Chapter 2
L'Étreinte Inattendue
L'entité invisible attaque le narrateur, le manquant de l'étrangler. La force est immense, le narrateur est impuissant. L'agresseur disparaît mystérieusement en riant.
L'air de la ferme, habituellement chargé des promesses de la terre et du labeur honnête, semblait soudain s'épaissir, se tordre, comme si la brume du soir avait pris une vie propre. Le narrateur se tenait là, au milieu de ses travailleurs, les yeux fixés sur l'espace où l'entité avait semblé se tenir, une silhouette irréelle, un kaléidoscope de lumière turquoise se réfractant à travers la brume montante. Il avait vu la chose, cette apparition qui se faisait passer pour un homme, un ouvrier parmi les autres, habillé comme un de ces corsaires anglais qui avaient jadis écumé les côtes, l'or et le sang dans leurs yeux. Et maintenant, il se retrouvait face à cette chose, cette manifestation qui se croyait humaine, mais qui portait en elle la froideur d'une technologie inconnue, l'arrogance d'un conquérant.
« Tu te prends pour qui ? » avait-il lancé, un rire sec et incrédule s'échappant de sa gorge. La moquerie était une arme, un bouclier contre l'absurdité de la situation. Il ne pouvait pas croire à ce qu'il voyait, à ce qu'il ressentait. Une présence qui n'était pas là, un corps qui n'était pas là, mais une force qui était bien réelle. L'entité, ou plutôt l'absence d'entité, avait parlé, sa voix résonnant dans l'esprit du narrateur comme un écho venu d'ailleurs : « Désormais, c'est moi qui commande. Tu m'obéiras. »
Le rire avait jailli à nouveau, plus fort cette fois, un défi lancé à l'impossible. Et puis, ce fut comme une étreinte glaciale, une morsure invisible autour de son cou. Une pression insoutenable, une force d'une violence inouïe qui lui coupait le souffle, qui lui arrachait les larmes des yeux. Il se débattait, ses mains cherchant désespérément une prise sur sa propre gorge, mais il n'y avait rien. Rien qu'un vide palpable, une étreinte d'acier invisible. Il était comme un pantin désarticulé, ses membres inertes, son corps prisonnier d'une lutte qu'il ne pouvait mener. Dans le reflet d'un miroir posé non loin, il ne voyait qu'un homme suffoquant, les yeux exorbités, le visage empourpré, mais aucune main, aucun objet, aucune créature visible n'exerçait cette pression mortelle. C'était une situation d'une incrédulité folle, une horreur muette.
Et puis, aussi soudainement qu'elle était venue, la pression s'est relâchée. L'étreinte s'est dissipée, laissant le narrateur haletant, le cœur battant la chamade contre ses côtes. L'entité, ou ce qui en tenait lieu, avait disparu. Il avait senti, plus qu'il n'avait vu, sa présence s'éloigner, emportant avec elle le rire sardonique qui résonnait encore dans les recoins de son esprit.
Deux jours s'étaient écoulés. Deux jours de doute, de surveillance anxieuse, de la sensation constante d'être observé. La ferme avait repris son rythme, les rires et les conversations des travailleurs remplissant à nouveau l'air. Mais la tranquillité était superficielle, une fine couche de vernis sur une vérité dérangeante. Et puis, comme pour confirmer ses pires craintes, l'entité était revenue. Pas sous sa forme éthérée, mais habitant un corps. Un corps humain, visible, tangible, mais animé par cette force étrangère. Il avait senti une ombre passer, un frôlement fugace, et avant qu'il ne puisse réagir, une douleur fulgurante lui avait traversé la jambe. Un coup sec, vicieux, dévastateur. Il avait trébuché, sa jambe le lâchant. Le corps qui l'avait frappé s'était détourné, se fondant dans la brume du soir avec un rire, ce même rire moqueur, comme si ce nouvel acte de violence n'était qu'un jeu.
Le narrateur gisait là, le sang s'écoulant de sa blessure, le regard fixé sur le ciel qui se teintait d'orange et de pourpre. La douleur était vive, mais elle était éclipsée par une rage froide et une fascination morbide. Il avait été attaqué, blessé, par une force qu'il ne comprenait pas, et maintenant, cette même force se présentait à lui, non plus comme une menace invisible, mais comme un serviteur.
Il se releva péniblement, s'appuyant sur un poteau de clôture, sa jambe le lançant à chaque mouvement. Il la regarda, cette chose qui se tenait devant lui. Elle portait une tenue de guerre, une réplique exacte des costumes des corsaires anglais qui avaient jadis fait trembler les mers et les terres de cette région. Un pourpoint de cuir usé, une chemise froissée, un pantalon rentré dans des bottes hautes. Et sur son visage, une expression de soumission, d'obéissance. Il était là, prêt à servir, à exécuter les ordres, comme n'importe lequel de ses autres subalternes. La contradiction était stupéfiante, l'absurdité de la situation atteignait des sommets vertigineux.
