Chapter 3
L'Enquête Farfelue de J.S.
Jean-Sébastien se lance dans une enquête rocambolesque. Il interroge son équipe excentrique, des clients improbables et même la faune locale, mais la recette reste introuvable.
Le soleil de midi dardait ses rayons sur les enseignes colorées de la rue, mais pour Jean-Sébastien Palambi, l’atmosphère était bien plus sombre qu’une nuit sans lune. La recette secrète, ce trésor culinaire qu’il gardait comme la prunelle de ses yeux, s’était volatilisée. Disparue. Partie. Comme une volaille s’échappant d’une rôtissoire trop chaude. Il se frotta les tempes, le front plissé par une inquiétude qui commençait à ronger sa bonne humeur habituelle. Ses restaurants, ses précieux « Palambi’s Fried Chicken », étaient en péril. La panique, tel un feu de paille, s’était déjà propagée parmi ses équipes, et les murmures des clients fidèles, privés de leur sauce fétiche, résonnaient comme autant de critiques acerbes.
« Brigitte ! Brigitte, où es-tu ? » Sa voix, habituellement joviale et pleine d’entrain, était empreinte d’une urgence contenue.
Brigitte Boulanger, sa fidèle sous-chef, apparut dans l’embrasure de la porte de la cuisine, l’air aussi stressé qu’une poule devant un renard. Ses mains, habituellement agiles et précises, tremblaient légèrement en tenant un torchon. « J.S. ? Vous avez… vous avez des nouvelles ? »
Jean-Sébastien secoua la tête, un geste lent et désespéré. « Rien, Brigitte. Rien du tout. J’ai retourné mon bureau sens dessus dessous, j’ai fouillé les placards, les tiroirs… Elle n’est plus là. C’est comme si elle s’était évaporée dans la vapeur de la friteuse. » Il soupira, le son se perdant dans le brouhaha ambiant de la salle qui, malgré tout, tentait de maintenir une façade de normalité.
« C’est impossible, J.S. La recette ! Je l’ai vue hier soir, avant de partir. Je l’ai rangée dans le coffre-fort, comme d’habitude. » Brigitte s’approcha, sa voix baissant d’un ton, empreinte d’une profonde préoccupation. « Vous êtes sûr que vous ne l’avez pas déplacée ? Par mégarde ? »
« Par mégarde ? Brigitte, cette recette, c’est mon bébé ! Je ne la déplace pas comme une vieille paire de chaussettes. C’est un crime, voilà ce que c’est ! » Jean-Sébastien frappa doucement du poing sur le comptoir, un geste plus théâtral que véritablement agressif. « Il faut que je m’y mette sérieusement. Une enquête. Une vraie enquête. »
Il se redressa, l’œil brillant d’une détermination nouvelle. Il fallait agir, et vite. L’idée de perdre la recette, et par conséquent ses restaurants, était insupportable. Son regard se posa sur Gérard Dubois, alias Gégé, le responsable de la salle, qui s’affairait à redresser des serviettes avec une application toute relative. Gégé, avec sa tchatche et sa connaissance intime de tous les habitués, pourrait bien être une source d’informations précieuses.
« Gégé ! Approche un peu, mon vieux ! » lança Jean-Sébastien.
Gégé, le visage encadré de mèches rebelles, accourut, un sourire un peu trop large aux lèvres. « Oui, J.S. ? Vous avez besoin de quelque chose ? Une petite douceur pour vous remonter le moral ? J’ai justement une nouvelle cliente qui a une voix… pas possible ! On dirait une diva ! »
« Laisse tomber les divas pour l’instant, Gégé. Nous avons un problème, un gros problème. La recette de la sauce a disparu. »
Le sourire de Gégé s’effaça, remplacé par une moue d’incrédulité. « Disparu ? Mais… comment ? C’est… c’est la fin du monde, J.S. ! Sans la sauce, le poulet, c’est juste… du poulet. »
« Exactement. Et qui, selon toi, aurait pu avoir accès à la recette ? Qui a été particulièrement étrange ces derniers temps ? Des clients louches, des fournisseurs suspects… » Jean-Sébastien scrutait Gégé, espérant y trouver un déclic.
