Chapter 14

Chapitre 14 : Le Poids du Frêne

> Le remplaçant attaqua le premier. > Il n'y avait aucun élan sauvage dans son geste, aucune haine. C'était un mouvement propre, rectiligne, une trajectoire apprise en centre de formation pour abattre une cible sans fioritures. Il leva sa pelle neuve pour frapper Roxane à la tempe. > Roxane ne recula pas. Elle connaissait l’inertie du métal mieux que quiconque. Elle pivota légèrement sur sa jambe gauche, laissant la lame adverse fendre l'air à quelques centimètres de son visage. Le sifflement de l'acier coupa la brume. > Dans le même tempo, elle utilisa le manche en frêne de sa propre pelle. Pas pour frapper, mais pour crocheter la cheville du jeune homme. > Le bois s'encastra derrière le tendon d'Achille. Roxane tira d'un coup sec, l'épaule basse, transférant toute sa masse vers l'arrière. Le remplaçant perdit l'équilibre. Ses bottes glissèrent sur l'herbe trempée de rosée. Il tomba lourdement sur le dos, le souffle coupé par l'impact. > Avant qu'il ne puisse se redresser, les deux nettoyeurs en veste sombre intervinrent. > L'un d'eux sortit sa main de sa poche. L'acier d'un pistolet automatique équipé d'un silencieux brilla sous la lueur sale de l'aube. Il n'osa pas tirer immédiatement ; le corps du remplaçant, qui tentait de se relever en rampant, masquait sa ligne de mire. > — Gabriel ! Bloque la ligne ! hurla Roxane sans détacher ses yeux de l'arme. > À trente mètres de là, sous le grand chêne, Gabriel comprit. Ses doigts glacés s'enfoncèrent dans la page du registre noir. Il prit la plume écarlate de Vandamme, restée coincée dans la reliure, et raya frénétiquement la ligne 12 du carré 4. Il y mit une telle rage que le métal de la plume déchira le papier épais dans un crissement strident. > Au même instant, l'homme au pistolet s'effondra à genoux. > Ce ne fut pas un coup physique. Ce fut un spasme. Ses yeux devinrent immenses, fixés sur le vide, alors qu'une quinte de toux violente lui arrachait la gorge. Sa radio de bord, fixée à son col, se mit à cracher un flot de friture statique, un hurlement strident de données corrompues. > La structure d'Enchanté glitchait. Rayonner la ligne dans le livre modifiait la réalité des nettoyeurs en temps réel. Ils perdaient leur statut de données valides. > Le second nettoyeur, voyant son collègue se tordre au sol, comprit le danger. Il ignora Roxane et fondit droit sur Gabriel à travers les tombes, sortant une lame courte de sa ceinture. > — Non ! cria Roxane. > Elle courut. Ses bottes s'enfonçaient dans la terre grasse du carré 4. Elle court-circuita les allées, sautant par-dessus les dalles de granit, sa pelle serrée à deux mains. Elle n'était plus la fossoyeuse passive qui observait les larmes comme on regarde la pluie. Le Silence s'était transformé en un vacarme de sang et de fureur dans ses oreilles. Elle était vivante. Et les vivants défendent leur territoire. > Le nettoyeur arrivait à dix mètres de Gabriel, la lame levée. Gabriel, paralysé par le froid et la panique, ne bougeait plus, le registre ouvert sur ses cuisses. > Roxane arriva par le flanc. Elle ne chercha pas la précision. Elle balança sa pelle de toutes ses forces, un swing horizontal, lourd, chargé des sept années passées à retourner la roche et l'argile d'Enchanté. > Le plat de la lame de fer percuta les côtes de l'homme avec un bruit sourd de bois brisé. > L'impact projeta le nettoyeur trois mètres plus loin. Il roula dans les ronces qui bordaient la clôture du cimetière, sa lame lui échappant des mains. Il resta immobile, sa respiration sifflante indiquant que la structure de sa cage thoracique venait de céder sous le poids du frêne. > Roxane s'arrêta, chancelante, s'appuyant sur le manche de son outil. Sa poitrine se soulevait au rythme de ses pulsations. Cent quarante. Cent soixante. Le calcul n'avait plus d'importance. > Elle se retourna vers l'allée centrale. > Le remplaçant s'était relevé. Il tenait toujours sa pelle neuve, mais ses mouvements étaient devenus erratiques, saccadés, comme ceux d'un automate dont les batteries faiblissent. Sa radio crachait des codes d'erreur en boucle : *Sujet introuvable. Ligne supprimée.* > Il regarda Roxane. Pour la première fois, une lueur d'incompréhension — presque de la peur — traversa son visage de cire. > Derrière lui, la brume commença à se dissiper, révélant la silhouette d'une berline noire garée devant la grille principale du cimetière. Le moteur tournait au ralenti. > À la place du conducteur, une silhouette familière se découpait à travers le pare-brise embué. > Vandamme. Il était venu lui-même superviser la fin de son outil.

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Les premiers rayons d’un soleil pâle, à peine plus qu’une promesse voilée, peinaient à percer la brume épaisse qui s’accrochait aux pierres tombales. L’odeur de terre humide et de feuilles en décomposition flottait, lourde et familière, dans l’air glacial de l’aube. C’était mon royaume, le sanctuaire de mon Silence. Et aujourd’hui, il était profané.

Le remplaçant attaqua le premier. Il était jeune, à peine sorti de l’adolescence, avec ce regard vide que seul le désespoir ou l’endoctrinement pouvait graver sur un visage. Il n’y avait aucun élan sauvage dans son geste, aucune haine. C’était un mouvement propre, rectiligne, une trajectoire apprise en centre de formation pour abattre une cible sans fioritures. Il leva sa pelle neuve, son métal brillant d’une propreté suspecte, pour frapper Roxane à la tempe. Une frappe calculée, chirurgicale.

Mais je n’étais pas une cible. Je connaissais l’inertie du métal mieux que quiconque, le poids de la terre qu’il déplaçait, la façon dont il mordait la pierre. Je ne reculai pas. Je pivota légèrement sur ma jambe gauche, un mouvement infime, presque imperceptible, laissant la lame adverse fendre l’air à quelques centimètres de mon visage. Le sifflement de l’acier coupa la brume comme une lame de rasoir invisible.

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