Chapter 2
L'Ombre de Dubois
Un puissant homme d'affaires véreux, Monsieur Dubois, propose un partenariat lucratif à David, mais à la condition de pratiques douteuses. Le pays s'enfonce dans la crise politique, divisant les familles.
Le soleil se levait à peine sur Abidjan, projetant une lumière douce et dorée sur les toits de tôle ondulée et les immeubles d'une modernité encore hésitante. Dans son petit bureau, baigné des premières lueurs de l'aube, David sirotait son café, les yeux fixés sur les plans étalés devant lui. Le bourdonnement de la ville commençait à peine à s'éveiller, mais dans son esprit, c'était déjà une symphonie d'idées, de projets, de rêves. "Avenir Éclair", son entreprise de panneaux solaires, était plus qu'une affaire ; c'était le fruit d'une conviction profonde, d'une foi qui le poussait à croire en un demain meilleur, un demain alimenté par des sources propres et une éthique sans faille. Il avait mis tout son cœur, toute son énergie dans cette entreprise, nourri par les paroles de son pasteur, par l'exemple de sa mère, Sarah, dont la bonté était le phare de leur famille.
La porte de son bureau s'ouvrit sur Salomé, sa fiancée, un sourire doux aux lèvres, un panier garni à la main. Son arrivée était toujours comme une brise fraîche, apportant avec elle un parfum de sérénité et d'amour.
« Bonjour, mon amour, » dit-elle en posant le panier sur le bureau. « Je t'ai apporté quelques douceurs pour te donner des forces. Tu as encore veillé tard ? »
David se tourna vers elle, son visage s'illuminant. « Salomé, ma chérie. C’est gentil. Oui, j’étais plongé dans les chiffres. On approche d’une étape importante. » Il prit sa main, sentant la chaleur rassurante de sa peau.
« Je sais, » répondit-elle, ses yeux pétillant d'une fierté sincère. « Je suis si fière de toi, David. De ce que tu bâtis. » Elle s'assit sur le bord de son bureau, observant les plans avec intérêt. « Qu’est-ce qui te préoccupe autant ce matin ? »
« Rien de grave, » la rassura-t-il, bien que le poids des responsabilités lui pesât sur les épaules. « Juste la gestion, les commandes, la logistique… et les incertitudes du marché. Tu sais comment c’est. » Il lui sourit, mais un voile fugace traversa son regard. Il ne lui disait pas tout, pas encore. Les doutes, les petites peurs qui se faufilaient dans son esprit lorsqu'il pensait à l'ampleur de la tâche, à la corruption latente qui gangrenait le pays, il les gardait pour lui.
Le bruit d'une voiture de luxe qui se gara dans la cour les fit sursauter. Une imposante berline noire, dont le chrome brillait sous le soleil matinal, dominait le paysage modeste de leur quartier. Un homme en sortit, impeccablement vêtu d'un costume sombre, le visage impassible, encadré par des cheveux grisonnants savamment coiffés. Monsieur Dubois. La nouvelle avait circulé comme une traînée de poudre : l'homme d'affaires le plus puissant et le plus redouté d'Eburnie s'intéressait à leur petite entreprise.
David se leva, une tension nouvelle parcourant son corps. Salomé sentit son cœur battre un peu plus vite. Dubois entra dans le bureau sans être annoncé, suivi de deux hommes de main qui restèrent dans l'ombre, tels des gardes du corps silencieux. L'air sembla se raréfier.
« Monsieur Narcisse, » commença Dubois d'une voix grave, presque ronflante, son regard balayant la pièce avec une assurance déconcertante. « J’ai entendu parler de votre initiative. Très… prometteur. » Il s’approcha du bureau, ses yeux tombant sur les plans. « Les énergies renouvelables, c’est l’avenir, n’est-ce pas ? Un marché en pleine expansion. Et vous, vous semblez avoir une longueur d’avance. »
David hocha la tête, restant sur ses gardes. « Nous faisons de notre mieux, Monsieur Dubois. »
« De votre mieux ne suffit pas toujours dans ce monde, jeune homme, » rétorqua Dubois avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. « Il faut savoir saisir les opportunités. Et j’ai une opportunité pour vous. Une proposition qui pourrait propulser ‘Avenir Éclair’ au sommet de l’industrie en Eburnie. Un partenariat. »
Il marqua une pause, savourant l’effet de ses mots. David le regardait, le cœur serré. Il avait entendu parler de Dubois, de ses méthodes, de sa façon de faire des affaires qui laissait souvent des traces amères.