Gégé se gratta la tête, ses yeux parcourant la salle d’un air pensif. « Louche… Hmm. Il y a eu ce type, la semaine dernière, avec son chapeau mou et ses lunettes noires, même la nuit… Il a commandé trois portions de frites et n’a rien mangé. Il a juste regardé partout. Et puis, il y a eu cette dame, avec son chien qui portait un petit manteau… Mais bon, les chiens avec des manteaux, ce n’est pas si rare de nos jours. »
Jean-Sébastien soupira. Gégé, malgré sa bonne volonté, avait une mémoire aussi sélective qu’un chat face à une douche. « Et au niveau du personnel ? Quelqu’un d’inhabituel ? Une nouvelle recrue ? Un ancien qui serait revenu ? »
« Ah ! L’ancien ! » s’exclama Gégé, ses yeux s’illuminant soudain. « Il y a eu Kevin, il y a quelques mois. Il a été renvoyé pour… pour avoir volé des serviettes en papier. Oui, des serviettes ! Je ne comprenais pas pourquoi, il y en avait des tonnes ! Mais il avait l’air… un peu bizarre, oui. Toujours à pianoter sur son téléphone, l’air de rien. »
« Kevin… » murmura Jean-Sébastien. « Il avait l’air de quoi, exactement ? »
« Oh, vous savez, un jeune. L’air un peu perdu. Mais il avait un rire… un rire étrange. Un peu… nasillard. » Gégé imita un rire aigu et sec, qui fit frémir Jean-Sébastien.
« Un rire nasillard, hein ? » Jean-Sébastien prit note mentalement. Ce Kevin semblait être un piste, aussi mince soit-elle. Il remercia Gégé et se tourna vers Brigitte, qui observait la scène avec une inquiétude non dissimulée.
« Brigitte, il faut que tu me dises tout. Quelqu’un a manifesté un intérêt particulier pour la recette ? Une question, une remarque… N’importe quoi. »
Brigitte hésita, puis dit d’une voix basse : « Il y a eu Madame Dubois, la cliente fidèle. Vous savez, celle qui vient tous les mardis et qui adore vos frites. Elle m’a demandé, il y a quelques semaines, si la recette n’avait pas changé. Elle a dit que le goût était… subtilement différent. Mais elle a un rire très particulier, vous savez. Un rire franc, qui monte dans les aigus. Elle a toujours été très franche sur la nourriture. »
« Madame Dubois ? » Jean-Sébastien fronça les sourcils. Madame Dubois, une dame d’un certain âge, à la voix rocailleuse et au rire tonitruant, qui avait l’habitude de critiquer gentiment mais fermement sa cuisine. L’idée qu’elle puisse être impliquée dans le vol de sa recette lui semblait absurde. « Mais elle adore mes frites ! Elle a toujours été ma plus grande supportrice… enfin, après toi, bien sûr. »
« Je sais, J.S. Mais elle m’a semblé… un peu plus observatrice ces derniers temps. Et puis, son rire… vous savez, il résonne bien. Peut-être que quelqu’un l’a entendu, ou qu’elle a entendu quelque chose… » Brigitte haussa les épaules, visiblement dépassée par les événements.
Jean-Sébastien décida de mener l’enquête lui-même. Il sortit de la cuisine, traversa la salle où quelques clients tentaient de savourer leur repas dans une ambiance morose, et se dirigea vers la porte. Il fallait sortir, observer, interroger.
Sa première étape fut de faire le tour du quartier, d’interroger les commerçants voisins. Monsieur Dubois, le fleuriste d’en face, n’avait rien vu d’anormal, à part quelques pigeons particulièrement tapageurs. Jean-Sébastien frémit. Les pigeons… Il avait toujours eu une sorte d’aversion pour ces volatiles depuis un incident malheureux de son enfance, où une volée de pigeons avait littéralement envahi son goûter en plein air. Mais il se força à ignorer cette phobie.
Il interrogea le marchand de journaux, qui n’avait remarqué qu’une cliente inhabituelle, une jeune femme aux cheveux décolorés, qui avait acheté un magazine de recettes de cuisine végétarienne. « Végétarienne ! » s’exclama Jean-Sébastien. « Elle n’aurait jamais osé ! »
Il se promena le long des trottoirs, scrutant les visages, les passants. Rien. Aucune trace de voleur de recette, aucun signe de culpabilité. L’enquête piétinait. Il eut alors une idée folle. Il s’approcha d’un groupe de pigeons qui picoraient tranquillement sur la place.
« Hé ! Vous là ! Les volatiles ! » lança-t-il, sa voix résonnant dans le calme relatif de l’après-midi. Les pigeons levèrent la tête, leurs petits yeux noirs le fixant avec une indifférence déconcertante. « Vous n’auriez pas vu quelqu’un rôder près de mon restaurant hier soir ? Quelqu’un avec un petit carnet, ou… ou un sachet étrange ? »
Un pigeon roucoula. Un autre s’envola, sans doute pour trouver une miette plus appétissante. Jean-Sébastien se sentit ridicule. Interroger des pigeons ! C’était la preuve ultime qu’il perdait la tête.
