Julie sent son cœur cogner dans sa poitrine. Le café refroidit dans ses mains, oublié. Autour d’elle, l’appartement de Sarah semble suspendu, étrangement silencieux à part le ronflement paisible de Loki. Sur l’écran, la vidéo tourne encore, chaque détail plus gênant à chaque visionnage : Loki, trop content, la posture équivoque, l’expression de Sarah qui tente d’en rire, et les commentaires qui défilent sans pitié ni modération.
Elle lit quelques phrases, du genre « Le husky a du goût ! », « C’est qui la voisine yoga girl ? », et même un emoji cœur, flamme, chien. Des centaines de notifications. Julie sent la chaleur lui monter au visage, une honte acide, presque physique. Un éclat de voix dans son ventre : Pourquoi est-ce que je me sens responsable ? Ce n’est pas elle sur la vidéo, mais c’est son chien, son Loki qui fait le show.
Sarah, de l’autre côté de la table basse, pose doucement une main sur l’écran pour l’éteindre. Sa paume est fine, calme, mais Julie sent la tension dans la façon dont elle souffle, mains croisées sur ses genoux, jambes repliées en tailleur.
— Ça va aller, murmure Sarah, cherchant le regard de Julie. C’est gênant, mais franchement… Il n’y a rien de grave. Les gens oublient vite.
Julie hausse les épaules, incertaine. Les mots sont un peu vides. Elle sait comment les réseaux fonctionnent, comment ça peut s’emballer, comment le ridicule s’attache longtemps. Son portable vibre, une notification. Elle hésite, le prend, regarde : un message de Maxime, du lycée, qu’elle n’a pas vu depuis des mois. « T’es pas la fille avec le chien sur TikTok ? 😂 »
Elle se raidit. Ce n’est que le début, elle le sent.
Sarah la regarde, ses yeux bruns attentifs, sobres, derrière une mèche de cheveux échappée de son chignon. Un silence gênant s’étire. Pourtant, il n’est pas vide. Julie sent autre chose monter à la surface, une complicité ténue, mêlée d’embarras partagé et d’une étrange envie de rire ou de pleurer dans les bras de quelqu’un qui comprend. Sarah tend la main, hésite, puis touche le bras de Julie, juste du bout des doigts, comme pour vérifier qu’elle est bien là.
— Je… Je suis vraiment désolée, murmure Sarah. Ma sœur… Elle n’aurait pas dû poster. Si tu veux, je lui demande de supprimer la vidéo. On pourrait signaler le post, ou… Enfin, je veux pas que tu te sentes mal à cause de moi. Ou de Loki.
Un souffle traverse la pièce. Dehors, le soleil descend, le jazz ronronne toujours. Julie sent la caresse légère de la main de Sarah sur son bras, sa chaleur qui traverse la manche du pull. Une drôle de sensation, comme un début d’orage, agite son ventre, à la fois peur et désir d’oser un geste, une parole, quelque chose qui briserait le malaise et ouvrirait une porte sur autre chose.
Loki lève la tête, grogne doucement, puis retourne s’enrouler sur le tapis. Julie sent ses propres limites se dissoudre, juste un peu, face à la bienveillance tranquille de Sarah. Elle a envie de saisir cette main, de la garder, de lui sourire, de lui dire que ce n’est pas grave, qu’elles feront front ensemble. Mais les mots, pour l’instant, lui manquent. Elle se penche imperceptiblement vers Sarah, le cœur battant, prête à franchir un cap dont elle ne connaît pas encore la forme.
À cet instant, la porte d’entrée claque soudainement, et des pas précipités résonnent dans le couloir. Sarah sursaute, retire sa main. Des voix s’élèvent—des éclats, des rires, des bribes reconnaissables : celle de la sœur. La soirée vient de basculer, et Julie retient son souffle, perdue entre l’envie d’affronter la tempête ou celle de s’éclipser discrètement.