« Un partenariat ? » répéta David, essayant de masquer son appréhension.
« Exactement, » dit Dubois, s’asseyant sans y être invité sur la seule chaise disponible, celle de Salomé. Elle s’était discrètement reculée, observant la scène avec une inquiétude palpable. « J’ai des… connexions. Des facilités. Je peux vous ouvrir des portes, vous assurer des contrats importants. Des contrats qui vous permettront de produire à grande échelle, de conquérir le marché national, voire international. Imaginez, Monsieur Narcisse, votre nom associé au mien. »
David sentit une sueur froide perler sur son front. Il savait où cela menait. Les « facilités » de Dubois signifiaient souvent des pots-de-vin, des passe-droits, des arrangements avec les règles, des compromis avec la loi.
« Je vous remercie de votre proposition, Monsieur Dubois, » dit David, choisissant ses mots avec soin. « Mais ‘Avenir Éclair’ a été fondée sur des principes. L’intégrité, l’honnêteté… »
Dubois éclata d’un rire sec et sans joie. « L’intégrité et l’honnêteté sont des luxes, jeune homme. Des luxes que peu peuvent se permettre. Dans ce pays, pour réussir, il faut être pragmatique. Il faut savoir… s’adapter. Mes ‘facilités’, comme vous dites, impliquent que certains de vos concurrents n’auront jamais la chance que vous aurez. Et il faudra bien que vous leur rendiez la pareille, un jour ou l’autre. »
Il se pencha en avant, son regard intense fixé sur David. « Je vous propose de vous débarrasser de vos scrupules pour un temps. Acceptez mon aide, et je vous garantis que votre entreprise fleurira. Refusez, et… vous risquez de rencontrer quelques obstacles. Des obstacles qui pourraient bien mettre fin à votre belle aventure avant même qu’elle n’ait vraiment commencé. »
La menace était à peine voilée. David sentit un frisson le parcourir. Il regarda Salomé, qui lui renvoya un regard plein d'amour et de soutien, un regard qui lui disait : « Reste fidèle à toi-même. »
« Je suis désolé, Monsieur Dubois, » répondit David, sa voix ferme malgré le tumulte intérieur. « Je ne peux pas. Mes principes sont la fondation de mon entreprise, et je ne peux pas les renier. Je préfère construire lentement, sur des bases solides, que de voir mon entreprise prospérer grâce à des pratiques que je ne cautionne pas. »
Dubois le fixa un instant, son visage se durcissant. La déception, puis une pointe de colère, traversèrent ses yeux. « Dommage, » dit-il froidement, se levant d’un bond. « Vous faites une erreur monumentale, Monsieur Narcisse. Une erreur que vous regretterez amèrement. » Il se tourna vers ses hommes. « Venez. »
Ils sortirent aussi silencieusement qu’ils étaient entrés, laissant derrière eux une atmosphère lourde et une odeur de parfum coûteux qui semblait vouloir étouffer la fraîcheur de l’aube.
Salomé se précipita dans les bras de David. « Je suis si fière de toi, mon amour, » murmura-t-elle contre son épaule. « Tu as été si fort. »
David serra sa fiancée, le cœur encore battant la chamade. « Merci, ma chérie. J’avais besoin de sentir ton soutien. Mais… je sais que ce n’est que le début des ennuis. »
Les jours qui suivirent furent marqués par une tension palpable. Les appels téléphoniques devinrent plus fréquents, mais souvent interrompus par des grésillements étranges. Des rumeurs commencèrent à circuler dans le quartier des affaires : des fournisseurs qui refusaient soudainement de livrer, des banques qui retardaient des crédits importants, des clients qui annulaient des commandes sans explication. L'ombre de Dubois semblait s'étendre sur "Avenir Éclair".
