Chapter 3

La Vie Amphibie

Devenu grenouille, Léo découvre un monde nouveau et effrayant. Il doit apprendre à sauter, nager et se cacher pour survivre dans la nature sauvage, rencontrant des insectes géants et des créatures étranges, loin du confort de sa maison.

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Le choc fut le premier à le frapper, une onde glacée qui remonta le long de sa colonne vertébrale. Puis vint la confusion, une brume épaisse qui voilait ses pensées. Léo cligna des yeux. Ou plutôt, il tenta de le faire. Ses paupières, soudain lourdes et collantes, s'ouvrirent avec une résistance visqueuse, révélant un monde déformé, aux couleurs vives et mouvantes. Il était… différent. Terriblement différent.

Il voulut crier, appeler Clara, exiger une explication pour cette sensation étrange et répugnante qui l'enveloppait. Mais aucun son ne sortit. Pas même un murmure. Il ouvrit la bouche, une ouverture béante qui ne produisit qu’un petit *clic* humide. Une panique sourde commença à germer dans sa poitrine, une sensation nouvelle et terrifiante. Il regarda ses mains. Ses mains ! Où étaient ses mains ? À la place, des pattes palmées, d’un vert-brun luisant, se recroquevillaient sur ce qui lui semblait être le sol. Le sol ! Il était à ras du sol, le monde s’étendant devant lui comme une jungle immense et hostile.

Il tenta de se lever, de se redresser comme il le faisait toujours, d’un mouvement vif et un peu désinvolte. Mais son corps ne répondit pas. Ses membres courts et trapus semblaient rouillés, engourdis. Il poussa, se débattit, et soudain, avec un mouvement incontrôlable et surprenant, il bondit. Un bond… gigantesque ! Il s’envola dans les airs, la tête la première, avant de s’écraser mollement dans une touffe d’herbe humide.

« Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » pensa Léo, la voix résonnant dans son crâne comme un écho lointain. Il comprit alors. La grenouille. Clara l’avait transformé en grenouille. Sa sœur, sa petite sœur, celle qu’il aimait tant embêter, celle qui était censée être une sorcière débutante et maladroite, avait réussi à le métamorphoser. Une grenouille. Lui. Léo. Le roi des blagues potaches, le maître des taquineries, le champion des courses poursuites dans le jardin, réduit à l’état d’amphibien frétillant.

La panique se mua en une terreur glaciale. Il était seul. Perdu. Et vert. Il regarda autour de lui. La pelouse de leur jardin, qu’il connaissait par cœur, lui semblait maintenant une forêt vierge et impénétrable. Chaque brin d’herbe était une colonne monumentale, chaque caillou une montagne. Le monde avait pris des proportions démesurées, et lui, Léo, la grenouille, n’était plus qu’un minuscule point dans ce paysage titanesque.

Un bourdonnement grave et menaçant le fit sursauter. Une ombre gigantesque passa au-dessus de lui. Léo leva la tête, le cœur battant la chamade contre ses côtes. Un insecte. Mais pas n’importe quel insecte. C’était une libellule, mais une libellule de la taille d’un petit avion de chasse, ses ailes translucides battant l’air avec une force incroyable, ses yeux multiples luisant comme des joyaux maléfiques. Léo se recroquevilla, essayant de se fondre dans le vert de l’herbe, priant pour devenir invisible. La libellule s’éloigna, son vrombissement s’estompant peu à peu. Ouf. Le premier danger évité.

Mais la soif commença à se faire sentir. Une soif ardente, presque douloureuse. Il se souvint vaguement de ce que Clara avait lu dans ses grimoires : les grenouilles aiment l’eau. L’eau ! Où trouver de l’eau ? Il se mit à avancer, de bonds maladroits en glissades peu gracieuses, suivant le minuscule dénivelé du terrain. Il aperçut au loin une flaque d’eau, une simple flaque laissée par l’arrosage de la veille, qui lui parut être un lac immense.

Arrivé au bord, il hésita. L’eau semblait sombre, profonde, pleine de mystères. Et puis, il y avait ces petites choses qui nagent. Des têtards ? Il n’avait jamais vraiment fait attention aux têtards. Maintenant, ils lui semblaient être des créatures préhistoriques, des minis dragons aquatiques aux yeux globuleux. Il prit une grande inspiration, ou ce qui lui en tenait lieu, et se jeta dans la flaque.

L’eau fut une bénédiction. Elle rafraîchit sa peau, apaisa sa soif. Mais elle apporta aussi son lot de nouvelles sensations. Il découvrit qu’il pouvait nager, se propulser avec une aisance surprenante grâce à ses pattes palmées. Il se sentit léger, agile, presque… doué. Une petite lueur d’espoir s’alluma en lui. Peut-être que cette vie de grenouille n’était pas si terrible que ça ?

