Chapter 2
L'Étau des Attentes
Explorez la pression parentale sur Salim. Leurs attentes d'excellence académique le font douter de lui-même, le reléguant au second plan malgré ses efforts, créant une fissure dans sa confiance.
Le poids des regards pesait plus lourd que les sacs d’épicerie qu’il transportait, des sacs trop pleins, trop lourds, comme les attentes de ses parents. Salim traversait les ruelles tortueuses d’El-Kharba, le soleil d’Aurelia déjà haut dans le ciel, promettant une journée de chaleur écrasante. L’air vibrait d’un mélange d’odeurs, de poussière soulevée par les rares charrettes, d’épices séchées, de sueur et de l’effluve métallique des ateliers lointains. Dans ce décor, chaque jour était une bataille pour la moindre parcelle de confort, pour l’eau qui coulait parfois au compte-gouttes, pour l’électricité qui vacillait sous les lanternes, pour la nourriture qui arrivait à peine à rassasier. C’était le lot commun, la vie dans le quartier qui se tenait à l’ombre des splendeurs de la haute cité.
Mais pour Salim, la lutte ne se limitait pas à ces réalités tangibles. Elle se déroulait aussi à l’intérieur, dans le silence pesant des repas familiaux, dans les silences lourds de sens qui suivaient ses résultats scolaires. À l’école de la cité, Salim n’était pas un cancre. Loin de là. Il possédait une intelligence vive, une capacité à absorber les leçons, à comprendre les mécanismes complexes des nombres et des mots. Il travaillait, il s’appliquait. Mais pour ses parents, ce n’était qu’une esquisse, une promesse jamais tenue, une toile inachevée. Ils voulaient le sommet, l’inatteignable, la première place sans discussion, le nom de Salim gravé en lettres d’or au tableau d’honneur.
Quand ses notes affichaient un solide « bien », un « très bien » qui aurait rempli de fierté n’importe quel autre foyer d’El-Kharba, chez les parents de Salim, cela sonnait comme un manque. Un défaut. Un signe d’insuffisance. Ses parents, dont le regard acéré semblait toujours chercher la faille, la tache, le défaut dans le tissu de sa réussite, finirent par le regarder avec cette nuance de déception mêlée de pitié qui était pire que la colère. Ils le jugeaient. Ils le reléguaient au rang de ceux qui font de leur mieux sans jamais atteindre la grandeur. Pour eux, s’il n’était pas le premier, le numéro un incontesté, il ne serait jamais rien. Le doute s’insinuait dans leurs voix, dans leurs silences, dans la façon dont ils détournaient le regard lorsqu’il parlait de ses aspirations. « Tu n’as pas ce qu’il faut », semblaient-ils dire sans prononcer les mots. « Tu manques de cette étincelle qui fait les grands. »
Ce regard, cette condescendance silencieuse, rongeait Salim. Il le sentait, cette fissure qui s’élargissait dans la confiance qu’il avait en lui-même, une confiance fragile, malléable, façonnée par les attentes démesurées de ceux qui l’avaient mis au monde. Mais au plus profond de lui, là où les doutes n’osaient pas s’aventurer, brûlait une autre flamme. Une conviction inébranlable, une certitude presque sacrée : il était destiné à plus. Il était fait pour laisser une empreinte, pour devenir une de ces personnalités marquantes dont on parle dans les hauts quartiers, celles dont le nom résonne à travers les époques. Cette flamme, nourrie par des rêves secrets, était son refuge, son ultime rempart contre le désespoir.
Depuis son plus jeune âge, cette flamme avait trouvé un objet d’obsession, un engrenage qui tournait dans son esprit avec la régularité d’un mouvement de montre : les machines. Les engins roulants, la mécanique automobile. Il passait des heures à observer, le nez collé aux grilles des ateliers, les yeux rivés sur les silhouettes élancées des véhicules de luxe qui descendaient parfois des hauteurs. Il décortiquait mentalement le fonctionnement des chariots de course, le vrombissement des moteurs, la précision des pistons, l’élégance des lignes. Il imaginait les rouages cachés, les mécanismes ingénieux qui donnaient vie à ces bêtes de métal. Il voulait comprendre, toucher, assembler, créer. La mécanique, c’était son langage secret, sa passion dévorante.
