Le crépuscule faisait scintiller les tuiles humides alors qu’Elara traversait la place, le cœur battant plus vite à chaque pas. Les lanternes s’allumaient une à une, lançant des halos vacillants sur les pavés. Elle serra la poche de sa veste, où le journal semblait peser soudain bien plus lourd qu’un simple carnet de cuir. Les mots de son père résonnaient encore en elle : Ne fais confiance à personne.
Les rues du vieux quartier menant à la bibliothèque étaient presque désertes. Quelques marchands rangeaient leurs étals à la hâte, jetant des regards furtifs derrière eux comme s’ils craignaient que la nuit avale plus que leurs marchandises. Elara sentit de nouveau ce frisson étrange lui parcourir l’échine. Cette fois, il ne s’agissait pas d’une chaleur douce, mais d’une onde glacée, comme si une présence invisible effleurait sa nuque.
Elle atteignit l’immense portail de la bibliothèque, ses battants de bois gravés de runes anciennes. Une lumière filtrait sous la porte – la vieille Madame Orlin devait encore classer les ouvrages interdits, comme chaque soir. Elara hésita. Pouvait-elle vraiment confier ses questions à quelqu’un ? Même à la bibliothécaire, qui l’avait vue grandir entre ces rayons ?
Elle poussa la porte sans bruit. L’odeur familière de parchemin, de cire et de poussière l’enveloppa. Entre les hautes étagères, Madame Orlin murmurait pour elle-même, alignant des tomes reliés de cuir au dos doré. Elara s’approcha à petits pas, tous ses sens en alerte.
— Oh, Elara, tu es en avance, souffla la vieille femme en la voyant. Tu viens pour la section des légendes, ce soir encore ?
Elle acquiesça, feignant la nonchalance. Mais sous la lampe, Madame Orlin la fixa d’un œil scrutateur. Comme si elle devinait l’agitation sous la surface, cette peur qui ne disait pas son nom.
— Tu sais, certains livres cachent plus de réponses qu’on ne croit, dit-elle mystérieusement. Mais parfois, c’est la question qui importe.
Elara sentit le journal brûler contre sa cuisse. Devait-elle lui parler de la disparition de son père ? Lui demander de l’aide pour trouver des traces dans les archives interdites ? Elle hésitait. Un bruit de pas derrière la porte la fit tressaillir. Quelqu’un d’autre, dans la nuit. Peut-être rien. Peut-être quelqu’un qui l’observait — déjà là, comme l’avait écrit son père.
Une ombre glissa sous la porte, furtive, puis s’effaça. Elara retint son souffle. Madame Orlin s’interrompit, ses vieux doigts crispés sur le dos d’un grimoire.
— Elara, murmura-t-elle, es-tu seule ?
Le silence pesa, chargé de secrets et de menace. Elara se força à répondre d’un ton assuré, mais sa voix tremblait faiblement.
— Je crois… Oui…
Le regard de Madame Orlin s’assombrit. D’un geste rapide, elle fit glisser un lourd registre vers Elara.
— Prends ça. Va dans la salle des cartes. Tu auras plus de calme là-bas. Moi, je veille à la porte.
La poignée gronda. Quelqu’un essayait d’entrer.
Elara attrapa le registre, le cœur affolé, et traversa la grande salle vers le couloir des cartes. Derrière elle, la voix de la bibliothécaire—basse, pressée—récitait un chant de verrouillage. Au dernier moment, elle se retourna : l’ombre derrière la porte grandissait, se découpant dans la lumière des lanternes, immobile, menaçante.
Elle sentit l’énergie vibrer de nouveau en elle, plus forte, prête à jaillir. Son souffle s’accéléra. Le moment de choisir approchait : fuir, se cacher, ou faire face à ce qui venait.