Le lendemain matin, la lumière filtrait doucement à travers la verrière de la boutique. Isabella arrangeait les pivoines sur l'étagère du fond, mais ses gestes étaient distraits, mécaniques. La rose bordeaux qu’elle avait tendue à Lorenzo la veille trônait encore dans ses pensées, telle une épine gracieuse dans son esprit. Une étrange fébrilité bourdonnait dans l’air, comme si chaque rayon de soleil annonçait le retour imminent de cet homme sombre.
Les heures s’étirèrent, ponctuées seulement par le passage discret de quelques habitués. Mais aucun d’eux n’avait cet air grave, cette intensité qui bouleversait l’ordre paisible de la boutique. Isabella surprit son reflet dans la vitre, un sourire involontaire aux lèvres, un éclat nouveau dans les yeux. Elle sentait le regard de Lorenzo sur elle, même en son absence, comme une caresse brûlante qui persistait longtemps après le contact.
Au moment où elle arrangeait un bouquet de lys, la clochette de la porte retentit. Son cœur bondit, et elle retint un souffle instinctif, s’attendant presque à voir surgir la silhouette imposante de Lorenzo. Mais ce n'était qu’une femme âgée venue acheter des violettes pour l’anniversaire de sa petite-fille. Isabella la servit avec attention, mais, dès que la cliente franchit le seuil, elle se retrouva à fixer la porte, l’attente la rongeant plus sûrement qu’une faim secrète.
Le soleil commençait à décliner lorsque la rue s’emplit d’une ombre longue. Un pas lourd, assuré, s’arrêta devant la vitrine. Un instant, Isabella crut que son imagination lui jouait des tours, mais la poignée tourna lentement. Lorenzo entra, son manteau sombre balayant la lumière dorée de la fin d’après-midi. La rose d’hier dépassait de sa poche, légèrement froissée mais éclatante, comme un talisman.
« Isabella, » dit-il, sa voix grave résonnant dans le calme feutré de la boutique. Il avança, s’arrêtant près du comptoir, ses yeux voilés d’un trouble qu’elle n’aurait su nommer.
Elle sentit chaque battement de son cœur résonner dans le silence. « Vous êtes revenu, » dit-elle, un sourire timide s’esquissant sur ses lèvres.
Lorenzo abaissa doucement sa main sur le comptoir, s’attardant d’une manière à la fois possessive et indécise. Il sortit la rose de sa poche, la tenant entre eux comme un fragile pont. « Elle m’a tenu compagnie toute la nuit, » murmura-t-il. « J’y ai repensé. À vous… à votre regard. »
L’aveu, simple mais chargé, fit naître une chaleur diffuse dans le ventre d’Isabella. Elle n’osait plus détourner les yeux ; quelque chose de grave, d’irrésistible, flottait dans l’air entre eux.
Il s’approcha un peu, brisant les derniers centimètres qui les séparaient. Le parfum de la rose se mêlait à celui de sa peau, créant un arôme entêtant, presque enivrant. Sa main effleura la sienne, cherchant une réponse dans ce frôlement silencieux.
Mais au-dehors, un grondement rauque de moto interrompit la magie du moment. Isabella vit une silhouette casquée, sombre, se poster devant la boutique, fixant l’intérieur d’un regard insistant depuis le trottoir. Le visage de Lorenzo se durcit, une ombre traversant ses traits. Cette présence inopinée semblait menacer l’intimité fragile qui venait tout juste de naître.
Un choix s’imposait à Isabella : protéger ce moment, en dépit du danger, ou écouter la crainte qui se réveillait en elle. La tension de l’instant était presque insoutenable, chaque souffle suspendu à la décision à venir.
