Lucien resta un moment immobile sur le trottoir, le pétale serré dans sa paume. Les passants s’écartaient, jetant de rapides coups d’œil à la jeune femme qui s’éloignait, puis à lui. Le vent soulevait de la poussière, et la clochette de la pâtisserie tinta derrière lui. Sa mère ouvrit la porte, inquiète, mais il lui fit signe de patienter. Il ne pouvait pas rentrer, pas tout de suite. Pas avec ce goût de faute dans la bouche.
Le visage d’Élodie restait imprimé dans sa mémoire, cette lumière furieuse dans ses yeux alors qu’elle s’efforçait de rester droite, digne malgré la douleur. Si fragile et pourtant si fière. Cela piquait Lucien au plus profond. Il remonta la rue, suivant de loin la silhouette d’Élodie qui boitait, la main crispée sur son sac. Il n’osait pas l’appeler, conscient que sa présence risquait de l’aggraver, mais son sens de la responsabilité le poussait à veiller sur elle, au moins jusqu’à ce qu’elle atteigne un endroit sûr.
Elle s’arrêta à l’angle du boulevard et chercha nerveusement dans son sac. Le carnet bleu réapparut, glissé contre son cœur alors qu’elle s’adossait au mur, haletante. Lucien avança de quelques pas, hésitant. Il voulait lui proposer de la raccompagner, de s’assurer qu’elle n’avait rien de grave. Mais la façon dont elle serrait son carnet, comme un bouclier, lui fit comprendre qu’il n’était pas le bienvenu.
Il remarqua alors la tache de sang qui élargissait l’éraflure sur son genou. Le trottoir, la peur, la colère – tout cela, c’était de sa faute. Une envie irrésistible de s’excuser à nouveau s’insinuait, mais il savait que les mots ne suffiraient pas. Il s’approcha doucement, veillant à ne pas l’effrayer.
— Écoutez, Élodie…
Elle leva les yeux, les larmes refoulées brillant à la lisière de ses cils. Sa voix était tranchante.
— Je vous ai dit de partir !
Lucien resta là, pris entre sa volonté de respecter sa demande et le besoin d’agir. Il chercha dans sa poche et en sortit un mouchoir propre.
— Pour votre genou. Je ne vous toucherai pas… Je vous laisse ça ici.
Il posa le mouchoir sur le rebord du mur, puis recula de trois pas. Elle hésita, puis, voyant le sang, elle saisit le mouchoir sans un mot. Lucien sentit une tension étrange, faite de distance et de proximité forcées. Il lut la détresse derrière son masque de colère et sentit une vague de tendresse le traverser, mêlée d’humiliation et de crainte.
Un klaxon retentit derrière eux. Une voiture de police s’était arrêtée en double file, deux agents descendaient, alertés par la scène ou par les coups de téléphone des passants. L’un s’approcha d’Élodie tandis que l’autre venait vers Lucien, qui sentit soudain le poids du hasard et des gestes manqués.
— Que se passe-t-il ici ?
Lucien ouvrit la bouche pour répondre, mais Élodie l’interrompit, la voix ferme :
— Cet homme m’a renversée, mais je ne veux pas déposer plainte. Je veux juste partir.
Les policiers échangèrent un regard. Le plus jeune s’adressa à Lucien, l’air soupçonneux.
— Vos papiers, s’il vous plaît. Et racontez-moi comment tout cela est arrivé.
Le cœur de Lucien tambourinait, son regard chercha celui d’Élodie, qui évitait soigneusement ses yeux. Une brise fraîche passa entre eux comme la promesse silencieuse de conséquences imprévues.
Tout, maintenant, dépendait de ce qu’il allait dire.