Chapter 2
La Campagne, Écrin de Souffrance
Dix ans. La maison de fortune laisse place à une demeure en briques, mais le changement le plus marquant est le déménagement à la campagne. Loin du bruit de la ville, Maria trouve une nature sauvage mais aussi la violence d'un beau-père qui la soumet à ses désirs.
Le soleil tapait fort sur la terre battue, le ciel d'un bleu implacable, sans le moindre nuage pour offrir un répit. Dix ans. L'âge où les rêves devraient être peuplés de jeux et de rires, mais pour Maria, ce fut l'âge d'une nouvelle transition, une de celles qui vous arrachent à votre passé sans vous laisser le temps de comprendre. La maison de fortune, celle du fond de cour avec son toit de tôle ondulée, avait été vendue. Une maison en briques, plus solide, plus normale, avait fait son apparition dans la vie de sa mère. Mais le véritable bouleversement n'était pas dans les murs, c'était dans le paysage. La ville, avec son vacarme familier, ses rues qu'elle avait fini par connaître malgré la brièveté de son séjour, avait laissé place à la campagne. La roça.
Maria se souvenait encore de cette première fois où elle avait posé le pied sur cette terre nouvelle. Un horizon infini, où le vert dominait, parfois écrasant. Des arbres immenses, des ombres profondes, et un silence qui n'était pas vraiment un silence, mais un murmure constant de la nature : le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le cri lointain d'un animal inconnu. Il y avait de la beauté, certes, une beauté sauvage, brute, mais pour Maria, c'était surtout un immense espace vide, une toile vierge où elle ne savait pas quoi peindre.
Sa mère, toujours affairée, essayait de créer un semblant de foyer dans cette nouvelle existence. Il y avait de quoi manger, c'était le plus important. Les fruits des arbres, les légumes du petit potager qu'elles avaient aménagé. Les animaux, des poules, un cochon, des chèvres, apportaient une vie nouvelle, une sorte de richesse rustique qui contrastait avec la pauvreté matérielle qu'elle avait toujours connue. Mais Maria ne s'y faisait pas. Le rythme de la campagne était différent, plus lent, plus ancré dans les cycles de la nature. Elle, qui avait toujours eu besoin de mouvement, de bruit, de la présence des autres, se sentait perdue dans cette immensité silencieuse.
Et puis, il y avait lui. Le beau-père. Il n'avait jamais été un père pour elle, juste une présence imposante, une ombre menaçante dans la maison. Mais ici, à la campagne, son emprise semblait s'étendre autant que les champs de maïs alentour. Il la regardait. Pas comme on regarde une enfant, mais d'une autre manière. Une manière qui la mettait mal à l'aise, qui faisait naître en elle une peur diffuse. Elle était devenue, selon ses propres mots plus tard, "gostosa". Un terme qui dans la bouche de ce beau-père résonnait comme une sentence, une invitation au danger.
Il la frappait. Sans raison apparente, ou plutôt, pour des raisons qu'elle ne comprenait pas. Un regard trop long, un mouvement jugé trop vif, un silence qui lui déplaisait. Les coups pleuvaient, sur ses bras, sur ses jambes, parfois sur son visage. Elle apprenait à se faire petite, à disparaître dans les recoins de la maison, à se fondre dans le paysage extérieur dès qu'elle le pouvait.
"Pourquoi il fait ça, maman ?" avait-elle murmuré une fois, encore enfant, les larmes coulant sur ses joues rougies par une gifle. Sa mère, le visage marqué par la fatigue et le souci, l'avait serrée dans ses bras. "Ne fais pas attention, ma fille. Il est comme ça. Fais ce qu'il dit et il ne te fera rien." Mais Maria savait que c'était un mensonge. Il faisait toujours ce qu'il voulait, et ses paroles n'avaient aucune influence sur sa violence.
Elle trouvait refuge dans la nature. Le grand arbre au bord du ruisseau, la petite clairière cachée derrière les buissons d'épineux. Là, elle pouvait être seule, loin des regards, loin des coups. Elle parlait aux oiseaux, elle inventait des histoires pour les arbres, elle se créait un monde imaginaire où elle était la seule maîtresse. Elle avait treize ans. Treize ans et déjà le poids du monde sur ses épaules.