Alors qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, découragé, il entendit un bruit. Un rire. Un rire familier, mais étrangement déplacé dans ce contexte. Il se figea. Le rire était franc, joyeux, et montait dans les aigus. Le rire de Madame Dubois.
Il se retourna vivement et la vit, assise à une terrasse de café à quelques mètres de là, en pleine conversation avec une amie. Elle riait à gorge déployée, son visage illuminé. Mais ce qui attira l’attention de Jean-Sébastien, c’était ce qu’elle tenait dans sa main. Un petit morceau de papier froissé. Et quand elle porta sa main à sa bouche pour rire, un léger mouvement laissa apparaître une écriture fine et régulière.
Un indice ? Un mot ? Jean-Sébastien sentit son cœur battre la chamade. Il s’approcha discrètement, se cachant derrière un arbre, essayant de distinguer ce qui était écrit sur le papier. Il ne pouvait pas lire clairement, mais il y avait des symboles, des chiffres… et une phrase qui lui semblait familière.
Soudain, un autre son le frappa. Un rire différent, cette fois. Plus discret, plus… nasillard. Il provenait de l’autre côté de la rue, près d’une poubelle. Jean-Sébastien jeta un coup d’œil. Il vit une silhouette se faufiler rapidement et disparaître dans une ruelle adjacente. La silhouette portait une casquette qui cachait son visage, mais Jean-Sébastien eut le temps d’apercevoir un bout de tissu qui pendait de sa poche. Un tissu blanc, orné d’une petite broderie… une serviette en papier dédicacée ?
Son esprit s’emballa. Le rire nasillard de Kevin. Le papier froissé dans la main de Madame Dubois. Les serviettes en papier de Gégé. Tout cela commençait à former une toile étrange et confuse.
Il se rappela les paroles de Gégé : « Kevin avait l’air un peu bizarre, oui. Toujours à pianoter sur son téléphone, l’air de rien. » Peut-être que Kevin ne volait pas des serviettes pour les collectionner, mais pour y écrire des messages ? Et Madame Dubois, avec son rire théâtral et son amour des critiques… Et si son rire n’était pas seulement une expression de joie, mais aussi une manière de masquer autre chose ?
Jean-Sébastien eut une illumination. Il comprit. Le rire. Il était partout. Le rire de Madame Dubois, franc et sonore. Le rire nasillard et discret qu’il avait entendu. Et si ces rires étaient liés ? Et si le voleur utilisait le rire de Madame Dubois, ou un son similaire, pour brouiller les pistes ?
Il se précipita vers le restaurant. Il devait parler à Brigitte. Il avait besoin de son aide pour déchiffrer ce mystère. En approchant, il aperçut un pigeon sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Il s’arrêta net, son vieux réflexe le faisant sursauter. Mais cette fois, le pigeon semblait tenir quelque chose dans son bec. Un petit objet brillant.
Jean-Sébastien s’approcha avec précaution. Le pigeon, loin de s’envoler, sembla attendre. Et dans son bec, il tenait une petite clé. Une clé rouillée, mais une clé quand même.
La clé de quoi ? Son regard se porta sur un vieil accumule de pots de peinture vides, empilés dans un coin de la cuisine, que Brigitte utilisait pour ses expériences culinaires ratées. Parmi eux, un vieux pot de peinture vert, dont la couleur s’écaillait, et qui semblait n’avoir jamais servi.
Il s’approcha du pot et y glissa la clé. Elle tourna avec un grincement sinistre. Jean-Sébastien souleva le couvercle. Et là, au milieu de restes de peinture séchée, il découvrit une petite boîte métallique. Il l’ouvrit.
À l’intérieur, précieusement conservée, se trouvait la recette secrète de sa sauce. Et juste à côté, un mot. Écrit d’une main tremblante, mais reconnaissable :
« Désolé, J.S. J’ai eu un moment de folie. C’est la pression. Mais je ne pouvais pas te laisser couler. J’ai laissé un indice pour toi. Le rire… c’est la clé. »
Le mot était signé… d’un K. Kevin.
Jean-Sébastien resta bouche bée. Kevin. Le jeune employé renvoyé pour vol de serviettes. Il avait volé la recette, mais pas pour la vendre, ni pour la détruire. Il l’avait volée par panique, par stress, et l’avait cachée. Et les rires ? Le rire nasillard était le sien, lorsqu’il avait réussi son coup, et le rire franc de Madame Dubois avait servi de couverture, ou d’inspiration pour le code. La recette était retrouvée. Le mystère du rire, en partie résolu. L’enquête farfelue de J.S. touchait à sa fin, laissant place à un sentiment étrange de soulagement mêlé d’une pointe d’amusement face à la folie humaine.