Chapter 2

L'Écho de la Ville

La première piste mène Élise à une librairie oubliée. Un autre indice, un livre marqué, la dirige vers un café où Marc aimait se réfugier. Chaque pas est une plongée dans leurs souvenirs.

9 min read

Les doigts d'Élise tremblaient légèrement en effleurant la couverture usée du roman. « Les Passages Obscurs », un titre qui résonnait étrangement avec le vide béant laissé par Marc. La librairie, nichée dans une ruelle pavée que peu de citadins empruntaient, sentait le papier jauni et la poussière des années. Les étagères croulaient sous le poids de volumes oubliés, chaque recoin semblait murmurer des histoires anciennes. C’était exactement le genre d’endroit où Marc, avec son amour pour les trésors cachés, aurait pu se réfugier.

Elle avait trouvé le premier indice ici, caché dans le revers de son manteau qu’il avait laissé derrière lui. Une petite note manuscrite, à peine quelques mots : « Là où les histoires prennent vie, cherche le passage. » Une énigme qui l’avait conduite, après des heures de recherches frénétiques, à cette adresse obscure. Le libraire, un vieil homme aux lunettes épaisses et au sourire énigmatique, avait simplement pointé du doigt une section dédiée à la littérature française du XIXe siècle.

Et maintenant, ce livre. Il était là, dans la pile qu’elle avait dérangée, un exemplaire de « Les Misérables », posé à une page précise. La 247ème, si sa mémoire était bonne. Elle avait déjà lu cette page mille fois dans son esprit, essayant d’y déceler un sens caché. Les mots se mélangeaient, se déformaient sous le poids de son angoisse. Cosette, Jean Valjean, les égouts de Paris… Rien qui ne lui semblât directement lié à Marc. Pourtant, le marque-page, un simple ruban de soie bleu nuit, était étrangement familier. Elle l’avait vu une fois, glissé dans les cheveux de Marc, lors d’une soirée où il avait semblé plus distant que d’habitude.

« C’est là qu’il aimait venir, n’est-ce pas ? » La voix du libraire la tira de sa rêverie. Il s’était approché, ses pas silencieux sur le plancher grinçant.

Élise sursauta, le cœur battant la chamade. « Oui… enfin, je crois. Il m’en avait parlé. »

« Ah, le jeune homme aux yeux de tempête. Il venait souvent ici, cherchant l’inspiration. Surtout dans les récits qui parlent de fuite, de dissimulation. » Le vieil homme la regarda avec une intensité qui la déstabilisa. « Ce livre, vous l’avez trouvé par hasard ? »

« Je… je suppose. » Elle serra le livre contre sa poitrine. « Il y avait un ruban. Est-ce que ce ruban vous dit quelque chose ? »

Le libraire plissa les yeux, puis un léger sourire effleura ses lèvres. « Le bleu nuit. Oui, je me souviens. Il l’utilisait parfois pour marquer ses passages préférés. Surtout ceux qui parlaient de lieux… discrets. »

« Discrets ? » répéta Élise, le souffle court.

« Des endroits où l’on peut observer sans être vu. Des observatoires improvisés. Il aimait cette idée. » Le libraire se pencha, ses yeux pétillant de malice. « Il y a un café, juste à quelques rues d’ici. Le ‘Café des Écrivains’. Il y passait des heures, à écrire ou à lire. Il disait que l’ambiance y était propice à la méditation. Et les fenêtres… elles donnent sur la place. »

Le Café des Écrivains. La mention frappa Élise comme un coup de poing. Bien sûr. Marc adorait ce café. Elle s’y était rendue avec lui, d’innombrables fois. Ils avaient partagé des cafés fumants, des éclats de rire, des murmures intimes. C’était leur refuge, leur îlot de tranquillité au milieu de l’agitation parisienne. Un endroit où il lui avait parlé de ses rêves, de ses ambitions, mais jamais de ses secrets.

« Merci », réussit-elle à articuler, sa voix rauque d’émotion. Elle paya le livre, le remercia à nouveau, et sortit de la librairie, le soleil lui semblant soudain trop agressif.

Le Café des Écrivains était fidèle à sa réputation. L’odeur du café fraîchement moulu flottait dans l’air, mêlée à celle des croissants chauds et des livres anciens disposés sur les tables. Des étudiants, des artistes, des intellectuels s’y côtoyaient dans une atmosphère studieuse et feutrée. Élise reconnut la banquette de velours rouge où elle et Marc aimaient s’installer, celle qui offrait une vue imprenable sur la place animée.

Elle commanda un expresso, le cœur battant à tout rompre. Chaque détail, chaque objet lui rappelait Marc. La petite fleur séchée posée sur le comptoir, le motif des nappes, même le son de la machine à café. Était-il vraiment venu ici ? Avait-il laissé un autre indice ?

Elle scruta les tables autour d’elle, cherchant un signe, une anomalie. Rien. Le temps semblait s’étirer, chaque minute une torture. Elle se sentait observée, non pas par les clients, mais par les fantômes de ses souvenirs. Marc était là, à chaque coin de regard, riant, la regardant avec cette lueur particulière dans les yeux.

Soudain, son regard fut attiré par une table vide, près de la fenêtre. Sur le bois sombre, des traces de café formaient une constellation étrange. Elle se leva, le cœur battant à tout rompre, et s’approcha. Les traces n’étaient pas aléatoires. Elles formaient un dessin rudimentaire, presque invisible. Une spirale. Avec un point au centre.