Les jours s'écoulaient, rythmés par le travail à la ferme, les corvées ménagères, et la peur constante. Elle se sentait étrangère dans son propre corps, dans cette maison, dans cette vie. Le désir de partir, de fuir, grandissait chaque jour, tel une plante sauvage qui s'enracine et prospère dans le désespoir. Elle ne savait pas où aller, ni comment, mais elle savait qu'elle ne pouvait pas rester. Cette terre qui devait l'abriter devenait sa prison.
Un soir, l'atmosphère à la maison était différente. Une tension palpable flottait dans l'air. Sa mère, qui était partie se faire soigner dans une autre ville, était rentrée. Mais elle n'était pas rentrée seule. Une autre femme était là. Une femme au regard dur, aux paroles acerbes. La nouvelle "compagne" du beau-père. Maria la regarda avec une méfiance instinctive.
Le lendemain matin, la maison était en ébullition. Des valises étaient faites à la hâte. Sa mère, le visage pâle, lui dit d'une voix pressée : "Prépare tes affaires, Maria. On part." Maria sentit une vague d'espoir la submerger. Partir. Enfin. Elle ne posa aucune question, ne demanda aucune explication. Elle rassembla ses maigres possessions dans un sac de toile usé, le même sac qui l'accompagnait depuis si longtemps.
Elles sortirent de la maison, sous le soleil déjà haut dans le ciel. La campagne semblait observer leur départ, silencieuse. Elles se dirigèrent vers la route principale, celle qui menait vers la ville, vers une autre vie. L'idée de partir avec sa mère était rassurante, mais au fond d'elle, une autre pensée germait, plus audacieuse, plus désespérée. Pourquoi dépendre de quelqu'un d'autre ? Pourquoi ne pas prendre son destin en main, maintenant ?
Elles attendirent au bord de la route, le pouce levé. Les voitures passaient, indifférentes. Puis, un camion ralentit. Le chauffeur, un homme au visage buriné, les regarda. Maria sentit le regard de sa mère s'accrocher au sien. Un regard plein d'amour, de peur, de regret peut-être.
"Où allez-vous ?" demanda le chauffeur. "Vers la ville," répondit sa mère. "Montez. Je peux vous déposer un peu plus loin."
Maria hésita. Sa mère monta dans la cabine. Mais au moment où elle allait faire de même, une voix intérieure, forte et claire, lui dit : "C'est maintenant ou jamais." Elle ne dit rien à sa mère. Elle la regarda monter, la vit s'éloigner, puis, sans un bruit, elle se détourna. Elle ne prit pas le camion. Elle se faufila à travers les champs, s'éloignant de la route, s'éloignant de sa mère, s'éloignant de ce qu'elle connaissait. Elle croyait fuir l'enfer, mais elle courait vers lui.
Elle marcha longtemps, le soleil brûlant sa peau, sa gorge sèche. Elle ne savait pas où elle allait, juste qu'elle allait loin. Elle croisa d'autres routes, d'autres champs. La faim commença à la tenailler. La peur, aussi, mais une peur différente, celle de l'inconnu, pas celle de la violence familière.
Elle finit par arriver à un croisement, où plusieurs routes se rejoignaient. Des camions, des voitures, des gens. C'était un poste de péage, ou peut-être un simple carrefour animé. Elle s'approcha d'un camion qui semblait s'arrêter pour se ravitailler. Le chauffeur, un homme d'âge moyen, la regarda avec un mélange de surprise et d'agacement.
"Qu'est-ce que tu fais là, petite ? T'es perdue ?" Maria hocha la tête, incapable de parler. "Tu veux aller où ?" Elle bredouilla le nom d'une ville lointaine, une ville qu'elle avait entendue mentionner, une ville qui lui semblait être l'antithèse de la campagne silencieuse. Cuiabá.
L'homme la regarda un instant, puis haussa les épaules. "Monte. Je vais vers là-bas." Maria sentit un nouveau frisson la parcourir. La ville. L'aventure. Elle monta dans la cabine, s'installant sur le siège passager, le cœur battant la chamade. Elle se sentait forte, indépendante. Elle avait pris une décision, et elle en récoltait les fruits.
