Chapter 3
Le Surnom Étrange
Les lettres continuent, avec des surnoms plus personnels comme 'prince' et 'coucou'. Le narrateur commence à se demander si ces messages ne proviennent pas de quelqu'un de très proche, mais oublié.
Le vent s'engouffrait dans la cage d'escalier, un murmure froid qui accompagnait la solitude persistante de l'appartement. Encore une enveloppe avait glissé sous la porte, encore une fois, le même papier crémeux, la même écriture élégante, mais étrangement impersonnelle. Le Narrateur la ramassa, le cœur battant d'une anticipation mêlée d'appréhension. Depuis combien de temps ces missives s'étaient-elles invitées dans son quotidien ? Des semaines ? Des mois ? Le temps avait pris une forme floue, élastique, étirée par le mystère de leur origine.
Il déplia la feuille avec une lenteur calculée, comme si chaque mouvement pouvait dissiper la magie fragile de ces mots. Les premières lettres avaient été énigmatiques, des fragments de pensées, des allusions voilées. Puis, elles s'étaient faites plus intimes, plus personnelles. "Mon amour", "ange", ces douceurs avaient fait naître un frisson, une interrogation lancinante. Qui pouvait bien s'adresser ainsi à lui, à une époque où les mots tendres semblaient avoir déserté son existence ?
Aujourd'hui, le surnom était différent, plus singulier encore. "Mon prince", était-il écrit en haut de la page. Mon prince. Une noblesse inattendue, une couronne invisible posée sur sa tête par une main inconnue. Il relut la phrase qui suivait, tentant de déceler un indice, un fil conducteur. "Te souviens-tu des soirs d'été, quand le ciel se parait de mille feux et que nous rêvions d'un monde qui nous appartenait ?"
Un monde qui leur appartenait. L'image fit écho en lui, une résonance lointaine, comme un écho venu d'une autre vie. Il y avait eu, autrefois, des soirs d'été, des ciels étoilés, des conversations murmurées à la croisée des chemins, des promesses échangées dans l'intimité des clair de lune. Mais qui était là, à ses côtés, dans ces souvenirs fragmentés ? Le visage restait flou, la voix indistincte, le nom perdu dans les brumes du passé.
Et puis, il y eut ce mot, celui qui le frappa plus que les autres, celui qui semblait presque incongrû, mais étrangement familier : "Coucou". Coucou. Ce n'était pas un mot d'amour, ni une appellation solennelle. C'était une exclamation, une invitation à la légèreté, un signe de reconnaissance entre complices. S'adressait-on ainsi à un prince ? Ou bien le "prince" n'était-il qu'un voile, une facette d'une relation plus complexe, plus espiègle ?
Un frisson parcourut son échine. Et si cette personne n'était pas une étrangère, mais quelqu'un de son cercle intime, quelqu'un qu'il avait côtoyé de si près qu'il en était devenu invisible ? Quelqu'un dont la présence était si ancrée qu'il ne la remarquait même plus, jusqu'à ce que ses mots viennent la réveiller, la faire saillir de l'ombre ?
Il s'assit à sa table, la lettre posée devant lui. Les meubles familiers de son appartement semblaient soudain étrangers, comme s'ils avaient été déplacés dans un décor inconnu. Il regarda autour de lui, cherchant une présence, un signe. La lumière du jour filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres mouvantes sur le parquet. Rien. Seulement le silence, et l'écho des mots.
"Mon prince", "ange", "coucou"... Ces surnoms semblaient se contredire, se superposer, créant une énigme à facettes multiples. Était-ce une même personne qui jouait avec lui, passant d'un registre à l'autre avec une aisance déconcertante ? Ou bien étaient-ce plusieurs personnes, chacune portant une pièce du puzzle ? L'idée le traversa, mais elle lui sembla trop complexe, trop orchestrée. Une seule personne, un seul esprit, voilà ce qui résonnait le plus fort en lui.
Il pensa à ses relations. Y avait-il quelqu'un dans son entourage qui possédait cette dualité, cette capacité à être à la fois tendre et moqueur, solennel et familier ? Il repassa en revue les visages de ses connaissances, de ses amis. Il y avait bien sûr le Petit Frère de la Dodo, ce surnom absurde qui lui venait de l'enfance, un souvenir tendre et un peu honteux. Mais celui-là, il savait qui c'était. C'était lui-même, ou plutôt, une partie de lui-même qu'il avait longtemps négligée.
Mais cette lettre… elle parlait d'un "prince". Aucun de ses amis ne l'avait jamais appelé ainsi. Et "coucou", c'était plutôt le genre de chose qu'on disait à un enfant, ou à un animal de compagnie qu'on aime bien. Comment ces deux extrêmes pouvaient-ils coexister dans une seule et même correspondance ?
Il se leva et commença à marcher dans la pièce, comme un animal en cage. Ses pas résonnaient sur le bois. Il avait besoin de changement, d'air, de distraction. Il attrapa son manteau et sortit, le cœur encore agité par les mots de la lettre.
Dehors, la ville bourdonnait de sa vie habituelle. Les gens se pressaient sur les trottoirs, absorbés par leurs pensées, leurs conversations téléphoniques. Il se sentait étrangement déconnecté de ce flux, comme s'il flottait à la surface, observant le monde sans vraiment y appartenir.
Il se retrouva devant le café où il avait l'habitude de retrouver son amie, celle qui était toujours là, un roc dans la tempête de ses incertitudes. Il entra, le tintement de la clochette le ramenant à la réalité. Elle était assise à leur table habituelle, un livre ouvert devant elle, un sourire doux aux lèvres.
