La nuit est tombée complètement sur Séoul. L’appartement est plongé dans un silence presque sacré, seulement troublé par le bourdonnement lointain de la ville. Je contemple le journal fermé, posé devant moi sur la table basse. Les ombres dansent sur les murs, étirées par la lumière tiède de la lampe de chevet. Mon souffle est court, serré par cette fatigue qui ne me quitte plus depuis des mois. Mais l’envie d’ouvrir à nouveau le journal me taraude. Peut-être parce que ce soir, tout me semble trop lourd pour rester enfermé dans ma poitrine.
À travers la fenêtre entrouverte, un vent léger s’insinue, portant avec lui le parfum des arbres et la promesse d’une pluie prochaine. J’entends en bas les bribes d’une conversation animée, des rires qui montent dans la nuit. Des inconnus vivent leur vie, insouciants, alors que la mienne semble suspendue à un fil invisible. Je devrais dormir, mais je n’en ai pas la force. Il y a trop de pensées, trop de souvenirs qui bousculent mon cœur.
Je tends la main. Mes doigts effleurent le cuir vieilli du journal. C’est étrange comme ce simple objet, un carnet, peut contenir tant de moi-même. J’hésite, le pouce appuyé sur la reliure. Est-ce qu’il reste encore quelque chose à confier ? Est-ce que ce soir, je trouverai les mots pour apaiser mes peurs ?
Le téléphone vibre dans le silence. Une notification, lumineuse et froide. Le nom de Young-ho s’affiche. Cela fait des semaines que nous n’avons pas échangé. Mon cœur rate un battement. Tant de choses non dites flottent entre nous, à la fois tendres et douloureuses, éclats d’un passé trop beau, trop fragile. Je relis le message : « Tu penses à moi, parfois ? »
Les souvenirs affluent, brûlants. Notre dernière nuit ensemble, ses bras autour de moi, la façon dont il murmure mon prénom, comme s’il cherchait à effacer la maladie, à m’ancrer dans la vie. Mais aussi la peur qu’il lit dans mes yeux, cette peur que je ne peux jamais vraiment lui cacher. J’ai voulu le protéger de ma souffrance, l’éloigner pour ne pas le voir s’effondrer. Mais ce soir, il frappe à ma porte, même à distance.
Une goutte de pluie éclate sur le rebord de la fenêtre. L’odeur de l’orage imminent se mêle à celle du vieux papier. Je serre le journal contre moi. Est-ce que je peux lui répondre ? Ouvrir à nouveau mon cœur, le laisser entrer dans cette intimité que je croyais lui avoir retirée pour de bon ?
Tout à coup, la lumière du couloir vacille – puis la sonnette retentit. Un son aigu, inattendu, venu déchirer la nuit. Je me redresse, le cœur battant. Qui viendrait à cette heure ? Le téléphone vibre à nouveau : « Je suis en bas. Je veux te voir. »
Le silence retombe, mais il n’a plus rien de rassurant. Les battements de mon cœur résonnent dans tout mon corps. Je sens la chaleur, la peur, le manque. Young-ho est là, de l’autre côté de la porte, à attendre. La pluie commence à tomber franchement maintenant, couvrant la ville d’un rideau brillant. Mon journal tremble entre mes mains. Je dois décider. Ce soir, tout peut basculer.