Le voyage fut long. Le chauffeur parlait peu, mais il lui donna un peu d'eau et un morceau de pain. Maria regardait le paysage défiler, le soleil se coucher, puis la nuit tomber. Elle n'avait jamais été aussi loin de chez elle. Elle pensait à sa mère, à la tristesse qu'elle devait ressentir, mais une sorte de culpabilité mêlée de fierté l'empêchait de regretter. Elle était libre.
Arrivés à Cuiabá, le camion s'arrêta dans une station-service animée. Des lumières vives, du bruit, des gens partout. Le chauffeur lui dit : "Voilà, petite. C'est là que je te laisse. Fais attention à toi." Il lui donna quelques pièces, pas beaucoup, juste de quoi acheter quelque chose à manger. Maria descendit du camion, le sac à la main, et regarda autour d'elle. La ville. Elle était immense, bruyante, pleine de vie. Mais elle était aussi déroutante, écrasante.
Elle s'assit sur le trottoir, observant les allées et venues. La nuit était tombée, et le froid commençait à se faire sentir. Elle regarda les pièces dans sa main. Ce n'était pas grand-chose. La faim la tenaillait de nouveau. Elle repéra un restaurant, des lumières chaudes émanant de ses fenêtres. Elle s'approcha timidement.
Un homme sortit, un tablier sale autour de la taille. Il la regarda de haut en bas. "Qu'est-ce que tu veux, gamine ?" Maria, la voix tremblante, demanda : "J'ai faim. Vous n'auriez pas un peu de nourriture ?" L'homme la dévisagea, son regard s'attardant sur elle d'une manière qui la fit frissonner. Il y avait quelque chose de malsain dans son regard. "De la nourriture, hein ? Tu crois que j'ai que ça à faire ? Des gamines qui traînent et qui ont faim ?"
Il marqua une pause, un sourire s'étirant sur ses lèvres. "Mais... si tu veux manger, tu peux m'aider. Tu fais la plonge, tu nettoies les tables. Et je te donne à manger." Maria accepta sans hésiter. N'importe quoi pour manger. Elle entra dans le restaurant, l'odeur de nourriture la saisissant. Elle travailla dur, lavant la vaisselle sale, essuyant les tables collantes. Les clients la regardaient, certains avec curiosité, d'autres avec un regard plus insistant, plus dérangeant.
À la fin de la soirée, l'homme lui donna un bol de soupe et un morceau de pain. C'était le meilleur repas qu'elle avait mangé depuis longtemps. Mais alors qu'elle se restaurait, l'homme s'approcha. Il posa une main sur son épaule, puis descendit le long de son bras.
"T'es une jolie petite chose, tu sais," murmura-t-il. Son souffle sentait l'alcool. Maria se recroquevilla, le cœur se serrant. Elle sentit la peur monter, une peur familière, glaciale. "Laissez-moi," dit-elle d'une voix faible. Il ignora sa demande. Sa main se resserra sur son bras. "Mais tu es bien trop jeune pour être toute seule. Viens avec moi. Je peux prendre soin de toi."
Maria sentit la panique la submerger. Elle comprit. Elle comprit le regard de l'homme, le sourire malsain, la proposition. Ce n'était pas de la gentillesse. C'était autre chose. Quelque chose de terrible. Elle lâcha son bol de soupe, qui se renversa sur le sol. Elle se jeta sur ses pieds, attrapa son sac et courut. Elle courut hors du restaurant, dans la nuit de Cuiabá, sans regarder derrière elle. Les lumières de la ville lui semblaient soudain menaçantes, les ombres plus profondes.
Elle courut sans but, se retrouvant dans une grande place. Il y avait des bancs, des arbres, et quelques personnes qui traînaient. Elle s'effondra sur un banc, tremblante, les larmes coulant silencieusement. Elle avait fui la campagne, elle avait fui les coups de son beau-père, elle avait cru trouver la liberté. Mais la liberté avait un prix, et elle venait de le découvrir.
Elle était seule, dans une ville inconnue, sans argent, sans personne. La nuit tombait, froide et menaçante. Elle se serra dans ses bras, essayant de se réchauffer. Elle avait treize ans. Et le monde, ce monde qu'elle avait voulu conquérir, venait de lui montrer son visage le plus cruel. Elle ne savait pas ce qui l'attendait, mais une chose était certaine : le chemin serait long, et les ténèbres l'entouraient déjà. La fuite n'était pas une fin, mais un début. Le début d'une descente effroyable.