Chapter 1
Les cendres du passé
Liana vit isolée, hantée par des deuils anciens. La confiance et l'amour sont des mots vides pour elle. Sa vie est une routine paisible mais vide, loin des autres.
Les cendres du passé
Le silence était devenu mon allié le plus fidèle, une couverture douillette tissée de souvenirs douloureux et de peurs tapies dans l’ombre. Il n’y avait pas de place pour le bruit, ni pour la lumière vive, dans le monde que j’avais patiemment construit autour de moi, brique après brique, pour me protéger de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une connexion. L’amour, la confiance… ces mots n’étaient plus que des échos lointains, des murmures d’une vie que je ne reconnaissais plus. Ma vie était une danse lente et solitaire, un ballet macabre dans les ruines de ce qui avait été.
Chaque matin, le soleil se levait sur la même scène : ma petite maison isolée, nichée au cœur d’une forêt qui semblait vouloir me cacher du reste du monde. Les arbres, grands et immuables, étaient mes seuls voisins, leurs branches noueuses formant une voûte protectrice au-dessus de mon existence recluse. Je ne cherchais pas la compagnie, et encore moins les conversations futiles. Les rares fois où un randonneur égaré venait troubler ma quiétude, je me drapais dans mon silence le plus impénétrable, mon regard évitant le leur, ma posture même semblant les repousser. Ils repartaient invariablement, me laissant à nouveau seule avec mes pensées et le murmure du vent dans les feuilles.
Ma routine était immuable, une horloge biologique réglée sur le rythme lent de la nature. Lever avec le soleil, une tasse de thé noir brûlant entre les mains, puis les heures consacrées à la lecture ou à la promenade dans les bois, toujours à la même distance de ma maison, comme si une barrière invisible me retenait prisonnière. Le soir, je préparais un repas simple, que je mangeais lentement, savourant chaque bouchée dans l’obscurité grandissante, avant de me retirer dans la chambre où la seule lumière acceptée était celle de la lune filtrant à travers les rideaux. C’était une existence paisible, oui, mais vide. Un tableau sans couleurs, une mélodie sans harmonie.
Je ne me plaignais pas. La douleur, j’en avais fait mon manteau, et le vide, mon refuge. Après tout, qu’y avait-il d’autre à attendre ? Les pertes que j’avais subies m’avaient appris une leçon cruelle : tout ce qui compte finit par disparaître. L’amour était une illusion dangereuse, la confiance une faiblesse à exploiter. Alors je m’étais coupée du monde, me persuadant que cette solitude était la seule forme de sécurité possible. Les souvenirs étaient des fantômes, et je ne voulais pas leur donner plus de substance qu'ils n'en avaient déjà.
Un après-midi d’automne, alors que les feuilles rougeoyaient sous un ciel d’encre, je m’aventurais un peu plus loin que d’habitude. L’appel de la forêt était plus fort ce jour-là, une invitation subtile à explorer des sentiers que j’avais toujours évités, comme s’ils cachaient des secrets trop lourds à porter. L’air était frais, chargé de l’odeur humide de la terre et des aiguilles de pin. Le sol craquait sous mes pas, et le bruissement des feuilles formait une musique douce et mélancolique.
C’est au détour d’un sentier particulièrement dense que je l’ai vu. Il était adossé à un grand chêne, immobile comme une statue, le regard perdu dans le lointain. Sa silhouette était imposante, drapée dans une veste de cuir sombre qui accentuait sa carrure athlétique. Ses cheveux, d’un noir profond, tombaient en mèches rebelles sur son front, et ses yeux, d’un bleu-gris intense, semblaient scruter quelque chose au-delà de la simple réalité. Il y avait une aura de puissance tranquille qui émanait de lui, une présence qui aurait dû me faire fuir, me pousser à battre en retraite dans mon sanctuaire. Mais quelque chose le retint. Une curiosité nouvelle, un murmure ténu qui venait des profondeurs de mon être endormi.
Il ne m’avait pas vue. Je restai cachée derrière un buisson touffu, observant chaque détail de son visage. Il avait des traits marqués, une mâchoire carrée, des pommettes saillantes. Une légère cicatrice traversait son sourcil gauche, ajoutant une touche de danger à sa beauté presque irréelle. Il dégageait une sorte de sauvagerie maîtrisée, une force brute contenue sous une apparence calme. Il était différent de tout ce que j’avais pu imaginer, et malgré ma méfiance habituelle, je me sentis étrangement attirée.
Soudain, sa tête se tourna dans ma direction. Ses yeux rencontrèrent les miens, et un frisson me parcourut l’échine. Il n’y eut pas de surprise dans son regard, mais plutôt une reconnaissance silencieuse, comme s’il m’attendait. Un léger sourire esquissa ses lèvres, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux, mais qui suffisait à faire battre mon cœur un peu plus vite.
