La paume fermée sur la plume, Andrew sentit son cœur battre plus vite. Il aurait voulu croire à une simple coïncidence, un souffle de vent, mais quelque chose dans la douceur étrange de l’objet le troublait. Il laissa glisser la plume sur le dos de sa main. Sous la lumière, elle semblait vibrer, iridescente, presque vivante. Un frisson lui parcourut l’échine. Il n’osait pas la reposer sur le banc, ni la glisser dans sa poche, de peur qu’elle ne disparaisse ou que tout recommence.
Pendant quelques minutes, il resta là, immobile, à écouter les bruits ordinaires : les enfants qui riaient, les pneus au loin sur le bitume, un chien qui aboyait. Mais derrière ce décor familier, le silence était chargé, comme si la ville retenait son souffle. La pensée du rêve le rattrapa – les pleurs, le bang, l’ombre mouvante des murs –, tout flottait encore dans sa mémoire, prêt à surgir à la moindre faille.
Il ferma les yeux. Sa respiration s’accéléra, pas de panique mais d’attente, comme si lui-même allait se dissoudre. Quand il les rouvrit, quelqu’un s’était assis à l’autre bout du banc.
C’était une femme, la trentaine, enveloppée dans un manteau beige malgré la chaleur. Elle avait les cheveux noirs tirés en arrière, le visage grave, les mains croisées sur ses genoux. Andrew remarqua qu’elle ne portait ni sac, ni téléphone. Elle fixait droit devant elle, sans même un regard pour lui ou les pigeons qui picoraient à ses pieds.
La plume chauffait dans sa paume. Il sentit, sans savoir pourquoi, que la présence de cette inconnue n’était pas un hasard. Il crut percevoir, à travers le tissu de son manteau, la trace d’une plume blanche cousue le long de la manche. Cette vision le troubla plus que tout le reste – un détail infime, mais qui vibrait comme la note d’un autre monde.
La femme tourna la tête vers lui. Son regard était calme, presque triste. Elle parla d’une voix basse, posée :
— Tu l’as trouvée, toi aussi ?
Andrew sentit tous ses muscles se tendre. Il ouvrit la main, montra la plume, incapable de formuler une question. La femme esquissa un sourire sans joie. Elle leva la main, effleurant l’air entre eux, comme pour caresser une frontière invisible.
— Ce n’est que le début, répéta-t-elle, presque pour elle-même.
Une brise soudaine emporta la plume des doigts d’Andrew. Elle flotta entre eux, portée par le vent, puis tomba au sol. Au même instant, un nouveau bourdonnement enfla, lointain au départ mais grandissant, jusqu’à faire vibrer le banc sous eux. Les enfants s’arrêtèrent de jouer ; le chien cessa d’aboyer. Andrew sentit le sol se dérober, une main invisible lui presser la poitrine.
La femme se pencha vers lui, tout près, son souffle effleurant sa joue :
— Si tu veux comprendre, suis-moi.
Un cri éclata à travers le parc : un enfant, effrayé, venait de tomber. Le bourdonnement devint assourdissant, prêt à éclater en un nouveau bang. Devant Andrew, la femme se levait déjà, tendant la main vers lui, ses yeux brillants d’un espoir inavoué. La plume gisait à leurs pieds, tremblante sous la lumière.
Andrew sentit que tout allait basculer à l’instant même où il ferait son choix.