La spirale. Elle avait vu ce symbole quelque part récemment. Dans les notes de Marc ? Non. Dans un de ses livres ? Peut-être. Elle se remémora les conversations, les livres qu’il avait lus, les sujets qui le passionnaient. Elle se souvenait d’une discussion sur les cartes stellaires, sur les constellations oubliées. La spirale… C’était le symbole d’une galaxie lointaine, une que Marc avait mentionnée une fois, avec une fascination étrange.

Elle s’assit à la table, le manteau de Marc toujours sur ses épaules, comme une protection. Elle sortit son téléphone, ouvrant la galerie de photos. Elle chercha les images qu’elle avait prises de ses carnets, des notes qu’il avait laissées. Ses doigts glissèrent sur l’écran, parcourant des pages remplies de chiffres, de symboles, de schémas complexes.

Et puis, elle le trouva. Sur une page presque vierge, à côté d’une équation cryptique, un petit croquis : une spirale, identique à celle dessinée sur la table. En dessous, une seule phrase, tracée d’une main tremblante : « Le serpent se mord la queue. »

Le serpent se mord la queue. L’ouroboros. Symbole de l’éternité, du cycle, mais aussi de l’auto-destruction, du piège. Elle sentit un frisson parcourir son échine. Qu’est-ce que cela signifiait ? Que Marc était piégé ? Ou qu’il avait orchestré sa propre disparition ?

« Vous cherchez quelque chose ? »

La voix, grave et profonde, la fit sursauter. Elle leva les yeux. Un homme se tenait devant elle, immense, le visage dissimulé par l’ombre de son fedora. Il portait un long manteau sombre, qui semblait absorber la lumière. Il y avait une aura de danger qui émanait de lui, une présence menaçante qui lui glaça le sang.

« Je… je ne sais pas. » Ses mots étaient à peine audibles.

L’homme s’approcha de la table, son regard balayant les traces de café. « La spirale. Intéressant. Il y a des gens qui aiment jouer avec les symboles. Des jeux dangereux. »

« Qui êtes-vous ? » demanda Élise, sa voix retrouvant une pointe de détermination despite de sa peur.

L’homme sourit, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. « On peut dire que je suis… un ami de la famille Dubois. Et je m’inquiète pour Marc. »

Le nom de Marc, prononcé par cet inconnu, lui fit l’effet d’une décharge électrique. « Vous le connaissez ? »

« Nous avons des intérêts communs. Des intérêts qui pourraient être compromis par sa disparition. » L’homme se pencha légèrement, son regard perçant fixant Élise. « Ce Marc Dubois, il n’est pas celui que vous croyez. Il a des… activités. Des activités qui attirent l’attention. L’attention de personnes qui n’aiment pas être contrariées. »

Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds. Les mots de l’homme résonnaient avec une vérité dérangeante. Marc, son Marc, celui qu’elle aimait, celui qu’elle croyait connaître… était-il vraiment impliqué dans des choses sombres ?

« Je ne comprends pas. » Elle bredouilla, secouant la tête.

« Vous ne comprenez pas encore. Mais vous allez comprendre. » L’homme sortit une carte de visite de sa poche. Elle était sobre, imprimée sur un papier épais et noir. Au centre, une seule ligne : « Monsieur Dubois. »

Monsieur Dubois. Le père de Marc. L’homme qu’elle avait rencontré une seule fois, lors d’un dîner formel, et qui l’avait regardée avec une froideur déconcertante. L’homme qui avait toujours semblé désapprouver leur relation.

« Votre père ? » demanda-t-elle, la voix étranglée.

« Mon père, oui. Et il souhaite vous parler. Il pense que vous pourriez nous aider à retrouver Marc. Ou, du moins, à comprendre ce qu’il a fait. » L’homme laissa la carte sur la table. « Ne tardez pas. Le temps presse. Et les gens qui s’intéressent à Marc ne sont pas patients. »

Il se retourna et sortit du café sans un bruit, disparaissant dans la foule de la place. Élise resta figée, le cœur battant la chamade, la carte de visite serrée dans sa main. Monsieur Dubois. L’homme froid et calculateur. L’homme qui contrôlait tout. L’homme qui avait toujours regardé Marc avec une possession inquiétante.

Et si Marc n’était pas une victime ? Et si sa disparition était liée à son père, à ses affaires ? Et si… et si Marc avait joué un double jeu, la manipulant, utilisant son amour pour ses propres desseins ?

L’image de Marc, de ses yeux si sincères, de ses promesses murmurées, se brouilla dans son esprit, remplacée par le visage impassible de Monsieur Dubois et les mots glacials de l’inconnu. Elle sentit une peur nouvelle, plus profonde, s’installer en elle. Une peur non pas de perdre Marc, mais de découvrir qu’elle ne l’avait jamais vraiment connu.

Elle jeta un dernier regard aux traces de café sur la table. La spirale semblait se moquer d’elle, un symbole de son propre tourbillon d’incertitude et de désespoir. Le serpent se mordait la queue. Et elle, Élise, était prise au milieu de ce cercle vicieux, sans savoir où était la sortie, ni qui était réellement l’ennemi. Elle savait une chose, cependant. Sa quête de vérité venait de prendre une tournure bien plus dangereuse qu’elle ne l’aurait jamais imaginé. Le chemin devant elle était semé d’embûches, et les visages familiers pouvaient cacher les intentions les plus sombres.

✦ ✦ ✦