Quand vint le temps de choisir une voie, de définir son avenir, Salim tenta d’en parler. Il ouvrit son cœur, son rêve, à ses parents. Il leur parla de son désir de devenir mécanicien, d’ingénieur peut-être, de concevoir des machines qui roulent, qui volent, qui défient les lois de la pesanteur. Mais ses parents, ancrés dans leur vision étriquée de la réussite, le repoussèrent sans ménagement. Pour eux, la mécanique était un métier sale, un travail de mains, pas une voie pour un esprit brillant comme le leur. Ils ne voyaient pas l’intelligence dans la précision d’une clé, la poésie dans le rythme d’un moteur. Ils ne voyaient que le manque de prestige, l’absence de reconnaissance sociale. « C’est une voie sans avenir, Salim », avait dit son père, le ton sec et définitif. « Tu n’as pas les épaules pour ça. Tu as besoin de quelque chose de plus… solide. »
Ignorant son rêve, le reléguant au rang des fantaisies d’enfant, ils le poussèrent vers une formation qu’ils jugeaient plus honorable, plus sûre, mais qui le terrifiait par sa distance avec ce qu'il aimait. Une formation loin des odeurs de graisse et de métal, loin du bruit des machines, loin de la promesse de créer. Une voie qui lui semblait aussi grise et terne que les murs de leur petit appartement à El-Kharba.
Mais Salim ne se laissa pas abattre. La résignation n’était pas dans son tempérament. Puisqu’on lui fermait la porte de l’automobile, il décida de trouver une autre entrée. Une porte dérobée. Il fit un choix stratégique, un coup de maître discret. Il s’orienta vers une discipline qui, bien que différente, touchait de près à la mécanique et à la technique. Une science qui étudiait la matière, les forces, les interactions. Une discipline qui lui permettrait d’acquérir les bases fondamentales des machines, de comprendre les principes qui régissent le mouvement et la structure. C’était son tremplin secret, un moyen détourné pour atteindre son objectif. Il se disait que le savoir, même acquis par une voie détournée, finirait par ouvrir les portes qu’on lui avait closes.
Pourtant, cette nouvelle voie, bien que stratégique, ne comblait pas le vide laissé par son rêve contrarié. La tension au sein du foyer s’intensifiait. Le désir d’indépendance de Salim devenait une démangeaison constante, une soif inextinguible. Il voulait voler de ses propres ailes, prouver à ses parents, et surtout à lui-même, qu’il était capable de réussir, de bâtir sa propre vie, loin de leur ombre étouffante. Il rêvait de son propre atelier, de ses propres outils, de la liberté de choisir.
Mais ses parents s’y opposaient avec une fermeté qui le glaçait. Ils voulaient le garder sous leur joug, dépendant, à portée de main. Sous le prétexte de le protéger, de le préserver des dangers du monde extérieur, mais aussi, et Salim le savait, parce qu’ils le jugeaient encore trop immature, trop naïf, incapable de se débrouiller seul. Ils bloquaient ses initiatives, repoussaient ses projets d’émancipation avec une constance désespérante. Chaque tentative de s’éloigner un peu, de prendre un appartement plus petit, de travailler à temps plein, se heurtait à un mur de refus.
Mais Salim ne comptait pas rester enfermé dans la cage qu’on lui construisait. La nuit, lorsque le quartier s’endormait sous la voûte étoilée d’Aurelia, et que le silence permettait à ses pensées de s’épanouir, il se glissait dans sa chambre. À la lueur tremblotante d’une lampe à huile, il dévorait des livres. Pas les manuels scolaires qu’on lui imposait, mais des ouvrages qu’il dénichait dans les recoins obscurs des bouquinistes, des traités techniques sur la thermodynamique, sur la résistance des matériaux, des ouvrages sur le commerce, sur l’investissement, sur la gestion. Il savait que le savoir était la clé. La clé qui briserait les chaînes de la dépendance, qui ouvrirait les portes de l’indépendance, qui lui donnerait la grandeur qu’il visait. Chaque page tournée était un pas de plus vers sa liberté, une arme forgée dans le secret de sa chambre, loin des regards désapprobateurs. Il accumulait des connaissances, construisait une forteresse de savoir, attendant le jour où il pourrait l’utiliser pour s’échapper.
Un après-midi, alors qu’il cherchait des pièces détachées dans une vieille échoppe poussiéreuse du marché aux puces, à la recherche d’un composant rare pour un projet secret, son regard fut attiré par une pile de documents jaunis, à moitié enfouis sous des rouages rouillés. Il s’agissait de vieux registres, de bilans comptables, de contrats anciens, le tout concernant une petite entreprise de mécanique qui avait jadis prospéré dans un quartier voisin, avant de disparaître mystérieusement. En les parcourant, Salim sentit une excitation nouvelle l’envahir. Les chiffres, les investissements, les stratégies commerciales, tout cela se mêlait dans son esprit aux plans de moteurs et aux schémas de transmission qu’il avait étudiés. Il y avait là une opportunité, une convergence inattendue entre ses études secrètes et sa passion cachée. Quelque chose qui pourrait lui permettre de prouver sa valeur, de gagner son indépendance, et de faire taire enfin les doutes de ses parents. L’étau des attentes commençait à se desserrer, remplacé par l’étreinte d’une nouvelle ambition, plus audacieuse, plus risquée. Le chemin de Salim prenait une nouvelle direction, et il était prêt à la parcourir, quelles qu'en soient les conséquences.