Le sable crissait sous son corps à chaque mouvement, et Monde sentait l’humidité de la mer laisser place peu à peu à la douceur tiède de l’air. La brise portait un parfum d’algues mêlé à celui du sel, étrange mais rassurant, comme si malgré tout, l’océan veillait encore sur elle. L’amulette de corail battait doucement contre sa poitrine ; à chaque vibration, elle se rappelait que le temps lui était compté.
Elle observa le village. Les petites maisons de pierres blanches brillaient sous le soleil, leurs toits couverts de tuiles rouges évoquaient les coquillages éparpillés en bas de la falaise. Quelques pêcheurs rentraient leurs filets, riaient fort, insouciants. Personne ne pouvait imaginer la présence d’une sirène tapie à la lisière du monde humain — ni le secret qu’elle portait dans ses entrailles.
Monde sentit sa queue frémir. Elle ferma les yeux, se concentra, et sentit la magie de l’amulette agir : ses écailles se fondirent, sa queue se dissout en deux jambes pâles et tremblantes. Un frisson nerveux la parcourut. Elle tira maladroitement la couverture d’algue autour d’elle, l’ajustant comme elle l’avait vu faire par les humaines qui se baignaient parfois non loin de son royaume.
Elle se redressa lentement, vacilla. La gravité terrestre lui donnait l’impression d’être lourde, maladroite, étrangère à elle-même. Pourtant, elle avança jusqu’à la lisière de la crique, là où la lumière du matin caressait les galets. Chaque pas était une épreuve, chaque respiration, un défi. Je suis vraiment là, pensa-t-elle, la gorge serrée.
Soudain, un éclat métallique attira son regard : un petit bateau à rames glissait silencieusement non loin, approchant la plage. Un homme le dirigeait, silhouette droite, concentrée. Monde plissa les yeux, le cœur battant. Même de loin, elle reconnut la coupe sombre de ses cheveux et la façon hésitante dont il jetait parfois un regard vers l’horizon. Et cette cicatrice sur le menton…
C’était lui. Thomas. Il était bien réel. Elle sentit un flot d’émotions monter : soulagement, angoisse, espoir. Mais quoi faire ? Sortir à découvert, courir le risque d’être vue par d’autres ? Ou patienter encore, observer, tenter d’en apprendre plus d’abord ?
Le bateau s’arrêta près d’un rocher. Thomas scruta la crique, les sourcils froncés, comme s’il devinait une présence. Monde se recroquevilla derrière un buisson bas, son cœur cognant si fort qu’elle craignait qu’il l’entende d’ici. Mais il ne repartit pas. Au contraire : il descendit du bateau, pieds nus dans l’eau, puis s’avança lentement vers le sable, à quelques pas à peine d’elle.
Leurs regards se croisèrent. Un silence tendu s’installa. Le vent s’arrêta, suspendu. Il ouvrit la bouche, hésita. Monde se sentit soudain nue sous son regard — pas seulement à cause de sa robe d’algue, mais comme si toute son histoire, sa différence, la nouvelle qu’elle portait, devenait palpable entre eux.
Thomas fit un pas de plus. Sa voix était rauque, comme s’il avait oublié comment parler :
— Je… Tu…
Il n’arrivait pas à finir. Monde sentit la panique la gagner. Elle savait que le moment de vérité était venu. Mais si elle lui révélait tout, que ferait-il ? S’enfuirait-il, la rejetterait-il ? Ou…
Un cri lointain retentit soudain, brisant la tension : un pêcheur venait d’apercevoir la silhouette de Thomas et agitait les bras en direction de la crique. Bientôt, d’autres voix se rapprochèrent, et Monde sentit la menace de la découverte s’intensifier.
Sa respiration était courte. Ils n’étaient plus seuls. Le choix ne pouvait plus attendre.