Chapter 3
Les Sourires Méfiants
Émilie interroge les habitants, mais leurs réponses sont des échos évasifs. Certains visages se ferment, d'autres esquissent des sourires qui n'atteignent pas les yeux. Le village, paisible en apparence, semble retenir son souffle face à ses questions.
Les rayons du soleil matinal, filtrant à travers les vitres encore un peu sales de la librairie, dessinaient des arabesques dorées sur le parquet craquant. Émilie, le cœur empli d'une douce excitation, s'était levée avant même que le coq du voisin n'ait eu le temps de pousser son cri rauque. L'odeur du papier ancien, mêlée à celle du café qu'elle venait de se préparer, lui emplissait les narines, lui rappelant à quel point elle aimait cet endroit. Hier encore, elle avait passé des heures à dépoussiérer les étagères, à réorganiser les ouvrages avec une tendresse presque maternelle. Chaque livre était une promesse, chaque volume une porte ouverte sur un monde.
Mais depuis la découverte de ces lettres jaunies, nichées au creux d'un exemplaire relié de « La Chartreuse de Parme », une autre curiosité, plus pressante, avait germé en elle. Une curiosité teintée d'une légère appréhension. Ces mots, griffonnés d'une écriture élégante mais tremblante, racontaient une histoire d'amour passionnée, mais aussi de douleur et de secrets. Le nom de son grand-père, Armand Dubois, y revenait sans cesse, lié à celui d'une certaine « L. ». Qui était cette L. ? Et quel sombre secret avait-elle partagé avec ce grand-père qu'Émilie n'avait connu que par les récits de sa mère, toujours empreints d'une profonde affection teintée d'une mélancolie voilée ?
Elle décida qu'il était temps de sortir de sa bulle de papier et de confronter le monde extérieur. Le village, avec ses façades colorées et ses volets clos, lui semblait à la fois accueillant et étrangement silencieux. Elle enfila une robe légère, attrapa son panier à provisions, et s'aventura dans la ruelle pavée. Son premier arrêt fut la boulangerie, dont l'odeur réconfortante du pain chaud était une véritable invitation. Madame Dubois, sa mère, lui avait souvent parlé de la boulangère, une femme volubile et curieuse.
« Bonjour Madame Leclerc ! Un croissant et une baguette s'il vous plaît. »
Madame Leclerc, ses joues roses et ses mains farinées, lui adressa un sourire chaleureux. « Ah, Émilie ! Vous voilà bien matinale. J'espère que la vieille librairie ne vous donne pas trop de fil à retordre. C'est un sacré tas de livres, votre grand-père en avait accumulé, c'est le moins qu'on puisse dire. »
Émilie savoura ce compliment déguisé. « C'est un travail passionnant, Madame Leclerc. Et justement, en triant, j'ai retrouvé des choses… des souvenirs. Vous connaissiez bien mon grand-père, n'est-ce pas ? »
Le sourire de la boulangère se figea un instant, puis reprit, un peu moins franc. « Oh, Armand… Oui, bien sûr. C'était un homme bon, un peu rêveur. Toujours le nez dans ses bouquins. Il venait chercher son pain tous les matins, exactement à la même heure. Un homme de routine, comme on dit. »
« Il parlait beaucoup de ses clients ? Ou de ses amis ? » insista doucement Émilie, le cœur battant un peu plus fort.
Madame Leclerc se pencha sur son comptoir, comme pour partager un secret. « Armand était plutôt réservé, ma petite. Il vivait dans son monde, celui des livres. Il n'était pas du genre à étaler sa vie. Mais il avait un bon fond, toujours prêt à rendre service. » Sa voix se fit plus basse. « Vous savez, ce village a ses habitudes. Les gens gardent leurs histoires pour eux. »
Un goût amer se mêla à la douceur du croissant. Émilie remercia poliment Madame Leclerc, mais son esprit était déjà ailleurs. Cette réticence, ce voile pudique qu'elle sentait se poser sur les conversations, commençait à l'intriguer.
Sa prochaine étape fut le petit bureau de tabac-presse, tenu par Monsieur Bernard, un homme d'un certain âge, aux lunettes cerclées d'or, dont le visage ridé semblait porter la mémoire de toutes les nouvelles du village.
« Bonjour Monsieur Bernard. J'aimerais un peu de temps, s'il vous plaît. »
Monsieur Bernard leva les yeux de son journal, un sourire bienveillant aux coins de sa bouche. « Ah, la nouvelle propriétaire de la librairie ! Bienvenue dans notre petit coin de paradis. J'ai entendu dire que vous aviez eu un héritage… une belle demeure, n'est-ce pas ? »
« Une librairie, Monsieur Bernard. Et oui, c'est un bel héritage. Mon grand-père était un homme très estimé, je crois. »
« Armand ? Oh oui, un pilier. Toujours le mot juste, une gentillesse rare. Un homme discret, cependant. Il ne se mêlait pas des affaires des autres, et il ne parlait pas beaucoup des siennes. »
Émilie s'approcha un peu. « Vous le connaissiez bien ? Peut-être… peut-être qu'il avait des amis particuliers ? Ou des personnes qu'il voyait souvent en dehors de la librairie ? »
Monsieur Bernard fronça légèrement les sourcils, comme s'il cherchait dans les recoins de sa mémoire. « Des amis… disons qu'il avait des connaissances. Il aimait les discussions sur la littérature, bien sûr. Il y avait bien… » Il s'arrêta net, comme s'il avait failli prononcer un nom qu'il ne voulait pas nommer. Il ajusta ses lunettes. « Non, rien de particulier. Il était heureux dans sa librairie. C'était sa vie. »
Un silence s'installa, un de ces silences lourds de non-dits. Émilie sentait que les mots s'arrêtaient aux portes, qu'il y avait un mur invisible qu'elle ne parvenait pas à franchir.
