Chapter 2
Les Vents Contraires
Le voyage maritime vers l'île présumée est périlleux. Elias échappe de peu à une attaque de saboteurs, des hommes envoyés pour le dissuader. La méfiance s'installe, et la quête prend une tournure dangereuse.
Les embruns cinglaient mon visage, chaque gouttelette salée semblant vouloir me rappeler la fragilité de notre embarcation face à l'immensité bleue. L'« Albatros », ce vieux voilier que j'avais acquis pour une somme dérisoire, poussait tant bien que mal contre la houle. Isabelle, naviguant avec une aisance déconcertante, semblait faire corps avec le navire, ses mains fines et fortes tenant la barre avec une assurance qui, étrangement, ne parvenait pas à dissiper complètement la méfiance qui m'habitait. Elle était là, engagée pour me mener à bon port, mais ses yeux, d'un gris perçant, ne livraient jamais leurs secrets.
« Les vents tournent, docteur », sa voix, grave et mélodieuse, fendit le grondement des vagues. « Ils ne nous sont plus favorables. »
Je hochai la tête, observant l'horizon qui se teignait d'une lumière orangée, prélude d'un coucher de soleil qui s'annonçait violent. La carte, précieusement conservée dans une pochette étanche à mes côtés, semblait vibrer sous mes doigts, comme si elle pressentait le danger. Les premiers jours avaient été d'un calme trompeur, bercés par le doux clapotis des vagues et la promesse de découvertes. Mais depuis hier, une tension palpable s'était installée. Une sensation d'être observé, traqué.
« Vous pensez que c'est lié à notre destination ? » demandai-je, ma voix à peine audible par-dessus le vent.
Elle haussa les épaules, un geste minime mais chargé de sous-entendus. « Ces eaux sont peu fréquentées, docteur. Les rares navires qui s'y aventurent ont souvent des intentions… particulières. Ou alors, ils cherchent à en éloigner les autres. »
Ses paroles résonnaient avec mes propres appréhensions. La carte, découverte dans les profondeurs poussiéreuses d'une bibliothèque oubliée, était plus qu'une simple relique ; c'était une clé, et les clés ouvrent des portes, mais elles attirent aussi les voleurs.
Soudain, un craquement sinistre retentit à l'arrière du bateau. Je me retournai vivement, le cœur battant la chamade. Une déflagration sourde secoua l'« Albatros », suivie d'un jet d'eau bouillonnante à quelques mètres de notre coque.
« Qu'est-ce que c'était ? » hurlai-je, me cramponnant au bastingage.
Isabelle, imperturbable, scrutait la mer d'un œil vif. « Un projectile. Probablement une vieille torpille ou une sorte de mine. Ils ne veulent pas que nous arrivions. »
« Ils ? » Le mot résonna comme un écho glaçant. Je n'étais plus seul dans cette quête, et les autres n'étaient pas animés des mêmes nobles intentions. Silas Croft. Le nom surgit dans mon esprit comme une lame froide. J'avais entendu des rumeurs, des murmures dans les milieux archéologiques sur un certain Croft, un homme sans scrupules, un chasseur de trésors véreux qui ne reculait devant rien pour s'emparer de ce qui ne lui appartenait pas.
Un deuxième projectile perça l'eau, plus près cette fois, projetant des éclaboussures sur le pont. L'« Albatros » tangua violemment.
« Nous devons nous éloigner ! » s'écria Isabelle, ses muscles bandés par l'effort. « Mais ils sont rapides. »
Elle sortit un pistolet de sa ceinture, un objet ancien mais bien entretenu. Mon sang se glaça. Elle était préparée. Trop préparée ?
« Que faites-vous ? »
« Je ne compte pas me laisser couler sans me défendre, docteur. Ni vous laisser faire. »
Une petite embarcation, dissimulée par les vagues, apparut soudainement sur notre flanc tribord. Des silhouettes s'agitaient à son bord, armées. Mon estomac se noua. C'était eux. Les saboteurs.
« Ils ont l'intention de nous aborder ! »
« Ils préféreraient nous couler pour qu'il n'y ait pas de témoins. » Sa voix était calme, mais je pouvais sentir la tension monter en elle.
L'un des hommes sur l'embarcation leva une arme. Avant même que je puisse réagir, Isabelle ouvrit le feu. Un coup sec, précis. L'homme s'écroula dans le bateau. Le chaos éclata. Les autres ripostèrent, des balles sifflant autour de nous. L'une d'elles vint frapper le mât, faisant voler des éclats de bois.
