Le lendemain matin, le ciel était uniformément gris et une pluie fine glissait sur les fenêtres du bus. Elena, installée près d’une vitre embuée, relisait ses notes sur la gravité. Les mots de M. Dias résonnaient dans sa tête : « J’attends de vous plus qu’un simple résumé. » Elle sentit une pointe d’excitation, comme un courant électrique sous la peau. Chez elle, elle avait passé une bonne partie de la nuit à lire Newton, Galilée, puis à griffonner dans ses marges des idées, des schémas, des hypothèses. Mais c’était autre chose qui l’empêchait de trouver le sommeil : le souvenir du regard du professeur, à la fois sévère et troublé.
Dans le couloir du lycée, elle sentit quelques regards peser sur elle. Certains élèves avaient déjà compris qu’elle était la cible particulière du nouveau professeur, dans le bon comme dans le mauvais sens du terme. Mais Elena traversa la vague de chuchotements, déterminée. Elle déposa son sac devant la salle de sciences, la main serrée sur son dossier.
Lorsque la sonnerie retentit, la classe s’engouffra dans la salle. Marco Dias était déjà là, adossé à son bureau, son manteau soigneusement accroché à la patère cette fois. D’un signe de tête, il invita les élèves à s’installer.
Le cours débuta, rythmé par sa voix posée, ses gestes mesurés, et les formules qui s’enchaînaient au tableau. Elena l’écouta attentivement, attentive à la moindre intonation, au moindre tressaillement dans sa posture. Lorsqu’il demanda :
— Qui a pu approfondir la gravité au-delà du manuel ?
Elena leva la main, un instant avant qu’il ne croise son regard. Ils se fixèrent. Un silence s’installa. Il hocha légèrement la tête :
— Je vous écoute, Mademoiselle Castillo.
Elle exposa ses idées d’une voix claire, mais elle sentait sa gorge se serrer à chaque mot. Elle osa aller plus loin, évoquant la relativité générale, le lien entre masse et courbure de l’espace. La classe réagit en chuchotant, surprise par l’audace. Marco Dias ne la quittait pas des yeux, une lueur nouvelle brillant dans les siens. Lorsqu’elle eut terminé, il resta silencieux un instant, puis déclara simplement :
— Je vois que certains ici ne craignent ni la difficulté ni le regard des autres. C’est rare… et précieux.
Un petit frisson parcourut Elena. Elle sentit que la classe la voyait autrement, mais surtout, elle lisait dans les yeux du professeur quelque chose qu’il réprimait avec peine : une admiration, peut-être plus.
À la fin du cours, il la retint à nouveau, d’un geste discret. Les derniers élèves quittèrent la salle. Elena sentit un poids étrange dans l’air.
— Vous n’avez pas froid aux yeux, murmura-t-il. Mais… pourquoi vous donner tant de mal ?
Elle hésita, les mots butant contre sa réserve. Pourtant, elle osa :
— Parce que vous me donnez envie d’aller plus loin. Et que je n’ai jamais eu peur de défier ce qui m’intimide.
Un silence pesant s’installa. Marco Dias s’approcha, sans brusquerie. La distance entre eux se réduisit, leurs respirations se confondirent presque. Il sembla vouloir parler, puis s’arrêta, les yeux rivés dans les siens.
À cet instant précis, la porte claqua au fond du couloir. Quelqu’un approchait. Le cœur d’Elena battait à tout rompre, la tension suspendue dans l’air comme une équation irrésolue.