Pendant ce temps, la situation politique dans le pays se dégradait de jour en jour. Les discours enflammés à la télévision, les manifestations réprimées dans le sang, la pauvreté croissante qui poussait les gens à bout. David voyait son père, Darius, de plus en plus préoccupé. Darius, autrefois un homme d’affaires respecté, maintenant pris dans les rouages complexes et dangereux du pouvoir, essayait de naviguer entre les exigences du régime et son désir de protéger sa famille. Les dîners familiaux, autrefois moments de partage et de rires, étaient devenus des champs de bataille silencieux, marqués par des regards lourds et des silences gênés.
« Tu as vu ce qui se passe à la frontière ? » avait demandé Darius lors d'un dîner, le journal froissé à la main. « Le gouvernement prétend que ce sont des agitateurs, mais les gens meurent de faim, Sarah. De faim ! »
Sa femme, Sarah, avait posé sa main sur la sienne, ses yeux emplis de compassion. « Je sais, mon amour. Mais nous devons rester prudents. Pour les enfants. »
« Prudents ? » avait répliqué David, un soupçon d’amertume dans la voix. « Est-ce que rester prudent, c’est accepter de voir la corruption gagner ? Est-ce que rester prudent, c’est se taire quand l’injustice règne ? »
Darius l’avait regardé, une lueur de douleur dans les yeux. « David, tu ne comprends pas. Les choses sont plus compliquées que cela. Il y a des forces en jeu que tu ne peux pas imaginer. J’ai des responsabilités… »
« Et moi, j’ai une conscience ! » avait rétorqué David, sa voix s’élevant. « Je ne peux pas construire mon entreprise sur des mensonges et des compromis. Je veux un avenir différent pour ce pays. »
Le silence s’était installé, lourd de non-dits et de divergences profondes. Léa, la sœur de David, plus jeune et plus sensible aux changements d’humeur, avait baissé les yeux, l’air mal à l’aise. Dolorès, leur autre sœur, plus pragmatique et moins portée sur les idéaux, avait soupiré.
Un soir, alors que la nuit enveloppait la ville d'une chaleur moite, David reçut un appel de son père. La voix de Darius était tendue, presque chuchotée.
« David, il faut que je te parle. C’est urgent. Et ne dis rien à ta mère. »
David sentit son cœur se serrer. « Qu’est-ce qui se passe, Papa ? »
« Je… j’ai des problèmes. Des gros problèmes. Dubois… il me met la pression. Il sait des choses sur moi. Sur mon passé. Des choses que j’ai faites pour essayer de… de préserver notre famille quand les temps étaient difficiles. Il menace de tout révéler. Et ça… ça pourrait te mettre en danger aussi, David. »
David écoutait, abasourdi. Son père, un homme qu’il admirait malgré leurs désaccords, était pris au piège. « Papa, qu’est-ce que je peux faire ? »
« Je ne sais pas, mon fils. Je ne sais plus. Je pensais pouvoir naviguer entre les deux mondes, mais je suis pris. Dubois veut que je… que je te pousse à accepter son offre. Il pense que tu es le point faible. Il croit que tu céderas si je te mets la pression. »
David sentit une vague de colère monter en lui, mais aussi une immense tristesse. Son propre père, manipulé par Dubois, utilisé comme un levier pour le faire plier. « Papa, je ne céderai pas. Jamais. »
« Je sais, mon fils. Je sais. Mais Dubois est dangereux. Il ne reculera devant rien. Fais attention à toi. Et à Salomé. »
La conversation se termina, laissant David seul avec ses pensées. L’ombre de Dubois ne se contentait pas de planer sur son entreprise ; elle s’insinuait dans sa famille, semant la discorde, menaçant de tout détruire. La foi qui l’avait toujours soutenu était mise à rude épreuve. Il regarda par la fenêtre, le ciel nocturne parsemé d’étoiles indifférentes. Comment combattre une telle noirceur ? Comment garder sa foi quand la corruption semblait être le seul langage compris par ceux qui détenaient le pouvoir ? Il savait que la bataille serait longue, et qu’elle demanderait plus que de simples convictions. Elle demanderait un courage qu’il ne savait pas encore posséder.