"Salut," dit-elle en le voyant. "Tu as l'air préoccupé."
Il s'assit en face d'elle, le poids des lettres pesant sur ses épaules. "J'ai reçu une nouvelle lettre," dit-il, posant le papier sur la table.
Elle la prit, son regard parcourant les mots. "Mon prince… Coucou… C'est… original," dit-elle, un léger pli d'amusement au coin de ses lèvres. "Qui t'envoie ça ?"
"Je ne sais pas," répondit-il, la voix basse. "C'est ça le problème. J'ai l'impression de connaître cette personne, mais je ne parviens pas à mettre un nom sur ce visage, sur cette voix."
Elle lui rendit la lettre, son regard se faisant plus sérieux. "Ces surnoms sont étranges, c'est vrai. 'Prince', ça sonne un peu… romantique, non ? Et 'coucou', c'est plus informel, presque enfantin." Elle réfléchit un instant. "Tu n'as pas eu une relation un peu… compliquée avec quelqu'un qui aurait pu utiliser ce genre de langage ?"
Une relation compliquée. Le terme résonna en lui comme une sentence. Il y avait eu, bien sûr, des relations compliquées. Qui n'en avait pas ? Mais aucune ne lui venait à l'esprit qui puisse justifier ces mots, cette familiarité étrange, ce mélange de noblesse et de légèreté.
"Je ne sais pas," répéta-t-il, sincèrement. "J'ai l'impression de chercher dans un livre dont il manque les premières pages."
Elle posa sa main sur la sienne. "Peut-être que tu cherches trop loin. Peut-être que la personne est plus proche que tu ne le penses."
Plus proche que tu ne le penses. L'idée lui avait déjà traversé l'esprit. Et si le "prince" était une ironie, une blague entre amis ? Et si "coucou" était une allusion à quelque chose qu'ils avaient partagé, un mot de passe secret, un jeu d'enfant ?
Il se remémora une ancienne amie, une fille pleine de vie et d'imagination, avec qui il avait passé une partie de son adolescence. Elle avait une façon de nommer les choses, de créer des univers parallèles, qui lui semblait parfois déroutante, mais toujours fascinante. Elle était partie un jour, sans explication, laissant un vide béant. Il n'avait jamais vraiment compris pourquoi.
"Il y a eu… une amie," commença-t-il, hésitant. "Elle était très créative. Elle aimait inventer des surnoms, des histoires…"
"Et quel était son surnom pour toi ?" demanda son amie, avec un intérêt sincère.
Il secoua la tête. "Je ne me souviens pas. C'est ça qui est frustrant. Je me souviens de son rire, de la façon dont elle levait les yeux au ciel quand elle était surprise, mais pas de ce qu'elle disait de moi."
Le souvenir de cette amie le hantait de plus en plus. Il se revoyait, jeune homme maladroit, essayant de naviguer dans les eaux parfois tumultueuses de l'amitié et des premiers émois. Elle était comme un papillon, insaisissable, changeante. Il avait eu peur de l'effrayer, de la perdre, et peut-être, justement, avait-il perdu son regard, son écoute.
"Et si c'était elle ?" murmura-t-il, presque à lui-même. "Et si elle était revenue ?"
Son amie le regarda, un sourire tendre sur les lèvres. "C'est une possibilité. Mais comment le savoir ? Sans nom, sans indice plus concret…"
Il la remercia pour son écoute, pour son soutien. Il quitta le café, la tête pleine de nouvelles pistes, de nouveaux doutes. La ville lui semblait à la fois plus familière et plus étrangère qu'auparavant. Chaque visage croisé pouvait être celui de l'expéditeur, chaque voix entendue pouvait porter l'écho d'un surnom oublié.
De retour chez lui, il se jeta sur son fauteuil, épuisé par cette quête intérieure. Il regarda la lettre posée sur la table. "Mon prince", "coucou". Il ferma les yeux, tentant de visualiser un moment, un lieu, une personne.
Soudain, une image surgit, nette et précise. Un parc, un après-midi d'été. Un banc sous un grand chêne. Lui, assis, un livre à la main. Et elle, assise à côté de lui, le regard pétillant, un sourire malicieux aux lèvres. Elle lui avait tendu une petite fleur séchée.
"C'est pour toi, mon prince," avait-elle dit. "Mon prince charmant, qui ne sait pas encore qu'il est prince."
Et il avait ri, gêné, sans comprendre vraiment. Le mot "prince" avait résonné, mais il l'avait vite balayé, le reléguant au rang de fantaisie passagère. Et juste avant de partir, elle lui avait fait un signe de la main, un petit geste espiègle.
"Coucou !" avait-elle lancé, un rire cristallin s'élevant dans l'air. "On se reverra, hein ?"
Le souvenir était là, brûlant et vif. Il ouvrit les yeux, le souffle court. C'était elle. C'était cette amie. Le "prince" était un surnom qu'elle lui avait donné, une taquinerie affectueuse. Et "coucou", c'était son salut, son adieu ludique.
Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi cette résurgence de souvenirs, ces lettres anonymes ? Il avait l'impression d'avoir trouvé la clé, mais la porte restait fermée. Il savait qui était derrière les mots, mais il ne comprenait pas encore pourquoi elle avait décidé de rouvrir le passé. Le mystère, loin d'être résolu, venait peut-être de prendre une nouvelle dimension, plus complexe, plus émouvante. Et il sentait, au plus profond de lui, que la prochaine lettre, quelle qu'elle soit, serait la clé d'un nouveau chapitre de son histoire. Un chapitre qu'il n'avait pas encore osé écrire.