Il se redressa lentement, sa démarche assurée, dénuée de toute hésitation. Il se dirigea vers moi, et je me retrouvai incapable de bouger, piégée par son regard et par une force invisible qui me liait à cet endroit. Plus il s’approchait, plus je sentais l’air vibrer autour de lui, comme si une énergie latente circulait entre nous.
« Vous vous perdez ? » sa voix était grave, profonde, résonnant comme un écho dans la forêt silencieuse. Elle portait une musicalité étrange, une douceur qui contrastait avec son apparence imposante.
Je ne pouvais que secouer la tête, incapable de trouver ma voix. Les mots me manquaient, étouffés par l’étrange mélange de peur et d’attirance qui me submergeait.
Il s’arrêta à quelques pas de moi, son regard ne me quittant pas. « Ce n’est pas un chemin très fréquenté, » ajouta-t-il, son sourire s’élargissant légèrement. Il semblait s’amuser de ma réaction, mais sans malice.
Je parvenais enfin à articuler quelques mots, ma voix rauque d’inutilisation. « Je… je me promenais. »
Il hocha la tête, son regard glissant sur mon visage, s’attardant sur mes yeux. « Vous avez l’air de quelqu’un qui préfère la solitude. »
Sa remarque était si juste qu’elle me déstabilisa davantage. Comment pouvait-il savoir cela ? Je ne lui avais rien dit, et pourtant, il semblait lire en moi comme dans un livre ouvert. Une nouvelle vague de méfiance me submergea, mais elle était tempérée par une curiosité insatiable. Qui était cet homme ?
« Et vous ? » demandai-je, ma voix retrouvant un peu de fermeté. « Vous semblez bien connaître cette forêt. »
« Je la connais comme ma poche, » répondit-il, sa voix empreinte d’une assurance tranquille. « Je m’appelle Gabriel. »
Il tendit une main vers moi. Sa peau était légèrement rugueuse sous mes doigts, mais sa prise était ferme et chaude. Un contact inattendu, une connexion fugace qui laissa une empreinte sur ma peau.
« Liana, » murmurai-je, le son de mon nom sortant de ma bouche semblait étranger.
Ses yeux s’intensifièrent, une lueur nouvelle y apparaissant. « Liana… un joli nom. » Il ne relâcha pas ma main tout de suite, et je sentis une chaleur étrange se propager de son contact, une énergie qui semblait réveiller quelque chose en moi, une sensation oubliée depuis longtemps.
Il y avait quelque chose dans sa façon de me regarder, une intensité qui dépassait la simple curiosité. C’était comme s’il me reconnaissait, comme s’il voyait au-delà de mon apparence, au-delà des murs que j’avais érigés.
« Vous ne devriez pas vous aventurer seule si loin, Liana, » dit-il, sa voix devenant plus grave. « La forêt a ses dangers. Surtout quand le soleil commence à décliner. »
Je me dégageai de sa prise, une légère rougeur montant à mes joues. « Je sais me débrouiller. »
Gabriel sourit, un vrai sourire cette fois, qui illumina son visage. « Je n’en doute pas. Mais même les plus forts ont parfois besoin d’aide. » Il fit un pas en arrière, me laissant l’espace dont j’avais besoin. « Si jamais vous avez besoin de quelque chose… ou si vous vous sentez menacée… venez me trouver. »
Il sortit une petite carte de sa poche et me la tendit. Elle était sobre, portant seulement un nom et un numéro de téléphone. « Mon territoire n’est pas loin d’ici. »
Je pris la carte, mes doigts effleurant les siens. Il y avait une tension palpable dans l’air entre nous, une attraction magnétique qui me laissait déroutée et un peu effrayée.
« Merci, Gabriel, » dis-je, ma voix à peine audible.
Il me regarda encore un instant, son regard insondable. « Prenez soin de vous, Liana. »
Puis, il se retourna et disparut entre les arbres avec une agilité surprenante, me laissant seule dans le silence retrouvé, le cœur battant la chamade, la carte de Gabriel serrée dans ma main. La forêt semblait soudain plus sombre, plus menaçante, mais aussi, étrangement, plus vibrante. Quelque chose avait changé. Une fissure s’était ouverte dans mon armure de solitude, et une lumière inconnue avait commencé à s’y infiltrer. L’image de ses yeux bleus-gris, intenses et pénétrants, restait gravée dans mon esprit, une énigme que je ne pouvais ignorer.
De retour dans ma maison, le thé froid sur la table, le silence semblait différent. Il n’était plus seulement le refuge de mes peines, mais aussi le témoin d’une rencontre qui avait ébranlé les fondations de mon existence. Je regardai la carte dans ma main, le nom de Gabriel se détachant sur le papier blanc. Je ne savais rien de lui, mais je savais une chose : ma vie, si soigneusement isolée, ne serait plus jamais tout à fait la même. L’ombre de Gabriel planait sur mon horizon, une promesse de mystère et une menace potentielle à ma tranquillité forcée. Et au plus profond de moi, une petite flamme de curiosité, longtemps éteinte, commençait à vaciller.