« Merci, Monsieur Bernard. »
Elle sortit de la boutique, le soleil lui semblant moins doux maintenant. Elle traversa la place du village, où quelques anciens étaient assis sur des bancs, observant la vie qui s'écoulait lentement. Elle s'approcha d'un groupe, espérant y trouver une oreille plus attentive.
« Bonjour à tous. Je me permets de vous déranger un instant. Je suis Émilie Dubois, la petite-fille d'Armand. »
Des têtes se tournèrent, des regards curieux se posèrent sur elle. Un homme aux cheveux blancs, Monsieur Dubois (aucun lien de parenté, avait-elle appris), la regarda avec une expression indéchiffrable.
« Nous savons qui vous êtes, jeune fille. Votre grand-père était un homme bien. »
« Oui, c'est ce que l'on me dit. Mais… il y a tant de choses que j'ignore sur lui. Il était très… secret ? »
Un murmure parcourut le groupe. Une vieille dame, le visage parcheminé, esquissa un sourire qui ne montrait pas ses dents. « Le secret, ma chère, c'est ce qui fait le sel de la vie. Armand avait ses secrets, comme tout le monde. Mais il était un homme honnête, cela, on peut le dire. »
« Honnête… Mais peut-être qu'il cachait quelque chose ? Une histoire ? » Émilie sentait son ton devenir un peu trop insistant, mais elle ne pouvait s'en empêcher.
L'homme aux cheveux blancs se redressa sur son banc. Son regard devint plus dur. « Madame, votre grand-père a vécu sa vie ici. Il a eu ses joies et ses peines, comme tout un chacun. Mais il n'y a rien à déterrer. Laissons le passé là où il est. »
Le ton était ferme, presque menaçant. Émilie sentit un frisson lui parcourir l'échine. Ces sourires qui n'atteignaient pas les yeux, ces phrases qui se refermaient comme des coquillages, tout cela laissait présager quelque chose de bien plus complexe qu'une simple discrétion. Le village, avec son apparence idyllique, semblait cacher des profondeurs insoupçonnées.
Elle remercia poliment, le cœur serré, et s'éloigna, sous les regards encore braqués sur elle. Elle avait l'impression d'être une étrangère, une intrue qui venait troubler un ordre établi, un équilibre fragile. L'héritage de son grand-père, qu'elle avait d'abord vu comme une bénédiction, commençait à prendre une tournure plus sombre.
De retour à la librairie, elle s'assit sur le vieux fauteuil en cuir, près de la fenêtre, le panier de pain encore intact sur la petite table basse. Elle regarda les lettres qu'elle avait sorties de leur cachette. L'écriture tremblante, l'encre pâle, le papier friable… Chaque détail semblait plus chargé de sens maintenant. Les mots d'amour, les regrets, et surtout, ces allusions voilées à une « situation délicate », à un « choix cornélien », à une « omerta qui ne devait jamais être brisée ».
Elle se rappela les mots de sa mère, lors de leur dernière conversation téléphonique. « Maman, tu te souviens de Grand-père Armand ? Il était… heureux ? » Sa mère avait marqué une pause, sa voix s'était légèrement altérée. « Ton grand-père a eu une vie bien remplie, Émilie. Il aimait beaucoup les livres… et… il a connu des choses difficiles. Mais il a toujours fait de son mieux. »
Des choses difficiles. Une omerta. Le maire qui lui avait demandé de laisser le passé en paix. Madame Leclerc et Monsieur Bernard qui se fermaient comme des boîtes. Était-ce simplement la pudeur des gens de campagne, ou y avait-il quelque chose de plus ? Un secret partagé, une faute commise, une vérité dissimulée ?
Elle ouvrit un autre livre, un vieux recueil de poèmes. En passant ses doigts sur les pages, elle sentit une petite bosse sous le papier. Avec précaution, elle réussit à décoller un coin. Une minuscule photographie, jaunie par le temps. Un homme jeune, le visage rayonnant, et une femme, dont le regard était empreint d'une profonde tristesse, malgré son sourire. Étaient-ils les auteurs des lettres ? Était-ce son grand-père ? Et cette femme… était-ce « L. » ?
La librairie, qui lui avait paru si chaleureuse hier encore, prenait soudain des airs de théâtre d'ombres. Chaque objet, chaque livre, chaque pli du papier semblait murmurer une histoire qu'elle ne comprenait pas encore tout à fait. Les sourires méfiants des villageois résonnaient dans son esprit comme un avertissement. Elle avait ouvert la porte, et maintenant, quelque chose lui disait qu'il ne serait pas facile de la refermer. Le voile de l'ombre, tel était le nom de ce livre, semblait s'étendre bien au-delà des pages jaunies. Il enveloppait le village tout entier. Elle respira profondément, essayant de calmer le tourbillon d'émotions qui la traversait. La curiosité était toujours là, intacte, mais elle était désormais teintée d'une inquiétude grandissante. Que cachait vraiment ce village ? Et surtout, que cachait son grand-père ? La réponse, elle le sentait, ne serait pas simple. Elle la trouverait sans doute dans les profondeurs de cette librairie, là où les histoires ne demandent qu'à être racontées.