Il explora sa nouvelle demeure aquatique avec une curiosité grandissante. Il chassa des moucherons d’un coup de langue fulgurant, une rapidité qu’il n’aurait jamais cru posséder. Il se cacha sous des feuilles de nénuphar qui lui servaient de parasols géants. Il observait les autres habitants de la flaque : les scarabées aquatiques qui filaient à la surface comme de petits sous-marins, les larves d’éphémères qui se faufilaient dans les algues. C’était un monde fascinant, plein de vie, de dangers et de merveilles.

Mais la nuit tombait, et avec elle, une nouvelle peur. Le jardin, de jour déjà immense, se transformait en un gouffre d’ombres mouvantes. Les bruits familiers de la maison – le ronronnement du réfrigérateur, le tic-tac de l’horloge – étaient remplacés par des craquements sinistres, des chuchotements étranges, des hululements lointains. Léo se sentait minuscule, vulnérable, et cruellement seul. Il pensa à Clara. Il imagina sa sœur, paniquée, cherchant partout le petit frère disparu. Il aurait dû être plus gentil avec elle. Moins taquin. Moins… Léo.

Une forme sombre et indistincte se déplaça à la lisière de son étang. Léo se figea, le sang (ou ce qui en tenait lieu) glacé dans ses veines. La forme s’approcha, se précisa. C’était un crapaud. Un crapaud énorme, plus gros que lui, avec des yeux jaunes et perçants qui semblaient le dévorer du regard. Le crapaud poussa un coassement rauque, un son qui fit trembler Léo de la tête aux pattes.

« Oh non, pas encore un ! » pensa-t-il, la panique remontant à la surface. Il ne voulait pas se battre. Il voulait rentrer chez lui. Il voulut supplier le crapaud de le laisser tranquille, mais seul un petit *croak* sortit de sa gorge.

Le crapaud s’approcha, ses pattes épaisses frappant lourdement le sol. Léo recula, glissant sur la boue humide. Il n’avait pas le choix. Il devait se défendre. Il se rappela les conseils de survie qu’il avait glanés en regardant des documentaires animaliers. Les grenouilles sautent. Elles utilisent leur agilité pour échapper aux prédateurs.

Alors, Léo sauta. Il sauta plus haut, plus loin qu’il ne l’avait jamais imaginé. Il fila à travers l’herbe épaisse, le crapaud sur ses talons. La course fut effrénée, un ballet désespéré entre la vie et la mort. Il zigzagua, bondit par-dessus des brindilles qui lui semblaient être des troncs d’arbres, se faufila entre des feuilles qui lui faisaient écran. Le crapaud, moins agile, peinait à le suivre.

Finalement, Léo aperçut une fissure dans le vieux mur de pierre qui délimitait le jardin. Une fissure étroite, juste assez grande pour lui. Il y fonça, se faufilant à l’intérieur juste à temps. Le crapaud, trop gros, ne put le suivre. Il coassa de frustration, tourna autour de la fissure pendant un moment, puis s’éloigna, sa silhouette disparaissant dans la pénombre.

Léo resta blotti dans la fissure, le cœur battant à tout rompre. Il était en sécurité. Pour l’instant. Il se sentait épuisé, mais aussi… différent. Il avait affronté un danger, il avait survécu. Il avait fait preuve de courage. Un courage qu’il ne se connaissait pas. Une petite lueur de fierté s’alluma en lui, chassant un peu la peur et la tristesse.

Il pensa à Clara. Elle devait être dévastée. Il imagina sa petite sœur, les larmes aux yeux, cherchant son frère partout. Il savait qu’elle ne l’avait pas fait exprès. Elle avait toujours été maladroite avec sa magie. Mais quand même. Il ne s’attendait pas à ce que ce soit si… réel. Il n’était pas sûr de vouloir rester une grenouille très longtemps.

Il regarda par la fissure. La lune avait percé les nuages, éclairant le jardin d’une lumière argentée. Il aperçut la silhouette familière de leur maison, les fenêtres éclairées, une lueur d’espoir dans l’obscurité. Il voulait rentrer. Il voulait revoir sa chambre, son lit, sa console de jeux. Il voulait redevenir Léo.

Mais pour l’instant, il était Léo la grenouille. Et quelque chose lui disait que cette aventure, aussi terrifiante soit-elle, n’était pas encore terminée. Il avait échappé au crapaud, mais le chemin pour redevenir humain était encore long. Et peut-être, juste peut-être, qu’il allait devoir apprendre quelques trucs de grenouille avant d’y arriver. Une pensée amusante traversa son esprit : il allait avoir tellement d’histoires à raconter. Si jamais il redevenait Léo.

Il se blottit un peu plus dans la fissure, essayant de trouver une position confortable. Le sol était frais et humide, et malgré la peur, une sorte de calme étrange l’envahit. Il était une grenouille. Une grenouille qui avait survécu à sa première nuit dans la nature sauvage. C’était un début. Un début plutôt… amphibie.

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