« Nous devons changer de cap ! » cria Isabelle, luttant contre la barre. « Vers la côte. Il y a des récifs là-bas, ils hésiteront à nous suivre. »
Elle manœuvra avec une habileté stupéfiante, l'« Albatros » répondant à ses moindres désirs. Les saboteurs, pris par surprise par notre changement de cap radical, furent contraints de ralentir. L'un d'eux lança un objet qui atterrit sur notre pont. Une grenade.
« Couche-toi ! » hurla Isabelle.
Je me jetai au sol, le bruit assourdissant de l'explosion me secouant jusqu'aux os. La fumée âcre envahit l'air, et une douleur lancinante me traversa le bras. J'avais été touché.
Quand je relevai la tête, l'embarcation des saboteurs avait disparu, probablement repoussée par le vent et les vagues, ou peut-être par l'explosion elle-même. Mais le danger n'était pas écarté.
Isabelle s'approcha, son visage marqué par la concentration. Elle examina ma blessure. « Ce n'est pas profond, mais il faut nettoyer cela. » Elle sortit une trousse de premiers soins de son sac étanche, ses gestes rapides et efficaces.
Alors qu'elle bandait mon bras, je la regardai. Cette femme, engagée par un ami commun, dont je ne savais presque rien, venait de me sauver la vie. Mais ses yeux, lors de l'échange de tirs, avaient brillé d'une lueur que je ne parvenais pas à déchiffrer. Était-ce la peur ? La détermination ? Ou quelque chose de plus sombre ?
« Qui étaient-ils ? » demandai-je, la voix rauque.
« Des mercenaires, je suppose. Des hommes envoyés pour vous dissuader. Ou peut-être pour vous éliminer. »
« Vous aviez l'air de savoir à quoi vous attendre. » Mon ton était accusateur, malgré ma gratitude.
Elle leva les yeux vers moi, son regard intense. « Je connais ces eaux, docteur. Et je connais le genre d'hommes qui y rôdent. Silas Croft, par exemple. Il a déjà fait parler de lui. »
Croft. Le nom réaffirmait sa présence dans cette affaire. Il ne s'agissait pas d'un simple accident, mais d'une attaque délibérée. Il voulait la cité. Il voulait ce que la carte promettait.
« Comment saviez-vous que c'était Croft ? »
« Les rumeurs circulent. Et il a une façon de faire qui lui est propre. Il n'est pas du genre à discuter. » Elle hésita. « J'ai des raisons de ne pas aimer cet homme. »
Ses mots étaient évasifs, mais je sentis qu'il y avait une histoire derrière. Une histoire qu'elle n'était pas encore prête à partager. Et moi non plus. Mon passé, marqué par la perte de mon mentor lors d'une expédition malheureuse, me rendait prudent. La solitude était devenue mon refuge, mais cette attaque m'avait rappelé que le danger ne recule pas devant l'isolement.
Nous voguâmes dans un silence pesant, le soleil ayant enfin disparu derrière l'horizon, laissant place à une nuit étoilée mais inquiétante. La carte, dans sa pochette, semblait désormais moins une promesse qu'un fardeau. L'île légendaire existait, et son existence attirait des ombres dangereuses.
Au petit matin, une silhouette se dessina à l'horizon. L'île. Elle se dressait, imposante, recouverte d'une végétation luxuriante et dense, ses flancs escarpés semblant défier l'océan. Une aura de mystère et de danger émanait d'elle, une promesse de merveilles et de périls.
« Nous sommes arrivés, docteur. » La voix d'Isabelle était empreinte d'une solennité inhabituelle.
Alors que nous nous approchions, je pus apercevoir, à travers le voile de la brume matinale, les premiers vestiges d'une architecture imposante, des pierres sculptées par le temps et les éléments, des structures qui témoignaient d'une civilisation oubliée. Mais en même temps, je remarquai quelque chose qui me glaça le sang. Des traces de pas récentes sur le rivage. Des débris métalliques, semblables à ceux des saboteurs. Et, plus troublant encore, une vieille tache sombre sur le sable, presque effacée par les marées. Du sang.
La cité perdue n'était pas seulement un trésor archéologique ; c'était aussi le théâtre d'un crime. L'aventure venait de prendre une tournure bien plus sombre que je ne l'avais jamais imaginé. La quête de la connaissance se mêlait désormais à une enquête macabre, et je sentais que ma résilience allait être mise à rude épreuve. L'écho des lost city venait de résonner, et il portait en lui les murmures d'une tragédie récente.