Antoine l'entraîna à travers la foule, sa main refermée sur la sienne. Marie sentait son cœur battre à une allure folle, chaque pas l’éloignant un peu plus de la sécurité feutrée de son ancien monde. Les lampions suspendus dansaient au-dessus d’eux, jetant sur leurs visages un kaléidoscope de couleurs mouvantes, comme si la ville elle-même voulait célébrer ce moment interdit.
Ils traversèrent le marché éphémère, entre les odeurs sucrées des châtaignes grillées et les mélodies effrénées des accordéons. Marie s’arrêta devant un étal où de petites figurines en bois étaient exposées. « C’est magnifique… » murmura-t-elle, effleurant du bout des doigts l’une d’elles. Antoine la regarda, un sourire amusé flottant sur ses lèvres. « Ici, même le plus misérable trouve le moyen de créer de la beauté. »
Plus loin, Sophie les suivait à distance, veillant discrètement. Elle croisa le regard de Marie, et dans cet échange silencieux, Marie lut toute l’inquiétude et la bienveillance mêlées dans les yeux de la jeune femme. Mais ce soir, rien ne pouvait la détourner de cette aventure qui commençait.
Antoine la mena jusqu’à la Seine, loin de la foule, là où la musique s’éteignait peu à peu, remplacée par le clapotis de l’eau contre les quais. Là, il s’arrêta, relâchant sa main avec une délicatesse inattendue. Marie sentit l’absence de ce contact comme une brûlure douce. Elle osa croiser son regard dans la lueur des réverbères, troublée par l’intensité qu’elle y trouva.
« Pourquoi moi ? » demanda-t-elle, la voix à peine plus qu’un souffle. Il pencha la tête, cherchant ses mots. « Parce que vous regardez le monde comme s’il pouvait encore vous surprendre. Parce que vous n’avez pas peur de me répondre. »
Il resta silencieux un instant, puis sortit de sa poche un carnet élimé, où des poèmes griffonnés s’entassaient en désordre. Il hésita, puis tendit le carnet à Marie. « Voulez-vous lire ? Ou… peut-être voulez-vous que je lise pour vous ? »
Marie, émue, prit le carnet. Ses doigts tremblaient en effleurant les pages. « Je voudrais vous entendre… »
Antoine, soudain plus réservé, tourna une page et lut, sa voix grave se mêlant au murmure du fleuve. Les mots étaient simples, mais chargés d’émotion, déchirants parfois, lumineux souvent. Marie sentit les larmes lui monter aux yeux devant tant de sincérité brute. Jamais, dans aucun salon doré, elle n’avait entendu une telle vérité.
Le silence retomba entre eux après la dernière strophe, seulement troublé par la résonance des mots dans le cœur de Marie. Elle sentit alors une bouleversante envie de lui confier ses propres secrets, elle qui n’avait jamais rien osé dire de vrai à personne.
Soudain, des pas précipités résonnèrent sur la pierre derrière eux. Sophie surgit, essoufflée, le regard anxieux. « Marie, votre frère ! Il vous cherche. Il est dans la foule. Si on vous voit ici… »
Le souffle court, Marie sentit la panique la gagner. Les pas de la famille, la menace de tout perdre, la tentation de s’enfuir. Antoine s’approcha d’elle, regard grave, prêt à affronter le monde avec elle ou à la laisser partir, selon son choix. La Seine, la ville, le cœur de Paris suspendirent leur mouvement, tout dépendait maintenant d’un instant.
Au loin, la voix de son frère résonnait déjà, appelant son nom, se rapprochant inévitablement.