« Tu es là, » dit le narrateur, sa voix rauque par l'effort et la douleur. « Après… après ce que tu as fait. »
L'entité inclina la tête, un geste presque imperceptible. Il n'y avait aucune trace de remords, aucune hésitation. Juste une attente silencieuse.
« Tu te présentes comme un serviteur, » continua le narrateur, le regard perçant. « Habillé comme un corsaire anglais. Tu es le serviteur anglais turquoise, n'est-ce pas ? »
Un léger sourire effleura les lèvres de l'entité. Ce n'était pas un sourire de joie, mais plutôt une reconnaissance de l'appellation.
« Tu es un être de lumière, » murmura le narrateur, pensant à voix haute, essayant de donner un sens à ce qu'il voyait. « Une lumière qui se réfracte en turquoise dans la brume. Et tu es ici, prêt à m'obéir. »
Il reprit son souffle, le regard balayant la ferme. Les autres travailleurs vaquaient à leurs occupations, apparemment inconscients de la présence de cette entité singulière, de la conversation étrange qu'il tenait. Ils le voyaient comme un autre homme, un ouvrier parmi les autres.
« Très bien, » dit le narrateur, sa voix reprenant une teinte d'autorité. Il ne pouvait pas ignorer la force qui se tenait devant lui, même s'il ne la comprenait pas. Il devait agir, tester les limites de cette nouvelle réalité. « Oso Yogui ! »
Un homme robuste, à la carrure impressionnante, se retourna, son visage marqué par le soleil et le travail. « Dígame Jefe… »
« Où est Pollito ? »
Oso Yogui haussa les épaules, un geste de confusion mêlé d'une pointe d'embarras. « No sé, Jefe. Il a bougé des rangs. »
Le narrateur fronça les sourcils. « Comment ça ? Il doit être là, à travailler avec vous. »
« Siii… Señor, » répondit Oso Yogui, hésitant. « Mais vous savez, il est… comme retardé. »
Un éclair de colère traversa les yeux du narrateur. « Retardé ? Tu oses dire ça ? Fais cent toises pour ta stupidité ! Et un peu plus de respect pour cet homme ! Il n'est pas retardé, il est… différent. Trouve-le. Et qu'il ne vienne plus jamais à la ferme. »
Oso Yogui baissa la tête, visiblement mortifié. « Si Señor… » Il se tourna vers l'entité, puis vers le narrateur, comme s'il cherchait une direction. Le narrateur savait qu'il ne pouvait pas laisser Oso Yogui seul avec cette tâche, ni laisser cette entité s'éloigner sans un but clair.
« Non, » dit le narrateur, s'adressant à Oso Yogui, mais son regard était fixé sur le Serviteur Anglais Turquoise. « Toi, l'homme de la prison, le Colonense « Barriga de Apóstol »… »
Un homme plus petit, aux traits fins et au regard vif, s'approcha, une lueur d'appréhension dans les yeux. « Qui… qui l'appelle ? »
« Barriga de Apóstol, » répéta le narrateur, s'appuyant plus lourdement sur son bâton improvisé. « Où est-il ? »
« Attendez, Chef, » répondit Barriga de Apóstol, un peu décontenancé. Il fouilla dans une poche de sa chemise, en sortit une petite liasse de clés rouillées et les tendit à Oso Yogui. « Ici, les clés de sa cellule. Allez le chercher. Donnez-lui du café, ce qu'il veut. Il vous aidera à chercher Pollito. C'est un bon pisteur, il sait lire les traces dans la poussière des feuilles du café. »
Il regarda l'entité, puis Barriga de Apóstol. « Allez, vite. Avant qu'il ne file vers la ville. »
Barriga de Apóstol prit les clés, un sourire énigmatique aux lèvres. « Prêt, Chef. »
Il s'éloigna avec Oso Yogui, laissant le narrateur seul avec le Serviteur Anglais Turquoise. L'entité se tenait là, immobile, attendant. L'air autour d'elle semblait vibrer d'une énergie contenue.
« Et toi, » dit le narrateur, son regard croisant celui de l'entité. « Tu vas rester. Tu vas m'aider. »
L'entité ne répondit pas par des mots, mais par un léger inclinement de tête. Il était là, une présence énigmatique, un spectre de lumière turquoise vêtu en corsaire, prêt à obéir. Le narrateur sentait le poids de sa blessure, la douleur lancinante dans sa jambe, mais aussi une nouvelle détermination. Il était face à un mystère, une force qui avait tenté de le tuer, et qui maintenant se tenait à sa disposition. Il ne comprenait pas pourquoi, ni comment. Mais il savait une chose : cette histoire, aussi incroyable soit-elle, était réelle. Et elle ne faisait que commencer. La brume du soir continuait de s'élever, enveloppant la ferme d'un voile de mystère, cachant les secrets de ce serviteur venu d'ailleurs, et les ombres qui rôdaient dans les plantations de café.