment. La terre que je déplaçais n'était plus seulement un remède à mon vide, mais le terreau d'une enquête silencieuse. Le regard de Gabriel, la carte du « Cercle d'Or », le mot « Enchanté » gravé dans mon esprit. Je ne savais pas encore où cela me mènerait, mais une chose était sûre : le Silence avait trouvé une nouvelle mélodie. Et elle était bien plus complexe que je ne l'aurais jamais imaginé.

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